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Journal du 18 avril 2008

Depuis plusieurs mois cette drogue inonde le marché
Neuville-lès-Dieppe : l’héroïne est plus facile
à se procurer que du shit

Des petits réseaux de trafiquants d’héroïne ont été démantelés ces derniers mois sur le secteur de Neuville-lès-Dieppe. Une niche attractive sur le marché des produits stupéfiants au point qu’il devient plus facile de se procurer de l’héroïne que du cannabis. Le profil du consommateur est éclectique : RMiste, marin pêcheur, ouvrier du BTP, voire chauffeur routier.

L’héroïne inonde le marché des produits stupéfiants à Neuville-lès-Dieppe depuis plusieurs mois. En déchéance sociale ou au contraire très solvables, les consommateurs trouvent sur la place dieppoise aussi facilement de l’héroïne que du cannabis. « C’est vrai que le trafic d’héroïne est plus axé sur Neuville que dans les autres quartiers de Dieppe, constate un policier enquêteur du commissariat de Dieppe. Deux facteurs font que ce quartier est plus touché que d’autres : d’abord il y a eu l’implantation de certaines familles de trafiquants, et on a aussi le centre de soins pour les toxicomanes qui est situé en centre-ville. Ça facilite les contacts ». Qu’on ne s’y trompe pas : il n’y a pas de gros réseau type sur Dieppe, ni un seul caïd qui inonde la ville. « Il y a deux catégories de fournisseurs : il y a celui qui va s’approvisionner dans la région rouennaise et les autres qui vont directement chercher la came aux Pays-Bas pour les quantités les plus importantes ». A Neuville, ceux qui vont directement chercher la marchandise illicite en Hollande en ramènent entre 50 et 100 grammes par semaine, selon les estimations des policiers dieppois. « Une dose d’héroïne, c’est un gramme, explique un enquêteur. Et quand on arrête des consommateurs, certains nous disent en consommer entre 0,5 et 2 grammes par jour. Des consommateurs qui deviennent rapidement dépendants ». Après les injections intraveineuses, après le sniff, la mode est aujourd’hui à l’inhalation.

Ils inhalent des vapeurs d’héroïne

« Les consommateurs mettent leur rail d’héroïne sur du papier d’aluminium qu’ils font chauffer. Ils respirent les vapeurs avec l’impression que c’est moins nocif. C’est faux. Beaucoup de jeunes d’une vingtaine d’années commencent à toucher à l’héroïne de cette manière. Ils appellent ça la fumette », poursuit-il. En première ligne lors des interpellations de toxicomanes, les policiers affinent leurs connaissances en la matière. « Au fil des auditions, on se rend compte que c’est toujours le même mécanisme, souligne un policier. Ça commence un samedi soir lors d’une soirée où un ami propose un trait d’héroïne. La première fois, ils sont malades, vomissent, mais ils remettent ça et ça devient une dépendance au quotidien ». Les pouvoirs publics et en particulier les structures d’accompagnement médical qui prennent en charge des toxicomanes les aident à vaincre leur dépendance par des substances médicamenteuses comme le Subutex ou la méthadone. Un produit de substitution à l’héroïne qui a aussi des conséquences positives sur la délinquance.

Une population âgée de moins de 30 ans

« Avant l’arrivée de ces produits, les gars commettaient des faits de délinquance comme des vols à la tire, ou des vols d’autoradios pour les revendre et se faire de l’argent pour payer leurs doses. Maintenant, c’est moins fréquent grâce aux produits de substitution ». En grande majorité, les consommateurs sont des personnes sans ou avec le minimum de ressources. La dose (ou le gramme) se monnaie entre 30 et 50 e : « Leur RMI y passe et ils font de la revente de cannabis ou d’héroïne pour pouvoir s’en acheter ». A Neuville-lès-Dieppe, le gros de la troupe est âgé de 18 à 30 ans. Mais personne n’est dupe: il arrive que des mineurs commencent à y toucher.

Des interpellations et des condamnations

« Les consommateurs restent discrets. Ils consomment en toute discrétion à domicile ou dans les caves d’immeubles » remarque l’officier de police. Les enquêtes pour faire tomber les réseaux s’organisent chez les policiers. Des enquêtes qui souvent prennent du temps. « C’est assez long sur le plan de la procédure. Il faut faire de la surveillance, remonter les filières, arrêter un consommateur et différentes personnes. » L’actualité a démontré ces derniers mois que des consommateurs et des revendeurs d’héroïne ont été interpellés à différentes reprises sur Neuville-lès-Dieppe. Aussi, bon nombre ont comparu devant le tribunal correctionnel de Dieppe, parfois dans le cadre de comparution immédiate.

Le trafic d’héroïne est un véritable business souterrain. Outre les personnes socialement faibles, d’autres comme des marins pêcheurs, des ouvriers du bâtiment… sont des consommateurs actifs dans la région dieppoise. « Ce sont des gens solvables et qui peuvent parfois bien gagner leur vie, explique l’officier du service enquête. C’est en travaillant sur différentes affaires qu’on s’est rendu compte que des pêcheurs étaient consommateurs. Tous les marins pêcheurs ne sont pas toxicomanes évidemment, ça reste une minorité. Les dealers s’intéressent à cette clientèle. Elle est solvable et l’argent, dans ces affaires-là, c’est le nerf de la guerre ». Des métiers physiquement difficiles et complètement inappropriés à la prise de substances telles que l’héroïne. « L’héroïne est un dépresseur et provoque des changements physiques. Le consommateur devient blanc, maigrit, ne se nourrit plus. C’est une vraie déchéance, raconte-t-il. Les pêcheurs en consomment entre deux marées pour se détendre. Et puis ça devient une dépendance… »

Aurélien Bénard et Laurent Rebours

Les dealers s’intéressent
à certaines professions difficiles
Le monde des marins n’est pas épargné

Depuis 2001, le médecin addictologue, Christiane Le Gouic a assuré, à raison d’une demi-journée par semaine – « mais bientôt une journée, en septembre en principe » – des consultations spécialisées au centre hospitalier de Dieppe.

