Journal du 12 novembre 2004

Le Dieppois Alain Mauviard, rapatrié,
ne repartira plus en Côte d'Ivoire

Rescapé d'Abidjan :
"Je ne vais pas mourir pour 2 kg d'ananas"

« Cette fois, c’est fini. Je rentre. C’est la haine raciale à fond. Impossible de continuer à travailler ici avec des gens qui vous haïssent ». Contacté mardi soir au téléphone à Abidjan, le Dieppois Alain Mauviard a pris mercredi le premier avion affrété par la France pour les rapatriés de Côte d’Ivoire. Evacué en hélico par les paras de son quartier en feu, cet habitué des tensions ivoiriennes a vécu le week-end dans la caserne des militaires d’où il lançait un véritable S.O.S.

Ça ne peut plus durer. Il y a des blessés, des femmes violées, d’autres qui accouchent. Des Européens ont été traînés nus dans les rues. Tout le tissu économique est détruit, ils ont tout brûlé. Qu’attend le gouvernement pour affréter des avions et venir nous chercher? On ne veut pas être les otages de la politique ivoirienne de la France. Le gouvernement ne peut plus discuter avec un menteur. La situation ne pourra plus jamais se détendre. C’est fichu ».

L’homme que nous avons joint mardi soir au téléphone était, comme la plupart des témoins des émeutes anti-françaises en Côte d’Ivoire, à bout de nerfs. Depuis trois jours, le Dieppois Alain Mauviard, qui vivait à Abidjan et exploitait une plantation d’ananas à 60 km au sud de Yamoussoukro, était retranché avec 1300 compatriotes dans la caserne du 43e BIMA à Abidjan. Vers 20h30 mardi, quand nous l’avons joint, il n’était pas encore au courant de la décision du gouvernement français d’affréter des avions pour rapatrier les Français qui le souhaitaient. Le lendemain, il était dans l’un des premiers avions en partance pour Roissy. Il y est arrivé mercredi à 21 h 30.

Car pour lui, qui avait vécu les émeutes anti-françaises de janvier 2003 (les Infos du 7 février 2003), cette fois tout est bien fini. « Ma maison a été caillassée plusieurs fois. Gbagbo ne veut plus un seul soldat français en terre ivoirienne. Il lâche dans les rues des jeunes endoctrinés par la radio. Ils peuvent être jusqu’à 80000, comme quand ils ont voulu prendre l’aéroport. C’est la haine raciale à fond. Et il n’est plus possible de travailler avec quelqu’un qui vous hait. Je n’ai pas envie de mourir ici pour deux kilos d’ananas. C’est fini, je n’y retournerai pas ».

« On n’a plus confiance »

Le 29 janvier 2003, il s’était déjà retranché chez lui après les émeutes qui avaient fait suite aux accords de Marcoussis. La ligne de partage proposée par les médiateurs français entre les rebelles du Nord et les forces gouvernementales du président Laurent Gbagbo au sud n’avait en effet pas été digérée par ce dernier. Périodiquement, la tension montait, puis s’apaisait quand la France donnait de la voix. Il y a presque deux ans, Alain Mauviard avait dû être escorté par des policiers armés de kalachnikov pour se rendre à l’aéroport. Mais dans sa retraite provisoire d’Offranville, l’homme qui vit depuis une quarantaine d’années en Afrique se promettait d’y retourner. Cette fois, il jure que c’est bien fini.

« Cette fois, ça ne pourra plus jamais se détendre. La moitié d’Abidjan est sécurisée par l’armée, mais dans l’autre moitié les jeunes patriotes manipulés font ce qu’ils veulent ». Sans compter que neuf soldats français et un humanitaire américain sont morts samedi suite au tir d’un missile par un avion gouvernemental ivoirien sur une position française à Bouaké (capitale du nord tenue par les rebelles), et qu’en représailles l’armée française a bombardé les deux chasseurs Sukhoï et les six hélicoptères de l’armée ivoirienne. Les soldats auraient en outre tué une trentaine d’Ivoiriens.

« Tout le monde ici au BIMA est décidé à partir, poursuit Alain Mauviard. Je laisserai à jamais une villa à Abidjan, à Riviera 3 à côté du lycée français, et une plantation de 1,5 milliard de francs CFA de chiffre d’affaires qui emploie 250 personnes, et en fait donc vivre 1500. Mais on n’a plus confiance. Les Français sont pris en otage entre le gouvernement ivoirien et le gouvernement français ». Jusqu’au bout, le Dieppois aura tenté de rester. Mais trop, c’est trop. Il jette l’éponge.

O.B.

Un sauvetage musclé

Pour Alain Mauviard, le cauchemar a commencé samedi, quand en représailles du bombardement de Bouaké qui a tué neuf soldats français, l’armée française a tiré sur les deux chasseurs qui revenaient se poser sur l’aéroport de Yamoussoukro, et détruit cinq hélicoptères de l’aviation ivoirienne. « Le bordel a commencé vers 16 heures, explique le rapatrié dieppois. Des jeunes en patrouille dans les rues, qui tirent en l’air et qui frappent aux portes des maisons en demandant s’il y a des Français. Ce sont des milices organisées, manipulées par Gbagbo. Avec ma femme, nous sommes montés plusieurs fois sur le toit pour voir ce qui se passait ».

Puis voyant la tournure des événements, et notamment le saccage du lycée français situé à 300 mètres de sa maison, Alain Mauviard et son épouse se réfugient en compagnie d’une trentaine d’Européens, surtout français et belges, dans une autre maison du quartier. « Les paras du 43e BIMA sont passés en hélico au-dessus de la maison, mais ils nous ont crié qu’ils auraient du mal à nous dégager. Alors, on a fait un feu pour qu’ils nous repèrent dans la nuit, et ils sont revenus. C’était impressionnant, les militaires ont fait un super boulot. Un premier hélico s’est posé pour larguer huit paras équipés de lunettes infrarouges chargés de sécuriser la zone. Puis l’hélico est remonté en vol stationnaire et deux autres se sont posés à tour de rôle pour embarquer à chaque fois treize personnes. Le premier a ensuite emporté ceux qui restaient et tout le monde est parti ».

Destination: la caserne du 43e BIMA à Abidjan. C’est dans le logement du colonel qu’Alain Mauviard s’est retrouvé. Et dans la caserne qu’il a pu voir « des blessés, des femmes et des enfants dans un état psychologique affolant, sans compter ceux que nous n’avons pas vus, qui sont restés chez eux, ou à San Pedro, ce port à 200 km d’Abidjan où les milices patriotes ont tout saccagé ». C’est pour eux aussi que le Dieppois réclamait d’urgence un rapatriement qui a finalement commencé mercredi. Espérant que tout le monde ait, comme lui, le temps d’en bénéficier…


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