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Journal du 28 décembre 2007
Jean-Georges Anagnostidès est
médecin légiste
L’expert… à Dieppe
| Les séries télévisées, américaines
notamment, ont placé le médecin légiste au cœur du dispositif de
recherche judiciaire. Un personnage clé, omnipotent à vrai dire,
qui, de manière quasi infaillible, résoud les énigmes les plus
retorses à grand renfort d’une science toujours plus perfectionnée.
La réalité, finalement, dépasse parfois la fiction ! Vous savez, je n’ai pas franchement le temps de regarder les séries télé ni les films… » Médecin légiste à Dieppe, Jean-Georges Anagnostidès a pourtant eu l’occasion de jeter un œil sur quelques-unes de ces fictions qui mettent en scène sa profession et même de se retrouver conseiller sur Une femme d’honneur. Un métier devenu véritable clé de voûte du dispositif d’enquête, dans la fiction comme dans la réalité. « Bon, ces séries présentent la vie de manière romancée… Dans la réalité, nous sommes moins à l’eau de rose et c’est beaucoup plus dur, tant dans la dimension violente que sociale ! » Alors, quand on voit le réalisme et la crudité de certaines séries, américaines notamment, on imagine ! Le légiste, dans le réel, joue un rôle crucial, « mais au sommet il y a avant tout le magistrat qui fait appel aux techniciens que nous sommes et pour donner leur avis les légistes vont s’appuyer sur d’autres techniciens comme la police scientifique… Mais le magistrat reste la pièce maîtresse, celui qui coordonne tout et exploite les maillons du renseignement ». La médecine des vivants… L’univers cinématographique ou télévisuel s’attarde largement sur les autopsies dans le cadre de crimes. « Mais la médecine légale c’est aussi le monde des vivants. En judiciaire civil on peut recourir au légiste pour déterminer un préjudice corporel, une filiation, une responsabilité médicale… » Au pénal, ce sont surtout les violences causées à autrui qui tiennent le haut du pavé. Et puis il y a évidemment toute la médecine légale sexuelle, « dont on parle bien plus qu’avant, il y a aussi davantage d’affaires de mœurs ». Le médecin légiste doit se pencher également sur les affaires liées aux toxiques, mais surtout sur celles dites de « soumission chimique », par admission de substances à l’insu de la victime. Et celle des morts… jusqu’à Napoléon ! Avec les morts, les problèmes sont multiples, allant de l’identification de la personne décédée à la nature de son décès. Le légiste intervient dès la levée du corps en examinant le cadavre directement sur les lieux puis ensuite lors de l’autopsie. L’univers télévisuel ou cinématographique représente des avancées technologiques impressionnantes. Dans la réalité, nous sommes même parfois bien au-delà et, sur ce plan, les Français font figure de pionniers. « Il est par exemple désormais courant de faire des scanners des cadavres ou bien d’examiner la toxicologie en se basant sur la sérothèque d’un laboratoire seinomarin qui contient quelque 40 000 molécules répertoriées ! » Ce même laboratoire s’est récemment distingué en analysant les cheveux de Napoléon, « des cheveux réputés comme étant ceux de l’empereur mais nous ne disposions pas d’ADN spécifique, pour être affirmatifs ». Et dans ce patrimoine désormais mondial, « on s’aide aussi des empreintes génétiques pour repérer les traces des auteurs présumés ou des victimes… La science progresse à ce point que l’on est désormais dans la capacité d’identifier la personne qui a mis la cartouche dans un chargeur une fois que la balle a été tirée. Malgré l’extrême chaleur l’empreinte génétique reste… » Entomologie (étude des insectes), techniques physico-chimiques… font partie des domaines scientifiques qui ont connu un véritable boom. Une crise des vocations Le médecin légiste, plus que jamais, est le pivot de l’enquête médico-judiciaire. Ce qui n’est pas sans engendrer des difficultés car la profession connaît une vraie crise des vocations. Jean-Georges Anagnostidès, à 60 ans, a été formé à la « vieille école » avec un certificat de médecine légale qui était très dur à décrocher, sur deux ans. Aujourd’hui, la formation passe plus par des diplômes complémentaires. « La filière est délaissée car elle est peu ragoûtante, elle demande énormément de temps et un investissement total… Le crime n’attend pas ! » L’image des légistes dans les films ou séries, les Experts en tête, redore un peu le prestige de la profession, mais pas suffisamment peut-être pour déclencher une frénésie de vocations. Alors, comme dans ces séries, retrouve-t-on, dans la réalité, le fameux cliché du légiste avec, un gros hamburger dans une main et un soda dans l’autre, une image quasi systématique ? « Eh bien, pas loin, même si nous ne sommes pas aussi poussés dans la caricature ! Vous savez, nous côtoyons la mort en permanence, c’est aussi un moyen de montrer que nous faisons un métier comme un autre ». Laurent Rebours Urgences
