| Parce que le shit est aujourdhui
banalisé, voire médiatisé, on en oublie que de simples « joints » peuvent mener en
prison. Trois jeunes lycéens dieppois, qui dealaient dans les lycées Ango et
Pablo-Neruda notamment, ont flirté avec le danger, trafiquant jusquà 10 kg en
quatre mois. La réalité est revenue comme un boomerang avec leur comparution immédiate
et leur condamnation mardi. La drogue nest pas une amie,
cest une ennemie qui marginalise irréversiblement celui ou celle qui y touche de
trop près. Les trois jeunes lycéens dieppois ont pris conscience de la gravité de leurs
actes mardi lors de leur comparution immédiate en fin de journée. Trop tard cependant
pour ces prévenus qui navaient jusqualors jamais eu de problème avec la
justice. Le tribunal sest montré impassible face aux regrets et a voulu faire de ce
procès un exemple.
Anthony Aupaix, un lycéen de 19 ans, a en effet vu sa vie basculer lorsque le
président a prononcé la sentence. Un an de prison ferme
Mardi soir, il a passé sa
première nuit en prison et cest cette réalité-là que collégiens et lycéens
doivent retenir
La drogue passe aussi par la case prison !
Des parents abasourdis et désemparés, trois jeunes déboussolés qui ne
savaient pas trop comment faire. Et ces pleurs incessants
Laudience a été
pénible et chargée démotion. Face au jeune trio, le président Vergne a rappelé
avec gravité les faits et répété à chacun combien ce quils avaient fait était
grave. Dautant plus que le trafic incriminé sévissait principalement auprès des
jeunes lycéens de plusieurs établissements dieppois.
10 kg de résine de cannabis
Il aura fallu linterpellation de trois mineurs dans le
square François Mitterrand le 21 janvier dernier pour remonter la filière. Lors
dun contrôle de routine vers 23 heures, la brigade anti-criminalité aperçoit un
membre du trio jeter au loin un paquet de 40 grammes de cannabis. Un nom est tombé, puis
un autre pour finalement aboutir à linterpellation des trois jeunes lycéens.
Demblée, ils ont reconnu les faits en donnant les quantités écoulées et en
avouant comment ils en étaient venus là.
Anthony lavouera pendant sa garde à vue : cest par lui que le
trafic a commencé. En septembre, il avait rencontré au Puits-Salé des jeunes de la
région parisienne qui lui avaient proposé de « revendre sur Dieppe ». Une semaine
après, il entrait dans le système sans se douter que lui-même allait bientôt devenir
un pion entre leurs mains en échange de quelques grammes de shit gratuits. «
Cétait tentant de ne pas payer sa marchandise, ils mont dit en plus que
jallais me faire beaucoup dargent. A lépoque, mes parents avaient des
fins de mois difficiles, je voulais prendre mon indépendance et je suis tombé dans le
piège. A chaque fois, ils men demandaient plus, le prix des transactions devenait
de plus en plus élevé et jétais en dette vis-à-vis deux, ils menaçaient
même ma famille ! », déclarait-il à la barre du tribunal.
Anthony avec laide de ses deux amis a ainsi « arrosé » les lycées Ango
et Neruda pendant ces quatre derniers mois. Près de 10 kg de résine de cannabis
écoulés de septembre à janvier, cest dire si le trafic avait démarré très fort
! De quoi faire plus de 10 000 joints !« On na pas affaire à des histoires de
préau, nous sommes en présence dun trafic organisé », soulignait le président
Vergne. Auprès de son ami Thomas, le principal auteur du trafic avait trouvé un petit
revendeur et surtout un chauffeur qui a fait le voyage à Paris quatre fois, dont deux
chargés de deux kilos de résine de cannabis à chaque fois. Le père du prévenu
soulignait péniblement quil lui prêtait occasionnellement sa voiture sans se
douter de quoi que ce soit. Avec 5 à 600 g de shit revendus et les voyages organisés,
Thomas apparaît demblée aux yeux du parquet comme le « bras droit ». Le cadet du
trio, Antoine, affiche quant à lui une seule transaction pour une somme de 120 e. Un
rôle auquel le substitut du procureur Emmanuelle Houssaye ne croit guère. « Il minimise
son rôle, mais plusieurs témoins le chargent, cétait un petit revendeur actif
auprès de ses amis ! »
Des réquisitoires chocs
Emmanuelle Houssaye la déclaré demblée, «
les peines seront dautant plus sévères que le trafic touchait le milieu scolaire
et donc des mineurs ». Pour Antoine, elle a requis six mois de prison dont quatre
assortis dun sursis avec mise à lépreuve, pour Thomas « largement au-dessus
du petit deal » huit mois de prison dont quatre assortis dun sursis avec mise à
lépreuve. Et pour le principal auteur, Anthony Aupaix, « qui nétait pas un
amateur et était bien ancré dans le trafic » un an de prison ferme.
