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Journal du 20 octobre 2006
Harcèlement moral : une
première au tribunal de Dieppe
Les patrons d’un supermarché soupçonnés
de « tyranniser » 21 salariés
| Un chef d’entreprise et son directeur
comparaissaient mardi pour répondre des
accusations de harcèlement moral
sur vingt et un salariés du supermarché de Ferrières-en-Bray. Du
jamais vu au tribunal correctionnel. Le parquet a requis du sursis,
une lourde amende et surtout l’interdiction pour le patron d’exercer
durant cinq ans. Un tabou est peut-être tombé pour la première fois
à Dieppe. En costume sombre, un homme à l’allure respectable et de taille moyenne s’approche de la barre. Marc Roi Sans Sac (40 ans), patron du Super U de Ferrières-en-Bray, est suivi comme son ombre par son ex-directeur, Christian Corvée (42 ans). Les deux hommes sont soupçonnés d’avoir harcelé moralement vingt et un anciens salariés de leur supermarché. Oranges lancées dans le ventre, insultes répétées, critiques quotidiennes (« Nul, bon à rien…»), propos blessants, punition et lignes à copier… la liste des brimades dénoncées dans des courriers envoyés au procureur de la République est longue. « Même un ancien légionnaire a failli craquer dans ce dossier », lance maître Garraud, avocat de la partie civile. Entre 2002 et 2006, le harcèlement aurait provoqué au moins deux tentatives de suicide. Pas moins de 25 % des effectifs était en dépression et le turn-over avoisine les 90% en trois ans. « Union terrible » En réalité l’affaire a été mise à jour en juillet 2005 lorsque des salariés ont envoyé les premiers courriers à l’inspection du travail, faisant état « d’anomalies ». Christian Corvée, le dernier directeur embauché en 2004, se serait fait passer au téléphone pour un inspecteur du travail afin de faire parler les salariés sur l’ambiance dans l’entreprise. Quelques jours plus tard, l’un d’eux était convoqué dans le bureau du patron pour une explication musclée… « Dans votre entreprise, on a l’impression que les gens viennent travailler la peur au ventre et plusieurs personnes ont pensé au suicide. Certaines avaient les larmes aux yeux et ont éclaté en sanglots lors de leurs auditions. Nous retrouvons ce genre de situation dans des dossiers de viols » lance la présidente du tribunal à l’encontre de Marc Roi Sans Sac. Et d’ajouter : « Vous avez rapidement changé d’état d’esprit après votre arrivée. Et l’union avec Christian Corvée a été terrible ». « Sadisme et jouissance » Froidement et sans émotion, le P-DG du supermarché répond : « Toutes mes interventions auprès de mes collaborateurs ont été professionnelles, sans insultes ni menaces ». Dans la salle, les parties civiles réagissent vivement. Et le prévenu de poursuivre : « Ma mission première est d’assurer les salaires. A chaque fois que je m’adresse à mes collaborateurs, cela concerne la productivité. J’ai levé le ton avec deux personnes et chaque fois c’était justifié ». Visiblement, le P-DG n’a qu’un souci : la rentabilité de son magasin qu’il a déménagé en 2005 de Gournay vers Ferrières, s’imposant une pression qu’il a visiblement transmise à son personnel. « Ce magasin n’est pas une multinationale. Les salariés sont des locaux. Comment expliquez-vous qu’ils soient arrivés à prendre des anxiolytiques ? », s’interroge le juge. Le bras droit du P-DG, Christian Corvée, prend alors la parole : « Je n’ai donné que des ordres professionnels. Qu’ils viennent en face de moi dire le contraire. Je les attends ». Depuis le 22 septembre dernier, le directeur a démissionné. Officiellement pour raisons personnelles. Car depuis la citation à comparaître, Marc Roi Sans Sac a organisé sa défense et aurait fait pression sur les salariés pour qu’ils retirent leur plainte. D’autres ont été reçus individuellement dans le bureau du patron pour qu’ils témoignent en sa faveur (voir par ailleurs). Une pression constante qui a fini par placer tout le personnel sous influence. Parmi