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Journal du 11 avril 2008

Ils visitent la Chine en pleine révolte tibétaine
A Pékin, les questions
de deux Dieppois qui dérangent

Dominique Guiller et son épouse se sont rendus à Pékin du 15 au 23 mars pour un voyage touristique. Sur place, ils ont tenté d’avoir des informations sur la révolte tibétaine. Sans succès. Le sujet semblait être tabou, et les réseaux téléphoniques et Internet étaient brouillés. Les deux Dieppois se sont sentis oppressés et surveillés en permanence.

Jusqu’au moment de notre départ, nous avons suivi l’actualité de très près. Nous avions peur que nos visas nous soient refusés », confie Dominique Guiller. Et pour cause, ce cheminot dieppois aujourd’hui à la retraite avait préparé de longue date son voyage en Chine. Mais à Lhassa début mars, les manifestations de moines bouddhistes réprimées dans le sang lui font craindre le pire.

Le 15 mars finalement, Dominique Guiller et son épouse décollent comme prévu de Paris vers la Chine. Habituellement, leurs destinations de prédilection sont plutôt les Antilles où ils séjournent quatre à six semaines. Mais pour raisons familiales, cette fois, ils ne pouvaient partir que quinze jours. « Nous avons un ami qui est allé à plusieurs reprises en Chine. Il nous a souvent parlé de ses voyages en Asie, c’est comme ça que nous avons eu envie de nous y rendre », raconte Dominique Guiller.

Téléphones et Internet brouillés

Et c’est au pays du Soleil levant, à quelque 16 000 kilomètres de la France, que le mot « liberté » va prendre tout son sens pour les époux Guiller : « Quand nous sommes arrivés à Pékin, nous avons voulu téléphoner à nos enfants pour leur signaler que le vol s’était bien passé. Mais impossible de les joindre avec notre portable, la ligne était brouillée. Tous les touristes qui étaient avec nous à l’hôtel ont eu le même problème quel que soit leur opérateur téléphonique. Or, mon ami qui était Chine quelques mois auparavant m’avait téléphoné à plusieurs reprises sans aucune difficulté. Internet non plus ne fonctionnait pas ». Le guide interprète qui les accompagne leur conseille d’acheter des cartes téléphoniques chinoises. « Mais je ne voulais pas, il paraît qu’elles servent de mouchard pour savoir où les personnes se trouvent », explique Dominique Guiller.

Ex-cégétiste, un brin provocateur, le touriste dieppois veut avoir des nouvelles de ce qui se passe au Tibet, « car impossible d’avoir une seule image des affrontements à la télé. Même sur des chaînes internationales comme la BBC, la contestation tibétaine n’était pas évoquée, comme s’il ne se passait rien ». C’est donc vers son guide qu’il se tourne : « Il avait fait la révolution culturelle ce qui lui a d’ailleurs valu de passer trois ans dans des camps de travail. Il était gentil et il nous donnait le peu d’informations qu’il avait sur le Tibet. Mais au bout de quatre jours, il est tombé malade comme par hasard. Ce guide était toujours accompagné d’un autre Chinois qui ne nous a jamais adressé la parole, je suis sûr que c’est lui qui l’a dénoncé ».

C’est un jeune Chinois plein de dynamisme qui désormais leur sert de guide. « Concernant nos difficultés pour téléphoner, il nous a dit que cela était dû à la tempête de neige qui avait fait tomber tous les poteaux téléphoniques trois semaines auparavant. Je lui ai répondu que pour utiliser des téléphones portables et Internet, des poteaux téléphoniques n’étaient pas nécessaires, il a eu l’air embarrassé », raconte Dominique Guiller. Quant à la révolte tibétaine, le jeune homme leur explique que ce sont « les Tibétains eux-mêmes qui ont mis le feu aux poudres pour faire croire qu’il s’agissait d’une répression chinoise ».

« Surveillés en permanence »

Des explications qui laissent perplexes les deux Français. Pendant tout leur séjour d’ailleurs, ils se sentent « oppressés. Il faut dire que j’y ai mis du mien, sourit le Dieppois. J’ai fait des pieds et des mains pour visiter la place Tien An Men qui était normalement fermée au public. J’ai dit que cette place était pour moi le symbole de la contestation et que je ne voulais pas partir de Chine sans l’avoir visitée ». En revanche, il refuse de visiter le mausolée de Mao Tsé-tung, « non pas par provocation, mais il fallait faire deux heures de queue, je n’en avais pas envie. Mon refus a été très mal interprété ».