Face aux réquisitions du parquet, les yeux se sont de nouveau embués, Anthony
sest écroulé en sanglotant. Visiblement, les trois jeunes cherchaient à accrocher
le regard de leurs avocats comme pour se rassurer. Me Catarsi est intervenu pour Anthony
en disant que son client avait fait preuve dimmaturité et de naïveté. « Il y a
goûté dès la 5e, a renoué avec le shit au lycée et il est tombé dans le piège de la
revente. Aujourdhui il ne peut quêtre libéré car il avait mis le doigt dans
un engrenage infernal ».
Mêmes propos pour Me Dugard chargé de la défense de Thomas. « Le qualifier
de bras droit est excessif, il a participé à ces voyages pour accompagner son ami mais
il na pas le profil du délinquant. Quatre mois ferme pour 500 g de shit revendu
cest un peu beaucoup ». Tout comme Me Garraud, la défense dAntoine, il a
plaidé pour le sursis avec mise à lépreuve. « Il y a un sacré décalage entre
ce quils ont fait et ce quils ont vécu. La réalité les a rattrapés et cela
va sans dire que cette comparution immédiate va leur servir de leçon », poursuivait Me
Garraud en sinsurgeant contre la disproportion des peines requises. « Mon client
sest mis hors la loi certes mais il ne doit pas pour autant être pris en exemple.
Tout le monde sait que le trafic de stupéfiants est endémique à Dieppe ».
Le dealer se jette sur le juge
Stoïque, Anthony ne la guère été longtemps lorsque
le tribunal a prononcé à son encontre la peine dun an de prison ferme. « Vous
voulez ma mort, vous navez pas le droit ! » Et tout a basculé très vite. Dans un
sursaut de folie, le prévenu a sauté du box des accusés pour se diriger vers le
président. Lescorte est intervenue aussitôt et il ne fallut pas moins de trois
policiers pour limmobiliser au sol.
Les deux autres prévenus se sont écroulés dans le box. Soulagement enfin,
pour Thomas lorsque le tribunal a prononcé à son encontre la peine dun an de
prison assortie dun sursis avec mise à lépreuve pendant deux ans. « Merci
», devait-il répéter au tribunal en croisant les mains. Pour Antoine, le tribunal a
été plus clément également en le condamnant à quatre mois de prison avec sursis.
Désormais, tous deux vont devoir faire leurs preuves. Pour Anthony ce trafic lui a
coûté sa liberté.
Murielle Picard
Réactions dans le
monde lycéen dieppois
Un coup de pied dans la fourmilière
Le jugement rendu par le tribunal de grande instance
de Dieppe, mardi soir, a suscité de vives réactions chez les fumeurs et le personnel
enseignant. À défaut davoir révélé que la consommation de cannabis est bien
réelle chez les jeunes, laudience a peut-être permis de lever quelques tabous dans
les établissements scolaires dieppois.