eux, l’ancien directeur lui-même, harcelé par Marc Roi Sans Sac. « Il y a une sorte de sadisme qui anime cet employeur. Une jouissance permanente quand il réussit à faire craquer ses employés. Mon client a fait une tentative de suicide dans sa salle de bain. Il a tenté de se pendre avec sa ceinture. Il a été sauvé par sa femme » explique maître Capitaine, avocate de l’ancien directeur. « Viol de la dignité », « Coût social incroyable », les mots n’ont pas manqué aux avocats de la défense pour dénoncer ce « dossier d’exception » puisque rarement les affaires de harcèlement se retrouvent dans un tribunal correctionnel. Et pour le ministère public, la sanction doit être exemplaire. Le parquet réclamera finalement contre Marc Roi Sans Sac huit mois de prison avec sursis, 10 000 euros d’amende et surtout l’interdiction d’exercer la gérance d’un magasin durant cinq ans. Pour son directeur, quatre mois avec sursis et 4 000 euros d’amende. Le délibéré sera rendu le 19 décembre à 13 h 30. Laurent Hellier Des salariés toujours en poste volent au secours du patronDes témoins « sous influence » récitent leur leçon Devant le tribunal, la défense a présenté une impressionnante succession de témoins (essentiellement des salariés toujours en poste) chargés de redorer le blason des deux responsables du magasin. Des témoins triés sur le volet et reçus individuellement quelques jours plus tôt dans le bureau du patron. « C’est parfaitement légal de préparer notre défense » explique maître Quatravaux, représentant du P-DG. Résultat, une dizaine de témoins, essentiellement des salariés fraîchement promus ou engagés très récemment en CDI, sont venus la main sur le cœur prêter serment. Tous ont salué le travail de leur patron et du directeur en les remerciant pour l’ensemble de leur gestion. Car au Super U de Ferrières, il y avait visiblement deux camps : ceux qui se révoltent et ceux qui subissent. Les premiers, au nombre de vingt et un, ont amené leurs dirigeants devant le tribunal de Dieppe. Les seconds continuent de tout accepter. Même de témoigner qu’ils n’ont rien vu ni rien entendu durant des années. Des salariés qui pleurent régulièrement ? « Peut-être, mais je ne sais pas pourquoi ils pleuraient. En tout cas, moi, je n’ai jamais rien vu. Et je remercie Monsieur Roi Sans Sac de m’avoir donné ma chance » assure mécaniquement une employée de « l’administration Roi Sans Sac ». Une bonne dizaine de témoins (essentiellement des employés de bureau) vont ainsi se succéder à la barre pour jurer que leur patron est une perle et que l’on ne peut rien lui refuser. « Ce dossier aurait mérité une instruction afin d’éviter les témoins sous influence » regrette maître Garraud presque amusé par ce défilé de témoins pas vraiment gênants mais parfois gênés. Surtout lorsque l’on évoque leurs entretiens récents dans le bureau de Marc Roi Sans Sac juste avant le procès. « Il y aurait donc eu une audience préliminaire au supermarché de Ferrières » sourit la présidente du tribunal. « Non, répond maître Quatravaux, représentant du P-DG. Mais nous avons le droit de faire citer des témoins ». Et d’ajouter un peu plus tard : « Lorsque mon client est arrivé à la tête de la société, les salariés remplissaient leur voiture et volaient dans le magasin. Certains sont dans la partie civile aujourd’hui. Mon client était donc un gêneur puisqu’il voulait changer les habitudes». Et même l’autoritarisme du directeur Christian Corvée, reconnu du bout des lèvres par les témoins pourtant complaisants, est minimisé. Visiblement, si certains salariés vont travailler la peur au ventre, d’autres ont accepté de témoigner avec la même angoisse. « Tous pourraient fort bien se retrouver un jour sur le banc de la partie civile », note au passage maître Garraud. Car finalement dans ce procès, tout le monde semble un peu victime d’une direction peut-être elle-même dépassée par l’ampleur de sa mission. L. H. |
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