| Vendredi, discrètement le Snekkar a
pris une dernière fois la mer, direction Gand en Belgique. Cest dans ce port que le
navire de larmement Leveau sera désossé suite à la liquidation judiciaire de
lentreprise. Le député-maire nétait pas sur le quai pour lui dire adieu. La
mer est calme, mais le temps est gris et un petit vent du nord-est gèle les extrémités
des rares badauds. Ambiance triste pour le dernier passage de la jetée. Il est 12 h 15
vendredi. Tiré par le petit mais puissant Indus, le Snekkar quitte le quai de dépannage
des ferries. L « Obstiné » à la remorque aide à la manuvre, et le pilotin
du port surveille le départ.
Sans tambour ni trompette, le Snekkar passe la jetée est, puis la jetée ouest,
cap au nord-est face au vent. Une heure avant cest le quai de Norvège quil a
quitté, avec pour seul au revoir celui du personnel des entreprises de mareyage. Un
dernier coup de sirène salue ce triste départ, le dernier pour le dernier chalutier
dieppois armé pour la grande pêche dans les eaux nordiques.
Les lamaneurs qui étaient à bord quittent le chalutier de larmement
Leveau et montent à bord du pilotin. Celui-ci revient vers le port en compagnie du
remorqueur l« Obstiné » qui sest détaché.
A un quart de mille de la sortie du port, le Snekkar est seul, tiré par
lIndus qui va le remonter vers la Belgique. Sur la jetée est, le capitaine du port
prend les dernières photos de ce sinistre départ. Puis le chalutier senfonce dans
la brume vers son dernier port, Gand, où il sera désossé. Fermez le ban
Sil était une absence à remarquer sur le quai à lheure du dernier
grand voyage, cétait bien sûr celle dEdouard Leveau. Le député-maire de
Dieppe, ancien armateur du bateau, nétait pas là. « Je nai pas été averti
du départ du Snekkar. Cest lamentable. Ce sont des amis qui, le voyant passer,
mont vite téléphoné », explique-t-il amer quelques heures après. Mais il était
déjà trop tard
« Mes rapports sont tendus avec le liquidateur. Il ne ma
donc pas avisé », poursuit-il.
Prime à la casse
Cest pour 90 000 euros que le chalutier-surgélateur a
été vendu à la société belge Van Heyghen Recycling. Un montant auquel sajoute
la prime de déchirage de lEtat dun montant de près de 1,6 million
deuros. « Pourtant javais des propositions dachat beaucoup plus
élevées pour ce bateau qui était estimé par un expert judiciaire voilà deux ans à 45
millions de francs. Je sais quil pouvait encore faire vivre des gens », lance
Edouard Leveau. En effet, dautres solutions ont été examinées par le tribunal de
commerce de Dieppe, suite au dernier recours déposé par Edouard Leveau, le 26 novembre
dernier. Notamment la proposition des Russes de la Sea Fishing Company dun montant
de 1,8 million deuros. Mais sans prime de déchirage. Une offre jugée « aléatoire
» par le tribunal ,car elle dépendait de « lautorisation dune rentrée en
flotte de la fédération de Russie ». Cette condition était suspensive.
Le tribunal a donc préféré la proposition de la société Van Heyghen
Recycling qui proposait toutes les garanties pour venir chercher le Snekkar avant le 10
décembre, date butoir pour que lEtat verse 1,6 million pour le déchirement du
bateau.
Frais de maintien à quai
De plus, cette solution évitait que ne saccumulent
les frais de port. En effet le maintien du navire à quai coûtait 20 000 euros par mois.
Frais « pas si catastrophiques que cela », estime Edouard Leveau. Cela représente tout
de même 240 000 euros depuis un an !
Par ailleurs, ce dernier explique « que des pièces et du matériel
électronique très coûteux ont été emmenés cinq jours avant le départ du Snekkar,
presque à la sauvette ». De son côté le liquidateur na souhaité faire aucun
commentaire sur ce dossier, « ayant une obligation de secret », expliquant seulement «
appliquer les décisions du tribunal et du juge commissaire ». Le matériel sera donc
vendu « comme il est prévu dans le délibéré du tribunal ».
Edouard Leveau explique aussi quil na pas apprécié davoir
été contacté mercredi matin à lheure où il était en route pour Paris. « On me
demandait dêtre sur le Snekkar laprès-midi même, pour rencontrer
lexpert maritime, ce qui était impossible. Je trouve le procédé un peu cavalier
». Cest donc son fils qui sest rendu sur place. Il a mis les pieds pour la
dernière fois sur le bateau. « Mais laffaire nest pas terminée », lance
Edouard Leveau. « Je vais mettre le dossier entre les mains de mon avocat, car je suis
moi-même créancier du bateau
»
O.B. et V.G.
La fin du Snekkar en six dates
18 décembre 2003 : Ouverture dune procédure de
redressement judiciaire à légard de la société dexploitation de
larmement Leveau.
14 mai 2004 : Le tribunal de commerce de Dieppe prononce la liquidation
judiciaire de larmement Leveau.
3 novembre 2004 : le juge commissaire autorise le liquidateur a accepté
loffre de la société belge de ferraillage.
12 novembre 2004 : Edouard Leveau a fait opposition à cette décision.
26 novembre 2004 : Le tribunal confirme son ordonnance du 3 novembre.
10 décembre 2004 : Dernier voyage du Snekkar direction la Belgique.
La colère des remorqueurs dieppois
Le propriétaire des remorqueurs se demande ce quil
fait à Dieppe. On assiste impuissants au départ dun chalutier vendu 90 000 euros,
alors quil en valait certainement plus, et nous navons même pas été
consultés pour son remorquage. Cest le naufrage du port de Dieppe qui continue. »
Alain Gièse, patron des remorqueurs dieppois et représentant de la société Chambon,
propriétaire des remorqueurs Sirocco (ex-Abeille 9), Obstiné et Gabriel de Clieu, relaye
la colère de son patron qui était vendredi à Marseille.
« Jai eu Bertille Chambon au téléphone. Il se demande si ça vaut la
peine de rester avec les trois remorqueurs à Dieppe, où sil ne vaut pas mieux
aller à Boulogne », ajoute Alain Gièse. « Le liquidateur a vendu à une société de
casse belge. Soit. Celle-ci a fait appel aux remorqueurs belges de la société URC, puis
est tombée par hasard sur le patron de lIndus qui remontait justement vers le nord.
Soit. Celui-ci a cassé les prix, et nous naurions sans doute pas pu suivre. Mais ce
qui est lamentable, cest que nous navons même pas été consultés. On aurait
pu au moins nous demander un devis. Du coup, Bertille Chambon qui était prêt à investir
à Dieppe a le sentiment de nêtre dans aucun coup. Ce nest pas bon
signe
». |