Tabac, alcool et drogue font partie de son quotidien de médecin avec ses collègues du service, « mais je vais désormais davantage me spécialiser dans la tabacologie, le Dr Piart du centre Maupassant va prendre la relève pour la toxicologie ». (*)

Comme elle a pu le confier il y a quelques mois, elle recevait une soixantaine de consommateurs réguliers de drogues. « Et certains sont des marins pêcheurs reconnaît-elle. Le Dr Le Gouic évoque un univers restreint qui reste marginal, où l’on se connaît, des consommateurs jusqu’aux dealers. La ville est petite. »

Chez les aînés, l’alcool faisait parfois des ravages. Le coup de « booster », c’était la bière, le rouge. Il faut encaisser cet univers dur et sans pitié qui a eu raison de bien des copains. Le danger est omniprésent, il peut surgir à tout moment. On ne compte pas les horaires, le manque de sommeil, on ne se penche pas sur la promiscuité, on ne s’apitoie pas sur son sort.

Alors il peut arriver que les jeunes générations qui ont pris la relève, tournent aux nouvelles « tendances ». Mais pas franchement le cannabis. qui n’a plus trop sa place comme le confirme un dossier du Figaro de février 2007..

« Des jeunes, voire des très jeunes, découvrent le cannabis, lors de soirées notamment. Ils sont environ 60 % à y avoir touché, précise le médecin, s’appuyant sur les chiffres de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies dans son enquête « Escapad ». Un jour, on se voit proposer une expérience plus forte et on se laisse tenter. » En fonction des aptitudes physiques, on peut alors devenir très vite « accro » ou bien alors détester.

Pour les marins qui ont sombré dans la toxicomanie et qui reviennent à terre après parfois plusieurs semaines de campagne, « les dealers savent très bien qu’ils s’adressent à des personnes qui vont toucher une belle paye. Ils ont flairé le bon filon. C’est un phénomène que l’on retrouve aussi chez les chauffeurs routiers et dans beaucoup de métiers qui connaissent une très grosse pression de leur travail, un stress permanent. »

L’héroïne, « que l’on trouve très facilement à Dieppe, presque plus que le cannabis, est fréquemment utilisée mais aussi la cocaïne… ça dépend des stocks ! Mais c’est plus sporadique, c’est davantage pour les soirées festives du week-end, pour rester éveillé. »

On peut se demander comment il est possible de concilier cette vie en mer avec une consommation de tels produits. « En fait, les marins toxicomanes prennent juste ce qu’il faut pour être bien. Parfois, ils prennent un traitement de substitution en mer et rechutent à terre, mais avec l’héro ils arrivent à garder leur lucidité. » Et puis, désormais, l’héroïne se fume, accompagnée de cannabis ou bien encore se sniffe. Plus besoin nécessairement de seringues.

Pour qu’ils arrivent en consultation dans le service du Dr Le Gouic, le déclic prend fréquemment le visage d’une petite amie, ou bien le syndrome de manque se fait trop fort une fois en mer. Il peut y avoir illusion et les vomissements pris pour un bon mal de mer. Enfin, il y a l’argument financier, imparable.

« On assiste à des situations très dures, de vraies claques ». Subutex et méthadone sont les classiques produits de substitution, reste à franchir ce pas très difficile. « Il y a ceux qui arrivent à ne plus consommer et ceux qui réduisent lorsqu’ils naviguent. »

Il y a aussi une étape essentielle à franchir, celle du médecin des gens de mer qui délivre le sésame : le certificat d’aptitude et de reprise du travail. « On analyse les toxiques dans les urines mais l’héroïne est assimilée très vite et est donc plus difficilement détectable. »

Au-delà, le Dr Le Gouic ne cache pas son inquiétude en voyant une recrudescence chez les jeunes entre 18 et 25 ans. « Je leur dis qu’ils financent la guerre en Afghanistan car c’est de là que vient une grande partie de la drogue. En général, la spirale infernale démarre à la fin du collège. Certains arrêtent leurs études après la troisième ».

Alors, pour le médecin spécialisé, les parents doivent jouer un rôle vital : « des troubles du comportement, un décrochage scolaire et de l’argent qui disparaît… Des signes qui doivent alerter et laisser penser à une consommation de cannabis. » Quant à l’alcool, il reste dans les substances addictives, « mais la consommation se fait désormais par pics, lors de soirées, pour arriver vite à un état de défonce. »

(*) : Les Infos travaille sur cette enquête depuis plusieurs mois. Au préalable, notre journal avait contacté le Dr Le Gouic, médecin addictologue. Désormais, les personnes dépendantes de produits stupéfiants sont suivies par le Dr Piart. Le Dr Le Gouic va axer essentiellement son travail sur le tabagisme.

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