Journal du 30 janvier 2004

Un jeune delaer condamné à un an de prison ferme
Trois lycéens arrosaient en shit
les lycées Ango et Neruda

Parce que le shit est aujourd’hui banalisé, voire médiatisé, on en oublie que de simples « joints » peuvent mener en prison. Trois jeunes lycéens dieppois, qui dealaient dans les lycées Ango et Pablo-Neruda notamment, ont flirté avec le danger, trafiquant jusqu’à 10 kg en quatre mois. La réalité est revenue comme un boomerang avec leur comparution immédiate et leur condamnation mardi.

La drogue n’est pas une amie, c’est une ennemie qui marginalise irréversiblement celui ou celle qui y touche de trop près. Les trois jeunes lycéens dieppois ont pris conscience de la gravité de leurs actes mardi lors de leur comparution immédiate en fin de journée. Trop tard cependant pour ces prévenus qui n’avaient jusqu’alors jamais eu de problème avec la justice. Le tribunal s’est montré impassible face aux regrets et a voulu faire de ce procès un exemple.

Anthony Aupaix, un lycéen de 19 ans, a en effet vu sa vie basculer lorsque le président a prononcé la sentence. Un an de prison ferme… Mardi soir, il a passé sa première nuit en prison et c’est cette réalité-là que collégiens et lycéens doivent retenir… La drogue passe aussi par la case prison !

Des parents abasourdis et désemparés, trois jeunes déboussolés qui ne savaient pas trop comment faire. Et ces pleurs incessants… L’audience a été pénible et chargée d’émotion. Face au jeune trio, le président Vergne a rappelé avec gravité les faits et répété à chacun combien ce qu’ils avaient fait était grave. D’autant plus que le trafic incriminé sévissait principalement auprès des jeunes lycéens de plusieurs établissements dieppois.

10 kg de résine de cannabis

Il aura fallu l’interpellation de trois mineurs dans le square François Mitterrand le 21 janvier dernier pour remonter la filière. Lors d’un contrôle de routine vers 23 heures, la brigade anti-criminalité aperçoit un membre du trio jeter au loin un paquet de 40 grammes de cannabis. Un nom est tombé, puis un autre pour finalement aboutir à l’interpellation des trois jeunes lycéens. D’emblée, ils ont reconnu les faits en donnant les quantités écoulées et en avouant comment ils en étaient venus là.

Anthony l’avouera pendant sa garde à vue : c’est par lui que le trafic a commencé. En septembre, il avait rencontré au Puits-Salé des jeunes de la région parisienne qui lui avaient proposé de « revendre sur Dieppe ». Une semaine après, il entrait dans le système sans se douter que lui-même allait bientôt devenir un pion entre leurs mains en échange de quelques grammes de shit gratuits. « C’était tentant de ne pas payer sa marchandise, ils m’ont dit en plus que j’allais me faire beaucoup d’argent. A l’époque, mes parents avaient des fins de mois difficiles, je voulais prendre mon indépendance et je suis tombé dans le piège. A chaque fois, ils m’en demandaient plus, le prix des transactions devenait de plus en plus élevé et j’étais en dette vis-à-vis d’eux, ils menaçaient même ma famille ! », déclarait-il à la barre du tribunal.

Anthony avec l’aide de ses deux amis a ainsi « arrosé » les lycées Ango et Neruda pendant ces quatre derniers mois. Près de 10 kg de résine de cannabis écoulés de septembre à janvier, c’est dire si le trafic avait démarré très fort ! De quoi faire plus de 10 000 joints !« On n’a pas affaire à des histoires de préau, nous sommes en présence d’un trafic organisé », soulignait le président Vergne. Auprès de son ami Thomas, le principal auteur du trafic avait trouvé un petit revendeur et surtout un chauffeur qui a fait le voyage à Paris quatre fois, dont deux chargés de deux kilos de résine de cannabis à chaque fois. Le père du prévenu soulignait péniblement qu’il lui prêtait occasionnellement sa voiture sans se douter de quoi que ce soit. Avec 5 à 600 g de shit revendus et les voyages organisés, Thomas apparaît d’emblée aux yeux du parquet comme le « bras droit ». Le cadet du trio, Antoine, affiche quant à lui une seule transaction pour une somme de 120 e. Un rôle auquel le substitut du procureur Emmanuelle Houssaye ne croit guère. « Il minimise son rôle, mais plusieurs témoins le chargent, c’était un petit revendeur actif auprès de ses amis ! »

