| « Cette fois, cest fini. Je
rentre. Cest la haine raciale à fond. Impossible de continuer à travailler ici
avec des gens qui vous haïssent ». Contacté mardi soir au téléphone à Abidjan, le
Dieppois Alain Mauviard a pris mercredi le premier avion affrété par la France pour les
rapatriés de Côte dIvoire. Evacué en hélico par les paras de son quartier en
feu, cet habitué des tensions ivoiriennes a vécu le week-end dans la caserne des
militaires doù il lançait un véritable S.O.S. Ça ne
peut plus durer. Il y a des blessés, des femmes violées, dautres qui accouchent.
Des Européens ont été traînés nus dans les rues. Tout le tissu économique est
détruit, ils ont tout brûlé. Quattend le gouvernement pour affréter des avions
et venir nous chercher? On ne veut pas être les otages de la politique ivoirienne de la
France. Le gouvernement ne peut plus discuter avec un menteur. La situation ne pourra plus
jamais se détendre. Cest fichu ».
Lhomme que nous avons joint mardi soir au téléphone était, comme la
plupart des témoins des émeutes anti-françaises en Côte dIvoire, à bout de
nerfs. Depuis trois jours, le Dieppois Alain Mauviard, qui vivait à Abidjan et exploitait
une plantation dananas à 60 km au sud de Yamoussoukro, était retranché avec 1300
compatriotes dans la caserne du 43e BIMA à Abidjan. Vers 20h30 mardi, quand nous
lavons joint, il nétait pas encore au courant de la décision du gouvernement
français daffréter des avions pour rapatrier les Français qui le souhaitaient. Le
lendemain, il était dans lun des premiers avions en partance pour Roissy. Il y est
arrivé mercredi à 21 h 30.
Car pour lui, qui avait vécu les émeutes anti-françaises de janvier 2003 (les
Infos du 7 février 2003), cette fois tout est bien fini. « Ma maison a été caillassée
plusieurs fois. Gbagbo ne veut plus un seul soldat français en terre ivoirienne. Il
lâche dans les rues des jeunes endoctrinés par la radio. Ils peuvent être jusquà
80000, comme quand ils ont voulu prendre laéroport. Cest la haine raciale à
fond. Et il nest plus possible de travailler avec quelquun qui vous hait. Je
nai pas envie de mourir ici pour deux kilos dananas. Cest fini, je
ny retournerai pas ».
« On na plus confiance
»
Le 29 janvier 2003, il sétait déjà retranché chez
lui après les émeutes qui avaient fait suite aux accords de Marcoussis. La ligne de
partage proposée par les médiateurs français entre les rebelles du Nord et les forces
gouvernementales du président Laurent Gbagbo au sud navait en effet pas été
digérée par ce dernier. Périodiquement, la tension montait, puis sapaisait quand
la France donnait de la voix. Il y a presque deux ans, Alain Mauviard avait dû être
escorté par des policiers armés de kalachnikov pour se rendre à laéroport. Mais
dans sa retraite provisoire dOffranville, lhomme qui vit depuis une
quarantaine dannées en Afrique se promettait dy retourner. Cette fois, il
jure que cest bien fini.
« Cette fois, ça ne pourra plus jamais se détendre. La moitié dAbidjan
est sécurisée par larmée, mais dans lautre moitié les jeunes patriotes
manipulés font ce quils veulent ». Sans compter que neuf soldats français et un
humanitaire américain sont morts samedi suite au tir dun missile par un avion
gouvernemental ivoirien sur une position française à Bouaké (capitale du nord tenue par
les rebelles), et quen représailles larmée française a bombardé les deux
chasseurs Sukhoï et les six hélicoptères de larmée ivoirienne. Les soldats
auraient en outre tué une trentaine dIvoiriens.
« Tout le monde ici au BIMA est décidé à partir, poursuit Alain Mauviard. Je
laisserai à jamais une villa à Abidjan, à Riviera 3 à côté du lycée français, et
une plantation de 1,5 milliard de francs CFA de chiffre daffaires qui emploie 250
personnes, et en fait donc vivre 1500. Mais on na plus confiance. Les Français sont
pris en otage entre le gouvernement ivoirien et le gouvernement français ».
Jusquau bout, le Dieppois aura tenté de rester. Mais trop, cest trop. Il
jette léponge.
O.B.
Un sauvetage musclé
Pour Alain Mauviard, le cauchemar a commencé samedi, quand
en représailles du bombardement de Bouaké qui a tué neuf soldats français,
larmée française a tiré sur les deux chasseurs qui revenaient se poser sur
laéroport de Yamoussoukro, et détruit cinq hélicoptères de laviation
ivoirienne. « Le bordel a commencé vers 16 heures, explique le rapatrié dieppois. Des
jeunes en patrouille dans les rues, qui tirent en lair et qui frappent aux portes
des maisons en demandant sil y a des Français. Ce sont des milices organisées,
manipulées par Gbagbo. Avec ma femme, nous sommes montés plusieurs fois sur le toit pour
voir ce qui se passait ».
Puis voyant la tournure des événements, et notamment le saccage du lycée
français situé à 300 mètres de sa maison, Alain Mauviard et son épouse se réfugient
en compagnie dune trentaine dEuropéens, surtout français et belges, dans une
autre maison du quartier. « Les paras du 43e BIMA sont passés en hélico au-dessus de la
maison, mais ils nous ont crié quils auraient du mal à nous dégager. Alors, on a
fait un feu pour quils nous repèrent dans la nuit, et ils sont revenus.
Cétait impressionnant, les militaires ont fait un super boulot. Un premier hélico
sest posé pour larguer huit paras équipés de lunettes infrarouges chargés de
sécuriser la zone. Puis lhélico est remonté en vol stationnaire et deux autres se
sont posés à tour de rôle pour embarquer à chaque fois treize personnes. Le premier a
ensuite emporté ceux qui restaient et tout le monde est parti ».
Destination: la caserne du 43e BIMA à Abidjan. Cest dans le logement du
colonel quAlain Mauviard sest retrouvé. Et dans la caserne quil a pu
voir « des blessés, des femmes et des enfants dans un état psychologique affolant, sans
compter ceux que nous navons pas vus, qui sont restés chez eux, ou à San Pedro, ce
port à 200 km dAbidjan où les milices patriotes ont tout saccagé ». Cest
pour eux aussi que le Dieppois réclamait durgence un rapatriement qui a finalement
commencé mercredi. Espérant que tout le monde ait, comme lui, le temps den
bénéficier
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