change le regard des patients Quelle femme n’a pas rêvé croiser le regard du docteur Ross ou de John Carter dans les allées du centre hospitalier de Dieppe ? Les médecins de charme de la série Urgences n’ont pas manqué d’influencer les remarques des patients du service des urgences du centre hospitalier de Dieppe. Et, dès la première diffusion de la série américaine sur les écrans français, les professionnels de santé ont dû faire avec : « La série américaine est excellente. Les responsables de la série sont bien conseillés, notamment dans les prises en charge, proches de la réalité. Les médecins s’y retrouvent » assure le docteur Massol, responsable des urgences de Dieppe, qui se souvient des premières séries proposées sur l’univers médical : « Les examens et les traitements qui y étaient alors demandés ne correspondaient absolument pas aux pathologies dont il était question ». Système de soins différent Si elle ne suit plus du tout la série aujourd’hui, elle reconnaît l’avoir regardée au début, comme beaucoup de Français, en particulier dans les rangs des agents hospitaliers. Au point que les comparaisons allaient bon train au sein des différents services : « Avant d’être à Dieppe, j’étais aux urgences pédiatriques à Rouen. Une enfant m’a prise, un jour, pour la femme du docteur Ross » raconte le docteur Massol. Outre les blagues entre agents, la série américaine a malgré tout mis les médecins en porte-à-faux : « Le seul problème, c’est que le système de soins américain est très différent du nôtre » souligne le docteur Massol. Ainsi, aux urgences, la régulation médicale est très organisée : « Lorsqu’il s’agit de choses graves, nous savons toujours quel type d’urgence va nous arriver ». Sans compter sur la prise en charge du patient, soigné d’abord sur place, autant que possible, en France, tandis qu’il est acheminé au plus vite à l’hôpital aux Etats-Unis. En France aussi, le Centre 15 propose à ceux qui appellent, selon les renseignements fournis, de porter eux-mêmes le patient à l’hôpital : « Tous les dimanches, nous sommes appelés sur les stades pour des entorses alors que les gens sont parfaitement transportables dans une voiture particulière » indique le docteur Massol. Une certaine idée de la mort Outre cette différence de taille qui déclenche parfois les interrogations des patients ne comprenant pas l’écart entre la série télévisée et la réalité, les médecins doivent également gérer l’idée de la mort que les séries véhiculent : « On n’a pas le droit de mourir », assure le praticien qui a calculé : « Statistiquement et si on compare les mêmes pathologies, le taux de survie est supérieur dans la série Urgences que dans la réalité. Reste que, dans la série, la prise en charge est conforme aux bonnes pratiques mais, dans la réalité, lorsqu’on annonce aux gens une pathologie grave qu’ils ont vue à la télé, ils ne doutent pas qu’ils s’en sortiront ». Elle s’étonne ainsi encore de voir, dans la série, des personnes ayant un arrêt cardiaque soigné à grand renfort d’électrodes et de défibrillateur, repartir seules sur leurs deux jambes : « C’est extraordinaire ! Forcément, nous sommes des nuls si nous ne parvenons pas à faire repartir un cœur ! » Et c’est là que le bât blesse : alors que les acteurs américains sont devenus de véritables héros, les médecins français qui sauvent des vies au quotidien vivent leur métier en toute humilité : « Nous faisons partie d’une chaîne très organisée. Certains gestes sont mis en valeur alors que nous les faisons de façon ordinaire ». Aujourd’hui, les séries américaines ont réussi à véhiculer une bonne image de la médecine aux Etats-Unis : « Beaucoup disent que s’ils étaient malades et s’ils avaient de l’argent, ils se feraient soigner aux Etats-Unis. Pourtant, là-bas, le meilleur côtoie le pire et l’Organisation mondiale de la santé classe le système de santé français comme le meilleur ». S. B. Des séries
policières au terrain : La fiction dépasse de loin la réalité. Selon le commandant de police Jean-Louis Viot, les séries policières américaines sont souvent mieux ficelées que les françaises tant au niveau des dialogues que des situations. Explications avec le premier flic de Dieppe. Les séries policières rivalisent et pullulent dans les programmes télévisés. On aime ou on n’aime pas mais finalement, les scenarii reflètent-ils la réalité du terrain ? Flic depuis plus de trois décennies et auteur de polars à succès, dont le prix du Quai des Orfèvres 1994, Une belle garce, le commandant Jean-Louis Viot, à l’hôtel de police de Dieppe, ne cache pas sa déception sur les séries françaises et avoue préfèrer les séries américaines. Il s’explique : « Ce n’est pas une généralité mais je trouve que, dans les séries françaises, les dialogues sont déplorables et les situations ne collent pas à la réalité ! Dans les séries américaines, on a vraisemblablement de l’exagération mais ça se voit moins et les scenarii sont largement mieux ficelés ». « Le feu sacré » Les inconditionnels de ces séries ne s’en rendent peut-être pas compte mais l’écriture des scripts est parfois alambiquée, les auteurs voulant souvent faire trop bien. « Les scénaristes et les acteurs n’arrivent pas à rester simples et à faire une bonne fiction comme on en retrouve dans les livres policiers par exemple ». Le commandant Jean-Louis Viot collabore également avec des auteurs de fiction policière sur des