Journal du 14 décembre 2004

Vendredi 12 h 15 : un dernier coup de sirène
Le dernier voyage du Snekkar

Vendredi, discrètement le Snekkar a pris une dernière fois la mer, direction Gand en Belgique. C’est dans ce port que le navire de l’armement Leveau sera désossé suite à la liquidation judiciaire de l’entreprise. Le député-maire n’était pas sur le quai pour lui dire adieu.

La mer est calme, mais le temps est gris et un petit vent du nord-est gèle les extrémités des rares badauds. Ambiance triste pour le dernier passage de la jetée. Il est 12 h 15 vendredi. Tiré par le petit mais puissant Indus, le Snekkar quitte le quai de dépannage des ferries. L’ « Obstiné » à la remorque aide à la manœuvre, et le pilotin du port surveille le départ.

Sans tambour ni trompette, le Snekkar passe la jetée est, puis la jetée ouest, cap au nord-est face au vent. Une heure avant c’est le quai de Norvège qu’il a quitté, avec pour seul au revoir celui du personnel des entreprises de mareyage. Un dernier coup de sirène salue ce triste départ, le dernier pour le dernier chalutier dieppois armé pour la grande pêche dans les eaux nordiques.

Les lamaneurs qui étaient à bord quittent le chalutier de l’armement Leveau et montent à bord du pilotin. Celui-ci revient vers le port en compagnie du remorqueur l’« Obstiné » qui s’est détaché.

A un quart de mille de la sortie du port, le Snekkar est seul, tiré par l’Indus qui va le remonter vers la Belgique. Sur la jetée est, le capitaine du port prend les dernières photos de ce sinistre départ. Puis le chalutier s’enfonce dans la brume vers son dernier port, Gand, où il sera désossé. Fermez le ban…

S’il était une absence à remarquer sur le quai à l’heure du dernier grand voyage, c’était bien sûr celle d’Edouard Leveau. Le député-maire de Dieppe, ancien armateur du bateau, n’était pas là. « Je n’ai pas été averti du départ du Snekkar. C’est lamentable. Ce sont des amis qui, le voyant passer, m’ont vite téléphoné », explique-t-il amer quelques heures après. Mais il était déjà trop tard… « Mes rapports sont tendus avec le liquidateur. Il ne m’a donc pas avisé », poursuit-il.

Prime à la casse

C’est pour 90 000 euros que le chalutier-surgélateur a été vendu à la société belge Van Heyghen Recycling. Un montant auquel s’ajoute la prime de déchirage de l’Etat d’un montant de près de 1,6 million d’euros. « Pourtant j’avais des propositions d’achat beaucoup plus élevées pour ce bateau qui était estimé par un expert judiciaire voilà deux ans à 45 millions de francs. Je sais qu’il pouvait encore faire vivre des gens », lance Edouard Leveau. En effet, d’autres solutions ont été examinées par le tribunal de commerce de Dieppe, suite au dernier recours déposé par Edouard Leveau, le 26 novembre dernier. Notamment la proposition des Russes de la Sea Fishing Company d’un montant de 1,8 million d’euros. Mais sans prime de déchirage. Une offre jugée « aléatoire » par le tribunal ,car elle dépendait de « l’autorisation d’une rentrée en flotte de la fédération de Russie ». Cette condition était suspensive.

Le tribunal a donc préféré la proposition de la société Van Heyghen Recycling qui proposait toutes les garanties pour venir chercher le Snekkar avant le 10 décembre, date butoir pour que l’Etat verse 1,6 million pour le déchirement du bateau.

Frais de maintien à quai

De plus, cette solution évitait que ne s’accumulent les frais de port. En effet le maintien du navire à quai coûtait 20 000 euros par mois. Frais « pas si catastrophiques que cela », estime Edouard Leveau. Cela représente tout de même 240 000 euros depuis un an !

Par ailleurs, ce dernier explique « que des pièces et du matériel électronique très coûteux ont été emmenés cinq jours avant le départ du Snekkar, presque à la sauvette ». De son côté le liquidateur n’a souhaité faire aucun commentaire sur ce dossier, « ayant une obligation de secret », expliquant seulement « appliquer les décisions du tribunal et du juge commissaire ». Le matériel sera donc vendu « comme il est prévu dans le délibéré du tribunal ».

Edouard Leveau explique aussi qu’il n’a pas apprécié d’avoir été contacté mercredi matin à l’heure où il était en route pour Paris. « On me demandait d’être sur le Snekkar l’après-midi même, pour rencontrer l’expert maritime, ce qui était impossible. Je trouve le procédé un peu cavalier ». C’est donc son fils qui s’est rendu sur place. Il a mis les pieds pour la dernière fois sur le bateau. « Mais l’affaire n’est pas terminée », lance Edouard Leveau. « Je vais mettre le dossier entre les mains de mon avocat, car je suis moi-même créancier du bateau… »

O.B. et V.G.

La fin du Snekkar en six dates

18 décembre 2003 : Ouverture d’une procédure de redressement judiciaire à l’égard de la société d’exploitation de l’armement Leveau.

14 mai 2004 : Le tribunal de commerce de Dieppe prononce la liquidation judiciaire de l’armement Leveau.

3 novembre 2004 : le juge commissaire autorise le liquidateur a accepté l’offre de la société belge de ferraillage.

12 novembre 2004 : Edouard Leveau a fait opposition à cette décision.

26 novembre 2004 : Le tribunal confirme son ordonnance du 3 novembre.

10 décembre 2004 : Dernier voyage du Snekkar direction la Belgique.

La colère des remorqueurs dieppois

Le propriétaire des remorqueurs se demande ce qu’il fait à Dieppe. On assiste impuissants au départ d’un chalutier vendu 90 000 euros, alors qu’il en valait certainement plus, et nous n’avons même pas été consultés pour son remorquage. C’est le naufrage du port de Dieppe qui continue. » Alain Gièse, patron des remorqueurs dieppois et représentant de la société Chambon, propriétaire des remorqueurs Sirocco (ex-Abeille 9), Obstiné et Gabriel de Clieu, relaye la colère de son patron qui était vendredi à Marseille.

« J’ai eu Bertille Chambon au téléphone. Il se demande si ça vaut la peine de rester avec les trois remorqueurs à Dieppe, où s’il ne vaut pas mieux aller à Boulogne », ajoute Alain Gièse. « Le liquidateur a vendu à une société de casse belge. Soit. Celle-ci a fait appel aux remorqueurs belges de la société URC, puis est tombée par hasard sur le patron de l’Indus qui remontait justement vers le nord. Soit. Celui-ci a cassé les prix, et nous n’aurions sans doute pas pu suivre. Mais ce qui est lamentable, c’est que nous n’avons même pas été consultés. On aurait pu au moins nous demander un devis. Du coup, Bertille Chambon qui était prêt à investir à Dieppe a le sentiment de n’être dans aucun coup. Ce n’est pas bon signe… ».


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