Journal du 15 octobre 2004

Une émission sur Arte met la Normandie
sur le devant de la scène

"Prêtre et pédophile" :
Tourville-la-Chapelle pointée du doigt

Un documentaire d’Arte mardi soir intitulé « prêtre et pédophile », a placé ses projecteurs sur Tourville-la-Chapelle et son ancien curé, Michel Potajesuk. S’il est annoncé en début d’émission que la Normandie est la région de France où le plus de prêtres pédophiles ont été mis en examen, les journalistes ont décidé de mettre en avant un cas bien précis. Celui du curé Potajesuk qui a mis mal à l’aise une commune et ses habitants et qui laisse planer des interrogations sur la responsabilité de la hiérarchie religieuse.

Tourville-la-Chapelle, un village de 476 âmes, entre Dieppe et Eu. Des âmes tourmentées par l’affaire du prêtre pédophile Michel Potajesuk, mise au grand jour en 2002 par le tribunal correctionnel de Dieppe.

Cette affaire dont plus personne ne semble avoir envie de parler a resurgi mardi soir, lors de la diffusion du documentaire « Philippe R. : prêtre et pédophile » sur Arte. Même si un pseudonyme est utilisé, tout le monde dans le village et ses environs a reconnu l’ancien curé de la paroisse du Petit Caux, arrêté et condamné pour agressions sexuelles sur mineurs.

Le maire de Tourville-la-Chapelle, Daniel Bovin a estimé « que les journalistes avaient bien relaté les faits ». Il se souvient qu’à l’époque, « les gens en parlaient dans des cercles fermés. On ne peut pas dire que cette histoire a fait scandale dans la commune. Les habitants ont essayé de tout faire pour oublier rapidement ».

Pas de scandale sur la place publique

S’il n’y a pas eu de scandale à Tourville, c’est certainement parce que ce prêtre était estimé dans sa paroisse. Celle-ci était constituée de 23 communes et les fidèles étaient nombreux. L’un d’entre eux a même estimé « que maintenant c’était du passé, et qu’il fallait parler aujourd’hui de choses plus constructives ». Une façon de nier ce lourd passé, mais les habitants ne sont pas tous de cet avis et en insistant un peu, les langues se délient.

« Personne ne se doutait de ce qui se passait, n’empêche qu’il menait une drôle de vie, le curé » explique un habitant de Tourville. Tout le monde avait ainsi remarqué les allées et venues incessantes dans le presbytère, son fâcheux penchant pour l’alcool et les nombreux enfants qu’il emmenait toujours en voiture. « Mais, dans les campagnes, c’est comme ça, on voit parfois les choses et on en parle pas. Même les gendarmes se rendaient fréquemment au presbytère. Il était l’ami de tout le monde », surenchérit l’habitant.

Comme un lieu maudit, le presbytère où se sont déroulés certains actes n’est pas occupé par le nouveau curé de la paroisse qui remplace le père Potajesuk.

« La commune va certainement le louer en l’état à des particuliers », souligne le maire.

La Normandie mauvaise élève

Tourville, mise sur le banc des accusés ? La commune n’a pas de quoi rougir plus que d’autres, car en matière de prêtre et de pédophilie, toute la Normandie est, elle aussi, pointée du doigt. Si le réalisateur a choisi d’illustrer son sujet avec Tourville-la-Chapelle, il aurait aussi très bien pu le faire avec cinq autres affaires médiatisées ces dix dernières années.

L’affaire de l’abbé René Bissey par exemple à Bayeux (Calvados) ou encore celle du père Denis Vadeboncœur de Lieurey (Eure), et d’Emile Leblond de Pont-Saint-Pierre (Eure). Qu’ont en commun toutes ces histoires mis à part le côté sordide des actes et la condamnation de chacun des curés allant jusqu’à 18 ans d’emprisonnement ?

Pour la première fois, la hiérarchie religieuse et plus précisément les évêques ont été mis en cause.

Dans l’affaire Potajesuk, les faits auraient été révélés par une famille à Monseigneur Joseph Duval, l’ancien archevêque de Rouen, dès 1995. En 2000, le tribunal correctionnel souligne « que le prélat aurait appris que des enfants dormaient au presbytère et l’aurait fait interdire sans donner suite ». Il n’a en tout cas pas été poursuivi par la justice.

Aujourd’hui, Monseigneur Duval, retraité, a quitté la Normandie pour la Haute-Savoie. Il est remplacé par Monseigneur Jean-Charles Descubes.

