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Journal du 10 octobre 2008
Le coquillard dieppois envoyé
par le fond par un cargo libérien
Idéfix II : le naufrage en direct
| En l’espace de quelques dizaines de
minutes le coquillard dieppois qui entamait sa première journée de
pêche de la saison, a sombré au large du Havre, heurté par un cargo.
L’équipage composé de cinq hommes mais aussi de l’auteur de ces
lignes, passager, a été sauvé par le Tourville. Un bruit effroyable. De ces bruits qui hantent à jamais une mémoire. Mélange de grondement sourd, de crissements et de sinistres craquements, ceux d’une ossature de bois qui se brise. Il est environ 2 h 20 mardi, lorsque l’équipage de l’Idéfix II – le coquillard dieppois d’Eric Maret, président du comité local des pêches – est brutalement sorti de son sommeil. Des couchettes où l’on a valsé dans tous les sens, on s’extrait comme on peut. Et dans ce « on », il y a également moi qui écris ces lignes et qui viens alors de vivre une journée magnifique aux côtés de ces laboureurs de la mer. Mon pied qui se pose au sol et qui essaie de s’extirper de l’étroit habitacle rencontre une surface humide. Il n’en faut pas davantage pour que l’adrénaline fasse rapidement son effet et que le rythme cardiaque s’affole. Dans le noir, je me précipite avec mes compagnons pour gravir rapidement l’échelle qui permet de retrouver la surface. « On vient de se faire taper…» En quelques secondes, le patron du bateau nous dresse un constat sans appel : « On vient de se faire taper par un gros navire, il faut faire vite ». Martial, le mécano, assurait le quart. Debout à la barre, il a juste eu le temps de couper le moteur lorsque il a vu « une masse noire arriver sur tribord », quelques secondes avant la collision. Un arrêt moteur que tout le monde a ressenti dans le bateau. J’ai même alors pensé, dans un demi-sommeil : « Tiens, nous arrivons déjà à Fécamp…» Il s’affaire désormais à organiser les opérations de mise en sécurité, en coupant notamment les vannes d’alimentation en fuel. Les matelots, eux, ferment de manière étanche les sas d’accès à la soute pour maintenir si possible une bulle d’air enfermée et endiguer un temps la progression de l’eau. Le bateau gîte de plus en plus par tribord là où il vient, une dizaine de minutes plus tôt, d’être éperonné par un bâtiment dont l’équipage, arrivant sur le pont, n’a pu distinguer qu’une « énorme masse sombre peu éclairée, on n’a pas pu voir son nom ». Eric Maret – qui, avec l’aide de Martial, a réussi à s’extirper de sa cabine, dont la porte était bloquée par la chute d’un radiateur – donne, avec tout le sang-froid nécessaire, les consignes de sécurité : « Enfilez vos combinaisons de survie, mettez les Bombards à l’eau » tandis qu’il lance par radio un SOS et tire des fusées de détresse. Enfiler une combinaison de néoprène lorsque l’on est à terre, sans stress, est une chose. Lorsque le bateau tangue dangereusement, que le sol est recouvert de débris en tout genre, que tout se joue en une question de minutes… en est une autre. Mais l’entraide fonctionne à plein, surtout pour le néophyte que je suis. Un gyrophare dans la nuit noire Le patron ordonne à tout le monde de se rendre ensuite immédiatement sur le pont supérieur. On découvre tous cette nuit noire et fraîche juste percée de quelques lueurs de projecteurs ici ou là. Pas de trace du navire à l’origine de la collision. A tribord, on aperçoit alors le bastingage écarté vers l’avant du bateau qui fait penser à une boîte de conserve ouverte et une bonne partie de la coque est enfoncée vers le bas. Et puis, dans toutes ces lueurs se détache soudain à quelques encablures un gyrophare orange qui nous apporte aussitôt une énorme bouffée d’espoir. C’est celui du bateau piloté par Xavier Hauchard, le Tourville. Un autre coquillard dieppois qui a pris la mer le matin même à trois heures, juste aux côtés de l’Idéfix II. Eric Maret vérifie que tout le monde est au complet sur le pont. Tout le monde c’est-à-dire également Océane, sa petite chienne yorkshire qui l’accompagne dans toutes ses sorties en mer depuis onze ans et qui a eu les honneurs de 30 millions d’amis. La manœuvre est délicate et le patron du Tourville doit user de tout son doigté pour aborder aussi délicatement que possible l’Idéfix II alors que la houle se fait plus forte. Se hisser à bord de ce « Saint-Bernard » providentiel n’est pas chose aisée surtout avec les tenues qui glissent sur le bastingage mouillé, mais l’équipage du Tourville est là pour aider à la réception. Le bateau coule Sur ce havre de paix, tous les regards des rescapés que nous sommes devenus se tournent vers l’Idéfix II, ce coquillard de dix-sept mètres restauré de fond en comble durant quatre mois. Le sentiment même d’être des miraculés en pensant à ce qui aurait pu se passer si ce cargo avait tapé plus au milieu ou de travers…
