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Journal du 7 décembre 2007

Le Martinais Jean-Claude Denis spécialiste mondial… du bison !
L’ancien docker est devenu
« Buffalo man »

L’histoire de Jean-Claude Denis est tout simplement incroyable. L’histoire d’un pur passionné qui, depuis bientôt vingt ans, a pris fait et cause pour le bison. A tel point qu’il en est devenu l’un des spécialistes mondiaux et qu’il a suivi la route du bison, route de l’homme, dont il vient de sortir un ouvrage.

J’écris pour les amoureux de la nature, pour ceux qui aiment les animaux d’un amour désintéressé, ceux qui ne voient pas seulement dans mon ami le bison un sac de dollars, un tonnage de viande à vendre. J’écris pour les marcheurs, pour les femmes, les hommes, les enfants qui posent les pieds doucement sur la terre mère, sans l’abîmer, sans l’user, ceux qui essaient d’être juste des passants ici-bas, qui évitent de saigner la planète en l’habitant ».

A 65 ans, Jean-Claude Denis, habitant de Martin-Eglise, est une leçon de vie à lui tout seul. Sa propre vie, il l’a forgée à la dure. Orphelin très jeune, il a dû se battre, moralement et physiquement, pour s’en sortir et assurer la subsistance de ses frères et sœurs dont il avait la charge.

Docker la semaine, boxeur le week-end, il gravit les échelons. Une rencontre et il change d’orientation professionnelle en se lançant dans la pisciculture jusqu’à finalement voler de ses propres ailes et créer sa société, la SARL Port de pêche, spécialisée dans la conserverie.

Et puis un jour, il décide d’utiliser des dizaines d’hectares qu’il possède à Muchedent pour créer avec son fils, Xavier, un élevage de cervidés. La viande sauvage est encore méconnue et l’affaire marche bien « jusqu’à ce que la Roumanie ouvre ses frontières et inonde le marché de viande de cervidé ».

Un rêve fou

C’est alors le déclic. « Nous allons faire de l’élevage de bisons », lance le fils de Jean-Claude Denis à l’époque sans imaginer que son père allait à ce point devenir passionné. En cette fin des années quatre-vingt, cela tient de la gageure. Jamais on n’a transporté de bison par avion.

Le Martinais s’envole pour les provinces canadiennes. Il va batailler des mois, effectuer de nombreux voyages de plusieurs semaines à chaque fois. Un temps mis toutefois à profit pour faire connaissance avec l’animal dont l’espèce survit dans des fermes où sa réputation est qu’il ne coûte pas très cher à élever.

Jean-Claude Denis se montre sidéré de l’ignorance des éleveurs qui n’ont jamais franchement pris le temps de s’intéresser à cette race ancestrale. Le « maudit Français » (sans l’accent !) est perçu un peu comme un empêcheur d’élever en rond. D’ailleurs, au bout de six voyages, il peaufine déjà les corrals, découvre les règles de la manipulation, « dans le noir, comme le faisaient déjà les Romains. L’animal est alors doux comme un agneau ! » Il apprend aussi à connaître vraiment cet animal mythique, « plus rapide qu’un cheval… Un mâle d’une tonne court à 55 km/h ! » Dans un pré un avertissement donne le la : « Si tu peux traverser ce pré en 9 secondes, lui il le fera en 8… Méfie-toi, n’essaie même pas ! »

Au fil des semaines, les éleveurs locaux voient dans le Français, toujours aussi « maudit » mais de plus en plus « bankable », les perspectives d’un juteux marché européen. Le cours de la bisonne explose alors de quelque 300$ à plus de 5 000$!

Finalement, victoire, on lui accorde ce qui était impensable il y a encore quelques mois : transporter des bisons vers l’Europe par avion. Pour cela, il a construit ce qui n’existait pas et dont il est dépositaire du brevet : une cage spéciale. Le 4 mars 1990, non sans de nouvelles péripéties, les premiers bisons peuplent Muchedent.

Le temps de peaufiner quelques détails… – comme la solidité des portes qui, résistant à la charge d’un taureau furieux de 800 kg deviennent du bois d’allumette avec des bisonneaux de 300 kg – et le parc est fin prêt à ouvrir.

Vivant au quotidien avec ses bisons, Jean-Claude Denis ne peut que les observer à l’envi. Une véritable communion s’installe même lorsqu’on l’écoute. Une fascination pure pour ces paquets de muscles, de puissance sauvage « qui sont capables de ressentir les faiblesses de l’autre, qu’il s’agisse d’un animal ou d’un homme. Je pense même qu’il s’agit de télépathie, ça m’a toujours intrigué en tout cas cette manière qu’ils ont de savoir quasiment instantanément ce que l’on ressent ». Les Canadiens parlent de lui comme d’un animal futé, les Français aussi du reste !

De la grotte de Lascaux à la Russie

Au fil des années, l’exploitation trouve son rythme de croisière mais Jean-Claude Denis voue un véritable culte à l’animal et il entreprend d’en savoir encore plus. Ses recherches l’emmènent en Dordogne ou en Ariège, berceaux de l’humanité, où l’on retrouve les plus belles grottes préhistoriques ornées du monde. A Niaux, il tombe en admiration devant le Salon noir, « une basilique, rien d’autre, élevée pour rendre hommage aux animaux et au bison notamment ».