Le tribunal de Caen est allé plus loin en condamnant en 2001, Monseigneur Pican, évêque de Bayeux-Lisieux à trois mois de prison avec sursis pour ne pas avoir alerté la justice sur les actes de pédophilie commis par l’abbé Bissey.

Monseigneur Gaillot, ancien évêque d’Evreux, a lui aussi été dans la tourmente : il a décidé d’attribuer la paroisse de Lieurey à l’abbé Vadeboncoeur, qui a été condamné en 1985 pour des actes de pédophilie au Québec. Monseigneur Gaillot avait révélé à l’époque « ne pas connaître le passé de l’abbé », chose qui a été démentie par le porte-parole de l’archevêché québecquois.

Au moment où les faits ont été révélés, l’évêque d’Evreux avait déjà été démis de ses fonctions pour désobéissance par le pape Jean-Paul II, sans rapport avec l’affaire Vadeboncœur. Mais, il n’a pas été poursuivi par la justice comme son homologue de Bayeux-Lisieux. L’abbé Vadeboncœur, incarcéré en décembre 2000 n’a, quant à lui, pas encore été jugé.

Contactée par téléphone, la hiérarchie religieuse du diocèse de Rouen est restée injoignable et n’a pas répondu à nos sollicitations.

Prendre le problème en considération

En novembre 2000 au cours de leur assemblée plénière, à Lourdes, les évêques de France ont abordé le problème de la pédophilie. La déclaration dans laquelle les évêques de France s'engageaient à collaborer activement à la lutte contre la pédophilie, a été suivie par la mise en place d'un groupe de travail. L’Eglise catholique ne semble pas avoir le choix et doit activement s’occuper du problème.

Restent les bonnes théories et la pratique. Plus que sur la pédophilie, l’Eglise catholique a peut-être besoin de travailler sur la dure loi du silence qui a empêché la hiérarchie d’alerter la justice quand il le fallait.

Le secret de la confession serait-il plus important que les souffrances des victimes pédophiles ? Pour certains encore, oui, pour d’autres, non, le débat à l’intérieur de l’église est ouvert.

Virginie Veiss

Les six cas normands
Quatre condamnations, deux mises en examen

* Bayeux (Calvados) : René Bissey, curé de Bayeux, est condamné en octobre 2000 à 18 ans de prison pour viols et agressions sexuelles. Monseigneur Pierre Pican, évêque de Bayeux-Lisieux, est, lui, condamné à trois mois de prison avec sursis un an plus tard pour non-dénonciation de crime.

* Pont-Saint-Pierre (Eure) : Emile Leblond, curé de Pont-Saint-Pierre, est condamné en 2003 à huit ans de prison pour viol commis en 1990. La plainte de la victime avait été déposée en 1999.

* Tourville-la-Chapelle (Seine-Maritime) : condamné en première instance devant le tribunal correctionnel de Dieppe à six ans de prison pour agressions sexuelles, l’abbé Michel Potajesuk de la paroisse du Petit-Caux voit sa peine réduite à cinq ans par la cour d’appel de Rouen le 18 décembre 2002. C’est cette affaire qui est développée dans le film d’Arte pour mettre en parallèle la souffrance des victimes et les silences de la hiérarchie.

* Coutances (Manche) : R.L., religieux et animateur d’un mouvement à Coutances, est condamné à de la prison avec sursis pour attouchements sexuels. Il était accusé d’avoir caressé les fesses de jeunes gens.

* Lieurey (Eure) : l’abbé Denis Vadeboncœur, curé de Lieurey, est mis en examen et écroué le 1er décembre 2000. Son procès devrait s’ouvrir prochainement. Cet abbé d’origine canadienne avait été condamné en 1985 au Québec pour des actes pédophiles, et son évêque de l’époque (Jacques Gaillot) en avait été avisé par son homologue canadien, mais avait décidé de lui permettre une rédemption.

* La Croix-Saint-Leufroy (Eure) : J.-L., curé de La Croix-Saint-Leufroy, a été mis en examen et écroué pour une accusation de pédophilie. Il a été libéré fin 2003. Son procès n’a pas encore eu lieu.

Voir nos archives :
L'abbé Potajesuk comparaît devant le tribunal de Dieppe
21 juin 2002
L'abbé Potajesuk devant le tribunal : "Je veux demander pardon"  28 juin 2002
L'abbé Potajesuk s'excuse devant la cour d'appel de Rouen
8 novembre 2002
Michel Potajesuk condamné à cinq ans de prison
20 décembre 2002


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