Xavier Hauchard, sagement, propose de s’éloigner de la zone pour que l’équipage n’assiste pas au naufrage. Ce qui ne mettra pas très longtemps à arriver puisque lorsque les secours – vedettes de la SNSM de Fécamp et du Havre et le patrouilleur Thémis – arriveront sur place, ils ne pourront localiser le navire qui gît par une trentaine de mètres de fond à 13 km au Nord-Ouest du Havre près du Cap d’Antifer. La route vers Fécamp, le cap initial de l’Idéfix II, se poursuit donc à bord du Tourville dont l’équipage s’affaire à réconforter ses collègues. On peut dire que jamais un café n’aura été autant apprécié. Mais les visages sont évidemment fermés, marqués par la terrible épreuve que l’on vient de vivre. Cette si belle journée de mer, la première de la saison, fructueuse journée où les quotas de coquilles avaient été remplis et qui mettait du baume au cœur, se termine dans un cauchemar. Retour sur terre L’arrivée à Fécamp se fait avec l’accueil des sapeurs-pompiers puis les formalités administratives remplies par les policiers. Il faut faire face, alors que l’on n’a pas envie de parler. Mais parler est au contraire ce que conseillent immédiatement les urgentistes: « Il ne faut pas hésiter à évacuer ». Certes, mais cela viendra plus tard assurément. Pour l’heure tout l’équipage pense à ce qu’il a vécu, à son avenir aussi. Les images défilent dans les têtes, sombres. Il y a les deux jeunes embarqués de l’Idéfix II, Gaétan, deux ans de mer à son actif et Loïc, tout juste sorti de l’école, qui vivent là des moments éprouvants, tout comme leur aîné, Christophe qui, lui, a de surcroît été bien secoué dans la collision, la bosse sur son front en témoigne. L’attente est interminable jusqu’à ce que l’on nous dise que l’on peut finalement rentrer dans nos familles, des familles angoissées qui viennent nous chercher. Le chemin du retour n’est pas moins long, le patron du bateau en a « gros sur la patate », il encaisse comme il peut, courageusement. Ne pas craquer devant les gars. Il vient de perdre son outil de travail et ses hommes n’ont plus de boulot. Mais il peut être fier d’une chose : avoir ramené tout le monde à bon port. « C’est sûr, je peux dire que j’ai ramené mes bonshommes »… lâche-t-il la gorge nouée. C’est là l’essentiel. Et pour ça, merci Eric. Laurent Rebours Le Tourville en Saint-Bernard Xavier Hauchard, le patron du Tourville est étonné de l’importance que l’on accorde à son geste. A travers son étonnement on comprend que pour lui, venir au secours de ses confrères de l’Idéfix II, ce n’était faire que son devoir de marin. « Nous faisions route vers Fécamp. Nous sommes allés vite sur lui car nous étions les plus près, à 2 ou 3 milles (3 km environ) », évoque-t-il tout simplement. L’appel lancé par Eric Maret, au Cross sur le canal 16, est à peine répercuté en mer à destination des bateaux qui croisent dans le secteur, que les marins du Tourville aperçoivent la lumière rouge de la fusée de détresse envoyée par le patron de l’Idéfix II dans la nuit noire. Une fois sur place, la difficulté du sauvetage des marins réside dans la manœuvre du chalutier. « Il fallait mettre bord à bord au maximum les deux bateaux. Et surtout le risque était qu’un homme tombe entre les deux et finisse écrasé», souligne Xavier Hauchard. Une fois l’opération réussie, celui-ci comprend que le coquillard dieppois va finir au fond de l’eau, « il était salement esquinté », confie-t-il. « Eric voulait rester sur place. Moi, j’ai préféré quitter la zone pour rejoindre Fécamp. Il avait déjà subi un traumatisme, il n’avait pas à voir son bateau sombrer ». Faisant route vers la terre ferme, les deux hommes et l’équipage écoutent les dernières minutes de l’Idéfix II à travers la radio et l’enclenchement de la balise de détresse sur la passerelle du navire. Les autres bateaux venus sur la zone, malgré la lueur d’une fusée éclairante dont on a vu la lueur orangée au loin dans la nuit, ne distinguaient déjà plus le bateau englouti par les flots. Seule une odeur de gasoil indiquait encore l’emplacement du naufrage… V. W. Cette journée de
pêche avait été au-delà des espérances Entre Eric Maret et l’Idéfix II, c’est une histoire d’amour qui dure depuis une bonne douzaine d’années, « c’est comme ma maison sur l’eau ». Douze ans, juste un poil plus qu’avec sa chienne Océane qui, si elle eût été un mâle, aurait évidemment reçu ce même patronyme. Océane, cette petite mascotte de yorkshire, le suit en mer depuis ses trois mois et va même jusqu’à le devancer pour l’ouverture de la saison en l’attendant sur le pas de la porte, piaffant d’impatience. Avec son mécano et ses trois matelots, Eric a repris la mer lundi à trois heures. Il a favorablement répondu à ma requête pour l’accompagner dans cette sortie, première de la saison, afin de vivre en direct avec l’équipage ce que ces hommes connaissent quatre jours par semaine sept mois de l’année. Cette première journée dont nul ne pouvait imaginer qu’elle serait la dernière, a débuté par une bonne houle bien remuante, de quoi faire rendre raison à des estomacs imprudemment