Journal du 16 novembre 2004

Laurent Derambure était un enfant du Vimeu
Hommage au soldat mort en Côte d'Ivoire

Vendredi après-midi, près de 900 personnes sont venues saluer la mémoire du sergent Laurent Derambure, l'enfant de Friaucourt, dans le Vimeu (80), victime avec huit de ses camarades d'un bombardement en Côte d'Ivoire.

Un silence de plomb s'est abattu vendredi sur la petite place de l'Eglise. Le tintement lugubre des cloches vient interrompre la torpeur dans laquelle s'est glissé ce village du Vimeu voisin depuis dimanche, jour où la nouvelle de la mort de Laurent Derambure s'est répandue dans les rues.

Le jeune homme qui a grandi à Friaucourt (80) a payé de sa vie pour que des milliers de personnes retrouvent la liberté. Défenseur d'une valeur qui lui était chère, le militaire n'a pas survécu au bombardement qui a secoué Bouaké, samedi dernier. C'est l'incompréhension dans la commune du Vimeu. Comment comprendre en effet qu'il faille mourir pour aider un peuple opprimé ? Comment expliquer à la famille et aux proches qu'il faut faire le sacrifice de plusieurs vies pour que la paix revienne ? Les questions restent sans réponse.

L'arrivée du camion des pompes funèbres ramène malheureusement la foule d'anonymes à la réalité. Une famille pleure un des siens. Des proches, des voisins, des élus, des anciens combattants, des militaires sont massés devant la petite église et attendent le regard figé que le cercueil recouvert du drapeau tricolore rejoigne l'édifice religieux, trop petit pour accueillir tout le monde. A son passage, les aînés ôtent leurs bérets, les femmes baissent la tête et adressent un signe de croix, les drapeaux sont en berne pour cet ultime hommage.

Pendant la cérémonie, une douloureuse émotion envahit l'église. Les propos du prêtre de la paroisse et de l'aumônier de l'armée rappellent à chacun la cruelle réalité. Les mots ne peuvent à eux seuls soulager la douleur insidieuse qui ronge les proches du défunt. Tous deux parlent de la vie brisée du jeune homme alors qu'elle commençait tout juste à s'épanouir tandis que commencent à retentir quelques notes de musique. Il s'agit d'une chanson de Francis Cabrel : « Je t'aimais, je t'aime et je t'aimerai ». Des paroles d'amour qui accompagnent Laurent Derambure en sa dernière demeure.

Mort pour la paix

« Vous êtes tombés le 6 novembre dans l'exercice de votre mission, une mission difficile et exigeante que vous remplissiez avec ardeur, avec générosité, avec abnégation. Vous étiez venus en Côte d'Ivoire pour protéger les populations déchirées de ce pays et les aider à retrouver le chemin de la paix et l'unité. Déployés sur le terrain depuis un mois, vous vous donniez sans compter et vous avez été lâchement victimes d'une agression que rien ne pouvait justifier » rappellera Guy Depoilly, le maire, pendant l'hommage aux huit victimes qu'il adressera au cours des funérailles. Un discours que l'élu a eu quelques difficultés à prononcer car les souvenirs de la jeunesse de Laurent Derambure sont toujours présents dans la mémoire de celui qui fut son instituteur. « Tu resteras dans nos mémoires comme la victime innocente d'une Humanité encore bien trop éloignée des valeurs de base que sont la liberté, l'égalité et la fraternité » conclura le maire.

Insoutenable moment que cette fin de cérémonie, puisque chacun sait qu'il faut désormais se diriger vers le cimetière. Les compagnons d'armes de Laurent Derambure et leur représentant, le capitaine Franck Bellet du régiment d'infanterie chars marines de Poitiers, sont là pour l'accompagner et lui remettre la Croix de la valeur militaire avec palme au nom de l'armée. Une distinction posthume qui ne changera pas le cours des événements et qui n'allégera pas la peine de tous ceux qui ont connu, apprécié et aimé le sergent Laurent Derambure.

Cynthia DUCROCQ
et Johann LECOQ

Le maire était son instit’ :
« La nouvelle est tombée dimanche ! »

C’est dimanche que l’effroyable nouvelle du décès du sergent Laurent Derambure est tombée. « C’était à la fois impensable et traumatisant », commente le maire, ancien instituteur de Laurent.

Le samedi 6 novembre lorsque j’ai entendu les informations à la télé, j’ai tout de suite pensé à Laurent que je savais là-bas, en Côte d’Ivoire », raconte Guy Depoilly, maire de Friaucourt et ami de la famille. « Pourvu que Laurent ne soit pas dans la bagarre ! Cette réflexion, je me la suis faite. Il en a d’ailleurs été de même chez sa femme Stéphanie et chez ses parents ».

Hélas, le premier magistrat friaucourtois apprenait la triste nouvelle dans la matinée de ce dimanche 7 novembre. « Au début, cela s’avérait plutôt officieux et je ne voulais surtout pas y croire. Vous imaginez, Laurent, un de mes anciens élèves et qui plus est copain de mes propres enfants... Et pourtant, c’était bien vrai et la nouvelle tragique de son décès m’a été confirmée dans la soirée, quand je me suis rendu chez Michel et Annick, ses parents ».

« Je n’oublierai jamais cette soirée. Laurent n’était plus de ce monde. C’était à la fois impensable, traumatisant, vraiment la catastrophe ! », poursuit l’ancien directeur d’école qui a vu passer dans sa classe le soldat Laurent Derambure, d’ailleurs tout juste promu sergent depuis le 1er novembre dernier. « Stéphanie et Laurent venaient même de faire construire à Poitiers, et ils s’apprêtaient à prendre possession de leur toute nouvelle maison avec leurs deux filles Charlotte et Amandine, respectivement âgées de 8 et 4 ans».

Djibouti, Sarajevo, Bouaké

La scolarité de Laurent a débuté sur les bancs de la communale à Friaucourt, avant le collège de Friville-Escarbotin et le lycée Montaigne à Amiens. Un bac pro en poche, c’était l’engagement dans l’armée de terre alors qu’il était à peine âgé de 18 ans. Le jeune soldat vimeusien a effectué ses classes au 3e RIMA de Vannes et déjà à l’époque il a servi sous les drapeaux en Côte d’Ivoire, avant d’assurer ensuite nombre de missions comme par exemple à Sarajevo ou encore Djibouti.

Au fil des anecdotes, Guy Depoilly se souvient encore... « A l’époque, nous étions voisins avec ses parents. Sa maman Annick était factrice et gérante de l’agence postale. Son père Michel et moi sommes tous deux natifs de Bourseville. Nous sommes allés à l’école ensemble. Laurent, je l’ai eu dans ma classe et jamais une seule fois, il ne s’est fait remarquer. Lors de ses permissions et aussi à chaque fois qu’il le pouvait, il revenait chez ses parents et ne manquait jamais de venir nous rendre visite... Aujourd’hui, Laurent est parti, mort pour la France et en soldat de la paix. C’est la consternation. Friaucourt est en deuil... ».


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