La route du bison est aussi celle de l’humanité. Les deux espèces vivent dans une symbiose qui leur assure une survie, les uns tolèrent les autres. Avec la grande période glaciaire de Würm, les bisons cherchent des lieux moins hostiles, les hommes les suivent, les métabolismes changent, s’adaptent.

« En même temps que je cherche des bisons à acheter, je recherche l’histoire de ces animaux qui envahissent ma tête, mes rêves, ma vie entière » évoque Jean-Claude Denis dans son livre qui va sortir prochainement (*).

Justement, la route des bisons passe par le détroit de Béring, un détroit qu’ils ont vraisemblablement franchi sans problème par une bande de terre qui reliait alors la Sibérie et l’Alaska. Il pousse son périple en Alaska, à l’université de Fairbanks où il tombe sur le musée, très pointu dans la connaissance des bisons. Là, trône Blue Babe, un bison priscus vieux de 36 000 ans découvert par des chercheurs d’or. L’animal à grandes cornes est mort comme un sage, agenouillé vers l’Ouest, après avoir subi les assauts d’un lion des cavernes. La glaciation a assuré sa parfaite conservation.

Shamans, Russie et bisonne blanche

Au fil de ses voyages (soixante-sept au compteur à ce jour), Jean-Claude Denis a acquis une notoriété telle qu’on a fini par le surnommer « Buffalo man », l’homme bison. Les prêtres indiens, les shamans, reconnaissent même son engagement et le protègent de leurs bénédictions. Buffalo man est même aujourd’hui en symbiose totale avec ces animaux « qui en fait n’aspirent qu’à une seule chose : la tranquillité ! »

A la fin des années quatre-vingt-dix, il caresse déjà le rêve de réimplanter les bisons en Russie. Il est à ce point convaincant qu’on lui alloue une terre sur laquelle il mettra des bisons des bois, Athabascae, qui étaient menacés de disparition en raison de maladies et de décimation. Et sa route de l’homme se poursuit : après la Dordogne, les Pyrénées et il envisage de se diriger vers la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Moravie, la Russie. « Moi, le petit orphelin, le crève-la-faim dont les gens se méfiaient, moi qui n’ai pas fait d’études, je me retrouve entouré, pressé de questions comme un conférencier à la mode ! » Et, au fil de ses pérégrinations sur les traces du bison, il se prend à rêver à « une route du bison à rebours, un retour aux sources ». Un retour aux sources qui pourrait se faire avec 175 000 ha de terres allouées au Yamal-Nenets, au-delà du cercle polaire, en Sibérie. Une aventure invraisemblable où, maintes fois, il a risqué sa vie mais qui, à ce jour, n’a pas encore connu de dénouement favorable faute d’accord en raison de maladie de la vache folle et de guerre en Irak ! Il ne désespère pas de conclure cet épisode.

A force de vivre au rythme du bison, son second fils, Stéphane, a eu un beau jour envie de tenter sa chance au Canada et il s’est envolé pour Les Laurentides où il a créé son propre élevage… de poissons grâce à l’expérience acquise à Saint-Germain-d’Etables. Il possède aussi des terres qui permettent d’accueillir des bisons. Et c’est là qu’est née un beau jour une bisonne blanche. Evénement rarissime et hautement sacré chez les Indiens : « En deux milles ans, seuls dix cas ont été recensés. C’est un événement qui équivaut à une apparition de la Sainte Vierge pour les Indiens ».

La petite bisonne ne vivra que vingt-cinq jours mais un mausolée lui a aussitôt été dédié. « Les bisonnes blanches sont le signe qu’une nouvelle ère arrive. Les Indiens disent que l’avenir de la planète et des hommes ira mieux le jour où la société renoncera à la domination masculine, c’est-à-dire quand elle cessera d’être régie par la concurrence et la course au profit ».

Le 20 mai dernier, un « pardon » a été organisé sur le lieu où la petite bisonne est morte en présence des plus grandes autorités religieuses amérindiennes. Après plus de vingt ans passés à suivre la route du bison, Jean-Claude Denis a décidé de coucher son aventure sur le papier, une aventure doublée d’un combat « qui peut sembler dérisoire, tout petit » pour sauver une race de bisons, au regard de cette kyrielle de créatures menacées.

Laurent Rebours

Pratique : (*) Route du bison, route de l’homme. La petite bisonne blanche. 300 pages. 20 €. En vente à Dieppe à partir du 15 décembre. Les bénéfices seront reversés à l’association Les Saltimbanques de l’impossible.

La bouilloire à sang

Les recherches de Jean-Claude Denis l’ont emmené dans l’Ouest canadien où il a effectué la visite d’un site mythique, baptisé la bouilloire à sang. Ce nom désigne l’endroit où, avant l’arrivée des Européens, les tribus indiennes, chaque automne, se rassemblaient pour des retrouvailles annuelles et une grande chasse collective.

Effrayés par des chasseurs revêtus de peaux de coyotes et imitant le cri du prédateur, les bisons s’affolent et détalent en rangs désordonnés, les bisonnes cherchent à protéger leurs petits… Mais elles s’engouffrent dans un corridor étroit et ne peuvent plus faire demi-tour. Les animaux chutent alors dans un grand fossé.

Aujourd’hui, ce site comprend quelque onze mètres de hauteur d’ossements.

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