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Journal du 18 décembre 2007
Suite à la fermeture de la
maison de retraite à Yqueboeuf
Une mamie qui s’estime
« expulsée » à 96 ans !
| Faute de pouvoir envisager de répondre
aux nouvelles normes imposées par l’Etat, une maison de retraite
accueillant notamment des personnes âgées du canton de Tôtes a dû
fermer ses portes à Yqueboeuf. Un couple raconte le calvaire vécu
par leur mamie de 96 ans depuis son départ de l’établissement. Une population qui vieillit, une espérance de vie qui s’allonge : depuis plusieurs années, il y a une réelle prise en compte de la situation des personnes âgées. Bien choisir sa maison de retraite, médicalisée ou non, est devenu une priorité pour les seniors et leur famille. Depuis 1997, la loi prévoit que les établissements assurant l'hébergement des personnes âgées dépendantes doivent passer une convention pluriannuelle avec le président de conseil général et l'autorité compétente pour l'assurance maladie. La convention est aujourd’hui appelée « convention tripartite » et régit le secteur des établissements d’hébergement pour personnes âgées. A l’intérieur de cette convention, y sont définies les conditions de fonctionnement de l'établissement tant sur le plan financier qu’au niveau de la qualité de la prise en charge des personnes et des soins qui leur sont prodigués en accordant une attention particulière à la formation du personnel d'accueil. « Convention tripartite », une expression qui peut paraître un peu floue et barbare. C’est pourtant l’impossibilité de la mettre en place dans la maison de retraite d’Yqueboeuf qui a amené la structure familiale à fermer ses portes : « La signature d’une convention tripartite était impossible. Il n’y avait pas assez de fonds pour améliorer les différents points comme la superficie des chambres ou le nombre de lits par pièce, ou élaborer un programme pour améliorer les conditions d’accueil » explique Jean-Claude Brière, directeur de la DDASS. Le dossier est complexe. Il dérange encore, même si la situation est apparemment réglée : « La quasi totalité des résidents ont pu être accueillis dans d’autres établissements. Les familles pouvaient également bénéficier d’une aide pour trouver des solutions de replacement » affirme le directeur de la DDASS. Une fermeture synonyme d’expropriation Une maison de retraite qui ferme, des personnes âgées bénéficiant d’une aide pour être relogées, la situation n’est a priori pas alarmante. Mais pour ce couple de Saint-Victor-l’Abbaye qui avait confié sa maman et belle-maman à Yqueboeuf il y a sept ans, c’est une page difficile à tourner : « Nous regrettons beaucoup ces années passées à Yqueboeuf. Ma belle-mère Valentine y était bien. Une salle commune spacieuse, des activités, une hygiène irréprochable, une présence de tout instant, nous avions entière confiance en Nicole Matthias, la responsable de l’établissement. Les résidentes se sentaient chez elle et recevaient souvent de la visite. On organisait même les anniversaires. Il y avait un côté familial et nous regrettons ce côté humain, la proximité » explique Josiane Bunel, la gorge serrée. Pour elle comme pour les autres enfants de résidents, la décision de la DDASS a été vécue comme une injustice. « Tout allait bien. Il n’y avait pas de maltraitance, pas de défaut d’hygiène. Il n’y a eu aucun décès lors de la canicule en 2003. De plus, on a obligé Mme Matthias à effectuer près de 150 000 e de travaux pour réaménager la cuisine, installer un système de désenfumage ou encore achater du matériel pour analyser l’alimentation. On l’a étranglée alors qu’il y a quatre ans j’avais surpris la conversation d’un homme qui disait à propos de Mme Matthias “ça se dit maison de retraite” ou encore “ça se met à pleurer”. Cela montre à quel point le côté humain a de la valeur… » s’insurge Josiane Bunel. Et d’ajouter : « Oui, il y avait des chambres doubles mais c’était demandé par les personnes âgées qui ne voulaient pas être seules. Oui, la maison n’était pas médicalisée et il n’y avait qu’une jeune fille en formation d’aide soignante, mais les infirmières et les médecins se déplaçaient dès que nécessaire. Pourquoi s’acharner sur les petites structures familiales ? Le rôle de la DDASS ne devrait-il pas être de les soutenir, de les aider à évoluer ? » s’interroge cette habitante de Saint-Victor qui déplore également les conséquences dramatiques de tels bouleversements géographiques et psychologiques. Julie Voisin Un traumatisme suivi d’un calvaire Pour Valentine Bunel, le départ d’Yqueboeuf a été un réel traumatisme : « Le transfert en ambulance lui a paru durer des heures. Dans sa tête, on l’a emmenée loin, très loin. Elle a été tout d’abord été transférée dans un établissement pourtant réputé, non loin d’ici : une catastrophe ! » explique Josiane Bunel. Elle raconte le calvaire que l’on aurait fait vivre à sa belle-maman. Une toilette au lit « sans prendre le temps de la lever et de la faire participer » (idem pour le repas), des serviettes de toilette en guise de serviettes de table, difficile pour quelqu’un qui avait l’habitude d’être stimulé et qui a « toute sa tête ». Difficile aussi pour cette famille de se rappeler la prise en charge à Yqueboeuf où l’on prenait le temps d’accompagner la personne âgée, de l’aider à marcher, à faire sa toilette, aller aux WC. Dans la nouvelle structure, deux médecins s’occuperaient de quelques centaines de malades. Des infirmières et des aides-soignantes surbookées qui n’ont pas le temps. Le dentier de Valentine Bunel est vite cassé. Parfois, on lui donne du « mixé », parfois, c’est un gros morceau de viande qui trône dans son assiette : « On m’a même dit que le linge personnel ne pouvait pas être trié après lavage, faute de temps, alors il tombait dans la communauté. Tout le monde porte les culottes de tout le monde. J’ai donc pris en main le lavage de ma belle-mère. On était inquiets et on venait jusqu’à trois fois par jour, quitte à paraître pénibles. Un jour, on a vu des croûtes épaisses et des ulcérations sur ses jambes. A Yqueboeuf, ils avaient pourtant prévenu qu’elle faisait une allergie au caoutchouc des bas de contention. Pendant trois jours, on a oublié de lui donner son traitement contre l’asthme. « Nous sommes une grande structure, nous n’avons pas le temps », voilà ce qu’on m’a une fois de plus répondu » regrette Josiane Bunel. La sérénité retrouvée ? Malgré ses 96 ans, le changement de maison de retraite devient inévitable après le passage dans un établissement inimaginable et la grand-mère est à nouveau transférée dans une autre maison de retraite où elle tente aujourd’hui de se reconstruire. A son arrivée, le constat est alarmant pour la famille : « Ma belle-mère souffrait d’insuffisance rénale, dysfonctionnement qui nécessite une hydratation intense ». Pourtant, à son arrivée à Val-de-Sâane, c’est à leur grande surprise que Jean-Pierre et Josiane Bunel apprennent que dans les transmissions, leur mamie est signalée en « restriction hydrique » : « Ça a été un vrai choc. Nous avons même soupçonné le personnel de ne pas l’avoir fait boire pour éviter les déplacements multiples aux toilettes » avance Josiane Bunel. Aujourd’hui, le couple est rassuré et serein : « On sait qu’elle est bien et qu’on prend soin d’elle. Mais persiste un terrible sentiment de culpabilité qu’elle ait vécu cette situation : Un médecin nous a tout de même avertis que son pronostic vital était engagé. A 96 ans, on s’y attend forcément mais la situation a précipité les choses. Très rapidement, elle est devenue absente, elle ne sourit plus. Il y a quelques jours, elle a tout de même parlé à nouveau. Si c’était à refaire, nous aurions fait le forcing et laissé ma mère à Yqueboeuf » explique Jean-Pierre Bunel. De son côté, la DDASS reconnaît le traumatisme vécu par les personnes âgées : « Ce n’est pas de gaieté de cœur que nous prenons ces décisions. Il faut savoir rester humain mais ces maisons familiales disparaissent peu à peu. L’objectif n’est pas de créer de grandes maisons impersonnelles mais bien de pouvoir s’inscrire dans une démarche d’amélioration des conditions d’accueil et de répondre aux normes fixées par l’Etat » explique le directeur de la DDASS qui affirme ne pas vouloir fermer les petits établissements. Nicole Matthias, dont les parents ont ouvert la maison de retraite il y a trente ans, tente aujourd’hui de valider ses acquis : « Depuis le 29 novembre, la maison est complètement vide. Pourtant, on m’a fait faire de nombreux travaux, descendre de vingt-six à quinze lits. Sans aide, sans financement, je n’ai pas pu, c’était trop dur. Je pense que la mise aux normes devrait être proportionnelle à la taille de l’établissement. Je suis maintenant à la recherche d’un emploi. Je pense pouvoir dire que les résidentes, pour la plupart, vont bien, mais psychologiquement et financièrement, c’est autre chose » affirme Nicole Matthias qui tenait une des maisons de retraite les moins onéreuses de la région. L’ancienne directrice d’Yqueboeuf continue d’aller rendre visite quotidiennement à tous ses résidents… J. V. |