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Journal du 13 novembre 2007
Ils étaient présents sur le
marché de Dieppe
depuis plus de cinquante ans
Le couple Boettcher
a fait son dernier marché
| Ce samedi 3 novembre était un jour tout
particulier pour Gerhard et Françoise Boettcher. Le couple, qui
vendait ensemble des légumes et des fleurs coupées sur le marché de
Dieppe depuis plus de cinquante ans, déballait son stand pour la
dernière fois avant son départ en retraite. Rencontre. Ils étaient aujourd’hui les plus anciens au rendez-vous dieppois du samedi matin. Nous avons rencontré Gerhard et Françoise Boettcher chez eux à Bracquemont. Ils ont accepté de revenir sur leur histoire riche en anecdotes mais aussi en sacrifices. Chez Françoise Boettcher, le marché est une affaire de famille : « Alors que mon grand-père était cantonnier, ma grand-mère faisait le marché. Idem pour mes parents. Mon père était maçon et faisait pousser des légumes que ma mère allait vendre à Dieppe », explique Françoise Boettcher. Native de Bracquemont, cette dernière est ce qu’on appelle communément une « femme de la terre ». Pour Gerhard, son mari, c’est un peu le hasard de la vie qui a œuvré. A 16 ans, ce jeune Allemand de Basse-Saxe, alors en zone russe, est mobilisé. Fait prisonnier en 1945, il est emmené à Rouen par les Américains : « Ils cherchaient des volontaires pour aller déminer la côte. Je me suis proposé et je suis arrivé à Bracquemont avec d’autres prisonniers » se rappelle Gerhard. Et sa femme d’ajouter : « Le dimanche, les gens avaient le droit d’aller chercher un prisonnier. En échange d’un coup de main, c’était l’occasion pour ce dernier de repartir avec un pain. Ce jour-là mon père a choisi celui-là » explique Françoise en pointant du doigt son mari. C’est ainsi que Gerhard et Françoise font connaissance mais le déminage achevé, il sera démobilisé à Cherbourg où il travaillera chez un cultivateur. Il retourne à Strasbourg puis près de Cambrai où il sera travailleur libre et remplacera un « gamin parti au régiment ». Ce jeune-là veut devenir vétérinaire et une grande amitié les unit. Alors qu’il est l’heure de « rentrer en Allemagne », Gerhard préfère rester en France. Son ami lui donne alors rendez-vous « dans cinquante ans ». Un amour interdit Néanmoins soucieux de savoir ce qu’il était advenu de l’autre côté du mur, il repart vers sa terre natale. Une grande partie de sa famille a disparu sous les bombardements. Pour Gerhard, l’avenir n’est plus en Allemagne mais en France. C’est à ce moment qu’il se rappelle la famille chez qui il avait été accueilli à Bracquemont : « Il ne se souvenait plus où on habitait et il est allé au café du coin où on l’a aiguillé chez nous. C’était en 1953 » se rappelle Françoise. Et de continuer : « Mon père était embêté car il n’avait pas les moyens de le payer. Il lui a alors proposé de le nourrir et de le loger dans une maison en terre réaménagée pour lui en échange d’un coup de main à la ferme. Etant donné le climat assez « tendu » à l’époque, mon père a quand même dû le déclarer à la MSA ». La vie suit son cours, l’amour s’installe entre la jeune habitante de Bracquemont et le travailleur allemand. En 1955, le couple se marie. Gerhard a 28 ans, Françoise vient de souffler ses trente bougies. C’est sur le marché qu’ils trouveront leur témoin, un dénommé Robert, marchand de pommes de terre qui témoignera de leur union : « On a dû prêter serment au tribunal et j’ai présenté Robert à mon mari avant de rentrer » se rappelle Françoise. Déjà la vie est dure à la ferme. Leur cadeau de mariage : une place de cinéma au Royal et une soupe à la grimace du beau-père qui voit cette « escapade » d’un mauvais œil. A la ferme, il n’y a pas de place pour les loisirs. D’autant que pour reprendre l’affaire