Des réquisitoires chocs

Emmanuelle Houssaye l’a déclaré d’emblée, « les peines seront d’autant plus sévères que le trafic touchait le milieu scolaire et donc des mineurs ». Pour Antoine, elle a requis six mois de prison dont quatre assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve, pour Thomas « largement au-dessus du petit deal » huit mois de prison dont quatre assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve. Et pour le principal auteur, Anthony Aupaix, « qui n’était pas un amateur et était bien ancré dans le trafic » un an de prison ferme.

Face aux réquisitions du parquet, les yeux se sont de nouveau embués, Anthony s’est écroulé en sanglotant. Visiblement, les trois jeunes cherchaient à accrocher le regard de leurs avocats comme pour se rassurer. Me Catarsi est intervenu pour Anthony en disant que son client avait fait preuve d’immaturité et de naïveté. « Il y a goûté dès la 5e, a renoué avec le shit au lycée et il est tombé dans le piège de la revente. Aujourd’hui il ne peut qu’être libéré car il avait mis le doigt dans un engrenage infernal ».

Mêmes propos pour Me Dugard chargé de la défense de Thomas. « Le qualifier de bras droit est excessif, il a participé à ces voyages pour accompagner son ami mais il n’a pas le profil du délinquant. Quatre mois ferme pour 500 g de shit revendu c’est un peu beaucoup ». Tout comme Me Garraud, la défense d’Antoine, il a plaidé pour le sursis avec mise à l’épreuve. « Il y a un sacré décalage entre ce qu’ils ont fait et ce qu’ils ont vécu. La réalité les a rattrapés et cela va sans dire que cette comparution immédiate va leur servir de leçon », poursuivait Me Garraud en s’insurgeant contre la disproportion des peines requises. « Mon client s’est mis hors la loi certes mais il ne doit pas pour autant être pris en exemple. Tout le monde sait que le trafic de stupéfiants est endémique à Dieppe ».

Le dealer se jette sur le juge

Stoïque, Anthony ne l’a guère été longtemps lorsque le tribunal a prononcé à son encontre la peine d’un an de prison ferme. « Vous voulez ma mort, vous n’avez pas le droit ! » Et tout a basculé très vite. Dans un sursaut de folie, le prévenu a sauté du box des accusés pour se diriger vers le président. L’escorte est intervenue aussitôt et il ne fallut pas moins de trois policiers pour l’immobiliser au sol.

Les deux autres prévenus se sont écroulés dans le box. Soulagement enfin, pour Thomas lorsque le tribunal a prononcé à son encontre la peine d’un an de prison assortie d’un sursis avec mise à l’épreuve pendant deux ans. « Merci », devait-il répéter au tribunal en croisant les mains. Pour Antoine, le tribunal a été plus clément également en le condamnant à quatre mois de prison avec sursis. Désormais, tous deux vont devoir faire leurs preuves. Pour Anthony ce trafic lui a coûté sa liberté.

Murielle Picard

Réactions dans le monde lycéen dieppois
Un coup de pied dans la fourmilière

Le jugement rendu par le tribunal de grande instance de Dieppe, mardi soir, a suscité de vives réactions chez les fumeurs et le personnel enseignant. À défaut d’avoir révélé que la consommation de cannabis est bien réelle chez les jeunes, l’audience a peut-être permis de lever quelques tabous dans les établissements scolaires dieppois.