Le soir alors qu’il a théoriquement quartier libre, le couple est constamment sollicité par son guide pour sortir : « Nous étions toujours encadrés, pris en main. En fait, j’ai fini par comprendre qu’il n’aimait pas nous savoir seuls, libres d’aller où nous voulions. Nous nous sommes sentis surveillés en permanence. C’était vraiment une drôle de sensation ».

De leur séjour en Chine, les deux Dieppois garderont toutefois de belles images. De Shanghai, notamment, où ils ont eu le sentiment de retrouver un peu plus de liberté, même si une fois encore « la révolte tibétaine était un sujet tabou ». Des jardins publics aussi : « Ils sont magnifiques ». Depuis le 23 mars, date de leur retour, ils continuent de suivre les événements tibétains et s’informent : Dominique Guiller a vu à la télévision les échauffourées à Londres puis à Paris lors du passage de la flamme des jeux Olympiques. Des jeux qu’il ne suivra sans doute pas cette année.

M. DS.

Le Tibet en quelques dates

Au VIIe siècle s’établit au Tibet un royaume centralisé, sur le modèle chinois, qui domine toute l’Asie centrale. Les bouddhistes indiens y exercent une forte influence jusqu’au IXe siècle où le pouvoir s’émiette. Les différentes sectes bouddhistes et l’aristocratie se disputent en effet le territoire, tandis que la Chine affirme une suzeraineté nominale. Au XVe siècle se forme une théocratie lamaïste avec deux chefs spirituels et temporels : le dalaï-lama et le panchen-lama. Au XVIIe siècle, le dalaï-lama prédomine. Au XVIIIe siècle, la Chine impose un protectorat, fermant le Tibet aux influences étrangères, jusqu’en 1904, date à laquelle la Grande-Bretagne obtient des privilèges commerciaux.

En 1913, la communauté internationale reconnaît au Tibet le statut d’Etat indépendant qu’il revendique. Doté d’une administration centrale et d’une monnaie propre, le pays englobe dans ses frontières les trois provinces du Tibet historique, le Kham, l’Amdo et l’U-Tsang, et regroupe quelque 7,34 millions d’habitants. En octobre 1950, s’appuyant sur panchen-lama (décédé en janvier 1989), la toute jeune République populaire de Chine, créée par Mao le 1er octobre 1949, envahit le Tibet. L’invasion est sanglante et dévastatrice. Elle coûte la vie à près de 1,2 million de Tibétains, plus du sixième de la population totale, victimes d’emprisonnement arbitraire, de torture, de travaux forcés et d’exécutions sommaires. Depuis ce jour, la Chine occupe le pays en violation totale du droit international.

En 1959, le dalaï-lama, chef politique et spirituel du Tibet, se réfugie en Inde. En 1963, il promulgue une constitution démocratique pour le Tibet et met en place l’Administration centrale tibétaine à Dharamsala, en Inde. Plus connue sous le nom de Gouvernement tibétain en exil, cette administration poursuit la lutte politique du peuple tibétain pour l’indépendance de son pays. Des émeutes antichinoises, en 1987, 1988 et 1989 font plusieurs dizaines de morts. De mars 1989 à mai 1990, la loi martiale est décrétée. Le prix Nobel de la Paix est attribué la même année au dalaï-lama.

Le Tibet a été remembré par l’administration chinoise et seule la province d’U-Tsang, avec certaines régions du Kham, constitue depuis 1965 la Région autonome du Tibet. L’ancienne province de l’Amdo est devenue la province chinoise de Qinghai, le Kham a été divisé et incorporé aux provinces de Gansu, Yunnan et Sichuan. Les 4 millions de Tibétains vivant dans ces régions sont aujourd’hui en situation de minorité ethnique réfugiée, sur une terre qui n’est autre que celle de leurs ancêtres.

Le 10 mars dernier, suite au discours quelques jours plus tôt du dalaï-lama à l’occasion des fêtes de commémoration de son exil, des moines bouddhistes manifestent à Lhassa. Manifestations qui sont réprimées dans le sang.

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