familiale, il faut agrandir pour être en phase avec son temps. L'emprunt est difficile à décrocher car Gerhard Boettcher n’a pu obtenir la nationalité française malgré un courrier adressé au général de Gaulle. « Il ne pouvait pas assurer qu’il n’y ait pas de régiment en France » se souvient le couple. Si l’argent est difficile à trouver, les Boettcher n’ont jamais manqué de soutien et c’est ainsi qu’ils pourront acheter un terrain et faire construire leur maison (qu’ils ne finiront de payer qu’à l’âge de 70 ans). Des moments difficiles La recette de leur réussite : le travail. Pas de jours fériés, pas de week-ends, les Boettcher ne sont jamais partis en vacances. Bien que la vie soit dure, la famille s’agrandit avec la naissance de leur fille. La vie est dure. Sur un terrain derrière leur habitation, ils cultivent des légumes et des herbes ainsi que de nombreuses fleurs qu’ils vendent à la coupe le mardi et le jeudi place Nationale avec la sœur de Françoise. Le samedi, ils sont d’abord installés près du café des Tribunaux avant de prendre place « entre Yves Rocher et Catimini ». A Rouen, ils seront place Saint-Marc pendant vingt-cinq ans jusqu’en mai 1968. A cette époque le couple vit également un grand moment. L’ami de Gerhard avec qui il travaillait près de Cambrai en tant que travailleur libre est resté en contact avec la famille française et demande des nouvelles de notre Bracquemontais. De fil en aiguille, les deux hommes se retrouvent et une fête est notamment organisée à Mittelhausen en Alsace où Gerhard retrouvera de nombreuses connaissances. Des années plus tard, ils s’étaient revus, comme promis. Les années passent et les temps sur durs. Sur le marché arrive la concurrence : « Nous, on faisait tout à la main, à l’ancienne mais maintenant tout le monde possède des serres et parfois les produits arrivent rapidement par avion, notamment les fleurs exotiques. On ne peut pas rivaliser, d’autant qu’elles sont vraiment belles » souligne Françoise. Difficile également de tenir bon quand des vandales repèrent votre champ et arrachent méticuleusement quelques-uns de vos bulbes. Quant aux légumes, ils ne font selon eux plus l'unanimité : « Les temps ont changé. Les femmes travaillent et n’ont plus le temps de cuisiner. Elles optent pour les plats déjà cuisinés et c’est compréhensible » assure Françoise. « Ce n’est plus comme dans le temps » s’accordent les Boettcher. Et d’ajouter : « Tout le monde a des voitures maintenant et il n’y a plus de place pour se garer. Quand aux pavés de la Grande-Rue, c’est vraiment une horreur, on n’arrête pas de buter dedans. La rue de la Barre est bien mieux ». Pas de successeurs De ces années sur le marché, ils ne retiennent néanmoins aucun mauvais souvenir. Des clients fidèles, des voisins charmants, une atmosphère conviviale, ce sont ces moments qui vont manquer aux retraités : « Divernet, JLB, Hardy, Dieppe Luminaires, les commerçants étaient aussi charmants. D’ailleurs, je retourne faire mes courses en ville pour acheter ma viande chez M. Dupuis ou ma crème à Mme Rouland. Je ne laisserai pas le centre-ville » assure Françoise Boettcher. Malgré deux petits-enfants et cinq arrière-petits-enfants, leur affaire ne sera pas reprise par la nouvelle génération : « Avec à peine 950 euros de retraite pour nous deux, on parvient tout juste à payer les factures. C’est vraiment dur et c’est pour cela que nous avons déconseillé à nos enfants de prendre la suite. On savait qu’on arrêterait prochainement mais les soucis de santé de mon mari et mes maux de dos ont précipité notre décision » explique Françoise Boettcher. Pas de successeurs donc mais ne soyez pas étonnés un samedi matin d’apercevoir Mme Boettcher, panier à la main, faire ses courses sur le marché. On ne décroche pas comme ça… Julie Voisin |