Mercredi matin, à la sortie du lycée Jehan-Ango, un jeune homme ne peut
retenir ses larmes. La veille au soir, son ami, Anthony Aupaix, tout juste majeur lui
aussi, est « tombé». Il a écopé dun an de prison ferme pour trafic de résine
de cannabis. Autour de lui, son groupe damis est abattu. La stupeur se lit sur les
visages de ces consommateurs de « shit ». Le rappel à la loi, formulé par le tribunal
de grande instance de Dieppe, mardi soir, est sur toutes les lèvres. Leffroi de la
salle daudience et les réquisitions sévères du substitut du procureur de la
République résonnent encore. Les trois noms des condamnés dieppois circulent parmi les
élèves devant létablissement à lheure de la sonnerie : Anthony, ancien
lycéen de Neruda qui sétait réorienté vers un BEP par correspondance à la
dernière rentrée, Thomas, en terminale à Pablo-Neruda, et surtout Antoine, élève de
terminale également au lycée Ango. Ils ont 18 et 19 ans. « Ils ont payé cash leur
connerie », commente, sans détour, une jeune fille. Outre la peine exemplaire
dAnthony, le tribunal a requis un an de prison avec sursis et une mise à
lépreuve de deux ans pour Thomas et quatre mois avec sursis pour Antoine.
Un choc pour les lycéens qui côtoient les accusés. « Un jugement aux vertus
pédagogiques et thérapeutiques pour les élèves », estime le proviseur du lycée Ango,
Philippe Lebey. Gilles Croizé, son homologue de Pablo-Neruda na souhaité faire
aucun commentaire sur le sujet. Car en effet, à défaut davoir révélé au grand
jour une certitude : celle que les jeunes, en particulier les 15-19 ans, fument de plus en
plus de cannabis, sous forme dherbe ou de résine, le parquet de Dieppe a donné un
grand coup de pied dans la fourmilière.
« Une réalité sociale »
« La société ne peut plus laisser faire », nous explique
Jean-Pierre Chartier, le proviseur du lycée du Golf. Celui-ci avoue que ce coup de filet
aurait très bien pu sopérer dans son établissement. Ici aussi la consommation
sest banalisée. Lhomme ne se voile pas la face : « II sagit dune
réalité sociale », déplore-t-il. Mais pas question de baisser les bras. Même si
limportance du trafic de stupéfiants - semblant être exclusivement réservé aux
jeunes Dieppois - peut surprendre « il porte certainement sur plus de onze kilos en
quatre mois », confie un enquêteur. Même si les dealers de Seine-Saint-Denis, toujours
dans la nature, peuvent revenir semer le trouble une nouvelle fois ou être remplacés sur
un circuit dieppois juteux, le personnel éducatif refuse de senfoncer dans le
laxisme ambiant. « Ces produits font des dégâts réels », insiste Jean-Pierre
Chartier. Des consommateurs parlent deuphorie, de sensation de bien-être.
Dautres soulignent la somnolence, la difficulté de se concentrer, les angoisses,
les changements de personnalité ou encore des troubles psychiatriques. « On ne peut pas
rester sans agir face à des jeunes en pleine construction qui ont du mal à trouver des
repères dans cette société », estime le proviseur du lycée du Golf. Dans son
établissement, comme ailleurs, des campagnes dinformation et de sensibilisation
sont menées au fil de lannée scolaire. Des sanctions sont infligées également «
car nous représentons lEtat », souligne le proviseur qui ne veut surtout pas «
minimaliser la dangerosité, ni écarter le risque descalade vers les drogues dures.
» Malgré tout, lui et son confrère dAngo privilégient les actions pédagogiques
donnant aux élèves « lenvie davancer. » Un souhait qui semble exaucé pour
Philippe Lebey. En effet, Antoine et son père envisagent de sensibiliser les lycéens et
leurs parents aux méfaits du cannabis et surtout en parler. Que le cannabis dans les
établissements scolaires ne soit plus un sujet tabou, surgissant avec éclat lors
dune audience de tribunal.
Seul problème de taille dans les esprits, depuis hier, à quatre heures de
bateau, au Royaume-Uni, une nouvelle législation plus souple sur le cannabis a été mise
en place. La résine est rétrogradée dans le classement des substances illicites. Comme
aux portes du pays, en Belgique et aux Pays-Bas où là aussi, les petits consommateurs ne
sont plus inquiétés par la justice.
Briac Trébert |