Mercredi matin, à la sortie du lycée Jehan-Ango, un jeune homme ne peut retenir ses larmes. La veille au soir, son ami, Anthony Aupaix, tout juste majeur lui aussi, est « tombé». Il a écopé d’un an de prison ferme pour trafic de résine de cannabis. Autour de lui, son groupe d’amis est abattu. La stupeur se lit sur les visages de ces consommateurs de « shit ». Le rappel à la loi, formulé par le tribunal de grande instance de Dieppe, mardi soir, est sur toutes les lèvres. L’effroi de la salle d’audience et les réquisitions sévères du substitut du procureur de la République résonnent encore. Les trois noms des condamnés dieppois circulent parmi les élèves devant l’établissement à l’heure de la sonnerie : Anthony, ancien lycéen de Neruda qui s’était réorienté vers un BEP par correspondance à la dernière rentrée, Thomas, en terminale à Pablo-Neruda, et surtout Antoine, élève de terminale également au lycée Ango. Ils ont 18 et 19 ans. « Ils ont payé cash leur connerie », commente, sans détour, une jeune fille. Outre la peine exemplaire d’Anthony, le tribunal a requis un an de prison avec sursis et une mise à l’épreuve de deux ans pour Thomas et quatre mois avec sursis pour Antoine.

Un choc pour les lycéens qui côtoient les accusés. « Un jugement aux vertus pédagogiques et thérapeutiques pour les élèves », estime le proviseur du lycée Ango, Philippe Lebey. Gilles Croizé, son homologue de Pablo-Neruda n’a souhaité faire aucun commentaire sur le sujet. Car en effet, à défaut d’avoir révélé au grand jour une certitude : celle que les jeunes, en particulier les 15-19 ans, fument de plus en plus de cannabis, sous forme d’herbe ou de résine, le parquet de Dieppe a donné un grand coup de pied dans la fourmilière.

« Une réalité sociale »

« La société ne peut plus laisser faire », nous explique Jean-Pierre Chartier, le proviseur du lycée du Golf. Celui-ci avoue que ce coup de filet aurait très bien pu s’opérer dans son établissement. Ici aussi la consommation s’est banalisée. L’homme ne se voile pas la face : « II s’agit d’une réalité sociale », déplore-t-il. Mais pas question de baisser les bras. Même si l’importance du trafic de stupéfiants - semblant être exclusivement réservé aux jeunes Dieppois - peut surprendre « il porte certainement sur plus de onze kilos en quatre mois », confie un enquêteur. Même si les dealers de Seine-Saint-Denis, toujours dans la nature, peuvent revenir semer le trouble une nouvelle fois ou être remplacés sur un circuit dieppois juteux, le personnel éducatif refuse de s’enfoncer dans le laxisme ambiant. « Ces produits font des dégâts réels », insiste Jean-Pierre Chartier. Des consommateurs parlent d’euphorie, de sensation de bien-être. D’autres soulignent la somnolence, la difficulté de se concentrer, les angoisses, les changements de personnalité ou encore des troubles psychiatriques. « On ne peut pas rester sans agir face à des jeunes en pleine construction qui ont du mal à trouver des repères dans cette société », estime le proviseur du lycée du Golf. Dans son établissement, comme ailleurs, des campagnes d’information et de sensibilisation sont menées au fil de l’année scolaire. Des sanctions sont infligées également « car nous représentons l’Etat », souligne le proviseur qui ne veut surtout pas « minimaliser la dangerosité, ni écarter le risque d’escalade vers les drogues dures. » Malgré tout, lui et son confrère d’Ango privilégient les actions pédagogiques donnant aux élèves « l’envie d’avancer. » Un souhait qui semble exaucé pour Philippe Lebey. En effet, Antoine et son père envisagent de sensibiliser les lycéens et leurs parents aux méfaits du cannabis et surtout en parler. Que le cannabis dans les établissements scolaires ne soit plus un sujet tabou, surgissant avec éclat lors d’une audience de tribunal.

Seul problème de taille dans les esprits, depuis hier, à quatre heures de bateau, au Royaume-Uni, une nouvelle législation plus souple sur le cannabis a été mise en place. La résine est rétrogradée dans le classement des substances illicites. Comme aux portes du pays, en Belgique et aux Pays-Bas où là aussi, les petits consommateurs ne sont plus inquiétés par la justice.

Briac Trébert


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