vides. Mais à l’heure du coup d’envoi de la saison, midi tapant, l’onde s’est calmée, le ciel s’est dégagé et la météo nous a offert une superbe journée de pêche. Au bout de quelques traits, le flair d’Eric a visé juste. De bons filons au large du cap d’Antifer. Sur place, bien d’autres collègues ont eu le même nez mais qu’importe, il y en a pour tout le monde. Et du monde, il y en a dans ce secteur, des dizaines de coquillards, fileyeurs, trémailleurs se partageant la mer avec de véritables monstres que sont les porte-containers géants, cargos et pétroliers s’engouffrant dans cette autoroute maritime si redoutée, à juste titre, des « petits », surtout de nuit. Des craintes dont m’a largement parlé Eric dans la journée. Des journées essentielles… juste pour payer les dettes A chaque relevage des dragues, le même pincement au cœur chez ces hommes qui, filet métallique après filet métallique, laissent se dévider le contenu sur le pont du bateau. Un ouf de soulagement intérieur se lit lorsque la récolte est bonne et vient récompenser une bonne heure et demie de dragage. C’est qu’elles sont vitales ces premières journées de pêche lorsque le bateau est à quai depuis la mi-mai et que les traites s’accumulent, que les arriérés de paiement s’entassent. Cette journée de récolte a débuté lundi à midi, pour se terminer à une heure mardi, avec la satisfaction du devoir accompli. Les quotas étaient atteints, ce qui est loin d’être évident face aux tangoniers belges, néerlandais, ou anglais qui ratissent la zone, non soumis aux mêmes contraintes de temps, de quotas, de tailles, d’équipements… ce qui défrise copieusement les marins dieppois. Alors, tout le monde est parti se reposer sauf l’homme de quart, debout à la barre, concentré sur sa route. Un repos largement mérité et fort bienvenu. Mais c’était sans imaginer un seul instant que cette journée magnifique allait se terminer en cauchemar. Je peux dire que j’ai vu et vécu ce que vivent les hommes de la mer, le meilleur et le pire. Laurent Rebours Solidarité : « La Ville veut renouer avec la tradition » Le maire de Dieppe, Sébastien Jumel, veut « renouer avec la tradition de solidarité de la Ville envers les marins » et va donc demander au conseil municipal de débloquer une aide exceptionnelle pour chaque homme d’équipage. « Je vais demander par ailleurs une mobilisation avec notamment la SNSM, le Cercle Mers et Marine(s), le Secours populaire – NDLR : qui va ouvrir un compte –». Il lance également un appel – auquel les Informations dieppoises s’associe – à la solidarité des Dieppois et prépare une conférence de presse pour vendredi prochain. Des aides peuvent être aussi adressées au Comité local des pêches de Dieppe – Le Tréport (02.32.90.19.67). Le cargo battant
pavillon libérien suspecté de la collision avec l’Idéfix II La collision avec un très gros bâtiment s’est produite vers 2 h 20, mardi 7 octobre, à 13 km environ au nord-ouest du Havre à la hauteur du cap d’Antifer. Le Nordic Spirit faisait route Les recherches aussitôt entreprises par le Centre régional opérationnel de sécurité et de sauvetage Jobourg, basé à Cherbourg, ont mis en évidence la présence dans ce secteur d’un cargo battant pavillon libérien, le Nordic Spirit, un navire de deux cents mètres de long. Dans le cadre d’une enquête nautique conduite par les affaires maritimes, le cargo a été dérouté sur Le Havre où les experts l’examinent depuis mardi sous toutes les coutures. La manière dont l’Idéfix II a été heurté laisserait à penser que le cargo libérien était en position de « rattrapant », c’est-à-dire qu’il venait de l’arrière et qu’il a rattrapé le coquillard en le percutant à tribord, vers l’avant du bateau. La structure même du coquillard dieppois, disposant d’un « renvoi » au sommet de sa coque, a peut-être finalement évité le pire en déviant un peu l’onde de choc. L’administrateur des affaires maritimes a diligenté une commission rogatoire (en matière maritime il a des pouvoirs d’instruction) afin de mettre au jour toute cette affaire. Des examens minutieux sont actuellement menés au Havre notamment par la brigade de surveillance du littoral qui se penche sur la coque du Nordic Spirit afin de savoir exactement comment il aurait happé le coquillard. Le cargo libérien venait de quitter le port du Havre et rejoignait le « rail » direction Rotterdam. « Il était dans une zone autorisée », évoquent juste les gendarmes maritimes qui, toutefois, durant les investigations, ne veulent pas faire davantage de commentaires. Des traces d’une trentaine de mètres de long aurait été relevée à l’avant et, sur zone, des morceaux du coquillard auraient été retrouvés. Pour sa part, Eric Maret va entamer une procédure judiciaire et, au sortir de son audition par les gendarmes maritimes de Dieppe, il ne cachait pas sa colère : « J’ai même de la haine contre ces cargos qui font n’importe quoi. Nous aurions été pris par le travers nous ne serions plus là pour en parler ». Laurent Rebours |