montages de synopsis pour des films. Il a été conseiller technique pour la série Une femme d’honneur mais aussi pour deux autres films qui n’ont pas encore été diffusés. « On peut admettre que certaines règles soient bafouées du fait qu’on est dans la fiction mais je pense qu’il faut respecter un minimum de normes. Aujourd’hui, les scénaristes prennent de plus en plus conseil auprès de professionnels. Mais, il n’y a pas si longtemps que cela, on voyait dans certains films des flics en tenue de policier, avec un képi de gendarme, et une voiture de la police municipale » ironise-t-il. Autre point que ce flic dieppois, qui a « le feu sacré » comme on dit dans la grande maison, déplore dans les séries policières françaises : les monologues et dialogues. « Souvent, le personnage principal veut être porteur d’un message, il expose ses états d’âme dans un monologue. C’est affreux, j’ai horreur de ça. Je pense qu’il faut le faire plus finement, les séries ne s’adressent pas à des ignares ». En revanche, le commandant Jean-Louis Viot ne tarit pas d’éloges quant aux séries américaines. « Il faut admettre que ça coule mieux. Il y a une dynamique et des dialogues qui se tiennent et qu’on ne retrouve pas dans les productions françaises. Dans nos séries, on pourrait élaguer au moins 40 % de dialogues et situations inutiles. On a parfois l’impression qu’il y a du remplissage. On veut donner à des flics un comportement naturel alors que c’est hors normes ». Des commissaires grabataires Les séries télévisées et policières en particulier surfent aussi sur les effets de mode. Ainsi les femmes ont pris une place de plus en plus importante au cœur des séries, à l’instar de Julie Lescaut, Une femme d’honneur, La proc’... Il y a aussi le phénomène familial avec Navarro et sa fille, Julie Lescaut et ses filles ou encore les invraisemblables Cordier, juge et flic. Aussi Jean-Louis, bien qu’il y ait trente-cinq ans de carrière, sourit quand il voit ces patrons vieillards, à l’instar de Roger Hanin, dans le rôle de Navarro, Yves Régnier, dans Commissaire Moulin, ou Pierre Mondy dans Les Cordier… « On va finir par les voir travailler avec une canne. Je sais bien qu’on recule les âges pour partir en retraite mais là ils ont une sacrée longueur d’avance » sourit le premier flic de Dieppe. Des situations insolites dans les films qui sont loin de refléter la réalité, Jean-Louis Viot pourrait en faire une liste presque exhaustive, notamment sur le plan juridique : « Les perquisitions sont menées un peu n’importe comment et le Code de procédure pénale n’est pas souvent respecté. Même si on est dans la fiction et qu’une série policière n’est pas faite pour donner un cours juridique au public, je pense qu’il est important que les scénaristes ne fassent pas n’importe quoi et qu’on en finisse avec les idées reçues ». Aurélien Bénard Avocats et
associés Avocats et associés. Cette série hebdomadaire traite en général des affaires criminelles, des mœurs, des malversations économiques, vues d’un cabinet d’avocats avec des personnages très éclectiques. Là encore la fiction dépasse-t-elle la réalité du terrain ? La réponse est assurément « oui », selon Me Dominique Lemiegre, bâtonnier au barreau de Dieppe. « Ce qui me gêne le plus dans cette série, c’est qu’on constate une entorse majeure à la déontologie dans ce cabinet d’avocats ». Effectivement, avec parfois de la dérision, les avocats de la série mélangent vie privée et vie professionnelle, rencontrent leurs clients dans n’importe quel lieu et n’hésitent pas à entrer en contact avec la partie adverse, ce qui est évidement interdit. « On a l’impression que ce sont les avocats qui mènent l’enquête. Contrairement aux Américains qui ont un système accusatoire, en France, nous avons un système inquisiteur. C’est le juge d’instruction qui instrumentalise l’enquête. On ne peut que lui demander de mandater des experts, entendre des témoins… Le juge d’instruction a aussi le pouvoir de refuser » souligne Me Lemiegre. Dans un temps très réduit et in extremis, ces avocats remportent toujours leurs procès en amenant un témoin de dernière minute lors de l’audience. Ce qui, là encore, est une aberration puisque légalement il faut un délai de dix jours avant l’audience pour qu’un témoin puisse être cité à la barre. Ces dernières semaines, les téléspectateurs ont pu suivre les aventures d’un avocat, Robert, qui, coûte que coûte, est parti en campagne électorale pour être élu bâtonnier au barreau de Paris. Il est allé jusqu’à publier un livre pour exposer son programme et enfin décrocher le sésame. « C’est le genre de situation qu’on peut retrouver au barreau de Paris où il y a 20 000 avocats environ. A Dieppe, nous sommes 44 et nous nous connaissons tous, précise Me Lemiegre, fraîchement élu bâtonnier par ses pairs. Mais il faut savoir qu’à Paris, il y a des cabinets d’avocats qui sont dix fois plus gros que le barreau de Dieppe ». Si la déontologie du métier d’avocat est à ses yeux, souvent bafouée dans cette série, Avocats et Associés a au moins le mérite de refléter les évolutions de notre société. Les situations sont parfois cocasses et l’humour est souvent garanti. A. B. |