| Au groupement TRN-Devaux-Le Foll la
région rouennaise, à Gagneraud-Dieppedalle la région havraise et à Jean
Lefebvre-Lalitte TP la région dieppoise. Ces entreprises de travaux publics
sont accusées d’entente illicite par le conseil de la concurrence : elles se
répartissaient les marchés d’enrobé des routes du département en
s’arrangeant entre elles lors des appels d’offres pour tirer des prix 30 %
plus élevés. Résultat : elles sont condamnées à 33,6 millions d’euros
d’amende, dont 2,8 pour Eurovia qui a depuis racheté Lalitte TP et
Jean-Lefebvre. 2,8 millions d’euros d’amende pour la société Eurovia,
qui a racheté l’entreprise Jean-Lefebvre Normandie de Rouxmesnil-Bouteilles
et le consortium Cochery-Bourdin-Chaussé auquel appartenait l’entreprise
dieppoise Lalitte TP. C’est le montant de l’amende infligée par le conseil
de la concurrence le 15 décembre suite à un examen minutieux des marchés
publics d’enrobé de routes départementales et nationales entre 1991 et 1998.
Ces deux sociétés, ainsi que neuf autres aujourd’hui regroupées en cinq
entreprises qui appartiennent toutes aux énormes groupes Bouygues, Vinci et
Eiffage, sont accusées d’avoir faussé le marché de la concurrence. Elles se
répartissaient les secteurs de travaux lors des appels d’offres et
obtenaient par entente préalable des prix qui ont ensuite chuté de 30 %
lorsque l’affaire a été mise entre les mains de la justice. Après les
opérateurs de téléphonie mobile pour des motifs similaires, c’est aux
entreprises de travaux publics que le conseil de la concurrence s’est
attaqué. Il a calculé le montant du préjudice aux dépens du conseil général
et de l’Etat, donc des contribuables-consommateurs encore une fois, et pour
ces huit années de truquage des marchés, il a infligé une amende de 21
millions d’euros au groupe Colas Ile-de-France Normandie, 2,8 millions à
Eurovia, 6,5 millions à Gagneraud construction, 2,9 millions à Le Foll TP,
400 000 euros à Appia Haute-Normandie et 60 000 à la société d’exploitation
Buquet qui est pourtant à l’origine de la cessation des pratiques en
s’immisçant dans le jeu du club des cinq…
La PJ dans les locaux de Lalitte TP
L’affaire démarre le 16 juin 1994 : la section financière de la PJ
débarque dans les locaux de plusieurs sociétés, dont Lalitte TP et
Cochery-Bourdin-Chaussé – la maison-mère de la première – sur ordonnance du
président du tribunal de grande instance de Rouen du 2 juin de la même
année, et du président du tribunal de grande instance de Dieppe du 8 juin
1994. Des saisines des tribunaux demandées par le ministre de l’Economie de
l’époque, Edmond Alphanéry. Il s’agit de vérifier la fourniture d’enrobés
bitumeux et les travaux de voirie réalisés dans le département de
Seine-Maritime.
Mais cela n’arrête pas lesdites sociétés, puisque les pratiques
continueront jusqu’en 1998. Ce n’est en effet qu’en janvier 1998 que le
conseil de la concurrence est saisi d’une demande de rapport sur « les
pratiques anti-concurrentielles relevées dans le secteur des travaux
routiers en Seine-Maritime ». Si un appel d’offres lancé en 1988 a déjà
révélé que le consortium TRN-Devaux-Le Foll avait emporté le marché de la
région rouennaise, Gagneraud-Dieppedalle celui de la région havraise et Jean
Lefebvre-Lalitte TP celui des environs de Dieppe, ces faits ne seront pas
retenus.
Mais rebelote en 1992 lors d’un appel d’offres du Département pour un «
marché de clientèle de 1993 à 1997 » : face à onze propositions de prix
toutes supérieures à 508 000 euros pour 1 000 tonnes d’enrobé sur le secteur
de Rouen, TRN-Devaux-Le Foll l’emporte avec… 493 061 euros ; pour le secteur
du Havre, toutes les offres excèdent 501 000 euros, sauf celle de…
Gagneraud-Dieppedalle (482 903 euros), qui enlève le marché. Enfin, dans la
même logique, le marché d’entretien en bitume des routes autour de Dieppe
fait l’objet de propositions excédant toutes 515 000 euros, sauf celle du
groupement… Jean Lefebvre-Lalitte TP, qui enlève l’affaire avec 491 876
euros les 1 000 tonnes de bitume.
« Atteinte grave à l’ordre public économique »
Scénario encore identique lors d’une consultation des entreprises en
1997, divisée cette fois en six lots, toujours pour des enrobés bitumeux à
la demande du conseil général. Les lots 2, 3 et 4 correspondants au secteur
de Dieppe sont emportés par, devinez ? Le groupement Jean Lefebvre – Lalitte
– CBC (Cochery-Bourdin-Chaussé, devenue maison-mère de Lalitte TP). Deux
autres consultations de l’Etat effectuées par appel d’offres en 1991 et 1994
révèlent les mêmes constantes.
Mais l’arrivée d’un quatrième larron dans ce jeu bien rôdé vient
perturber l’entente. La société Buquet qui a eu vent de ces pratiques entend
avoir sa part du gâteau. Elle rejoindra les coalisés, mais pour un temps
très court : lors d’une consultation pour le conseil général en 1999, un
candidat conteste la régularité de la procédure. Du coup, lors d’un nouvel
appel d’offres en 2000, les prix chutent soudainement de 30 %. Lors de son
audition, un représentant de la société Buquet a d’ailleurs reconnu que
jusqu’en 1998, « les prix étaient de 20 à 30 % trop chers ». S ‘appuyant sur
un arrêt de la cour de cassation qui indique que « la tromperie de
l’acheteur public érigé en système perturbe le secteur où elle est pratiquée
et porte une atteinte grave à l’ordre public économique, le conseil de la
concurrence a donc décidé d’infliger des amendes à la mesure du préjudice
calculé (voir encadré) ».
O.B.
Le montant du préjudice
Le conseil général a payé un surcoût d’environ 41 millions d’euros de
1992 à 1998, soit en moyenne un surcoût annuel de 5,86 millions d’euros »,
indique le conseil de la concurrence dans son rapport très détaillé de 62
pages consultable sur le site www.conseil-concurrence.fr. Cependant, ce
montant s’appliquerait sur un calcul fait de l’année 2000 – fin de l’entente
– au début retenu de la coalition, soit 1991 (et non 1988, malgré des
similitudes d’attribution). Mais la société Colas a fait valoir qu’en 2000,
des centrales d’enrobés mobiles ont permis de réduire les coûts. Prenant
cette remarque en considération, le conseil a donc retenu la période
1991-1999 pour calculer le préjudice subi par le Département (donc ses
contribuables, c’est-à-dire vous et nous) : « le conseil général de
Seine-Maritime a néanmoins, et au minimum, payé un surcoût d’environ 24,5
millions d’euros de 1992 à 1998, soit en moyenne un surcoût annuel de 3,5
millions d’euros, ce qui constitue l’hypothèse basse du dommage de
l’économie ».
Sur ces chiffres, les amendes ont donc été fixées à 21 millions pour
Colas, 2,8 pour Eurovia (qui a racheté Lalitte TP et Cochery-Bourdin-Chaussé),
6,5 pour Gagneraud, 2,9 pour Le Foll TP, 400 000 pour Apia et 60 000 pour
Buquet. Et le conseil de faire remarquer que « lorsque le système a pris fin
en 1999, le coût moyen de la tonne d’enrobé a chuté de 30 % ».
Comment marchait la
combine
Les sociétés incriminées « se sont entendues sur une clé de répartition
des tonnages d’enrobé bitumeux destinés aux routes de Seine-Maritime »,
indique le conseil de la concurrence. « En effet, les entreprises
concouraient systématiquement en groupements, or ces derniers n’avaient ni
justification économique, ni financière, et visaient à permettre une
répartition souple des tonnages d’enrobé entre les entreprises parties à
l’entente, selon la clé de répartition prédéterminée ».
En clair, pour arracher à la collectivité un prix aux 1 000 tonnes de
bitume à peine inférieur à 500 000 euros (supérieur de 30 % au prix normal),
les entreprises – qui s’étaient préalablement réparti des secteurs de
travaux pour notamment réduire les coûts de transport du bitume – se
consultaient avant les appels d’offres. Pour que l’entreprise Lalitte
TP-Jean Lefebvre, qui selon l’entente devait obtenir le marché du secteur de
Dieppe, le décroche lors de l’appel d’offres, il suffisait qu’elle annonce
un prix de 491 000 euros. Comme les dix autres proposaient de 515 000 à 572
000 euros les 1 000 tonnes, la première était sûre d’obtenir le marché sur
le critère de la moins disante (le code des marchés publics oblige les
collectivités à dépenser le moins possible d’argent public et donc, à
qualité équivalente, de prendre la moins chère).
En outre, les « coalisés » de l’entente ont, selon le conseil de la
concurrence, mené « des actions tendant à empêcher les concurrents de
perturber l’entente ». Ainsi, ils ont « financé des actions contentieuses
menées par plusieurs prétendues associations de défense de l’environnement à
l’encontre de la société Buquet, afin de l’empêcher de construire une
centrale d’enrobé lui permettant de concourir (…) En raison de l’échec de
ces actions, les entreprises membres de l’entente ont organisé une réunion
en septembre 1997 afin d’intégrer la société Buquet dans la répartition
générale des marchés. Cette dernière a concouru, par son comportement, à
faire rompre l’entente en 1999 » |