| Un documentaire dArte mardi soir
intitulé « prêtre et pédophile », a placé ses projecteurs sur Tourville-la-Chapelle
et son ancien curé, Michel Potajesuk. Sil est annoncé en début démission
que la Normandie est la région de France où le plus de prêtres pédophiles ont été
mis en examen, les journalistes ont décidé de mettre en avant un cas bien précis. Celui
du curé Potajesuk qui a mis mal à laise une commune et ses habitants et qui laisse
planer des interrogations sur la responsabilité de la hiérarchie religieuse. Tourville-la-Chapelle,
un village de 476 âmes, entre Dieppe et Eu. Des âmes tourmentées par laffaire du
prêtre pédophile Michel Potajesuk, mise au grand jour en 2002 par le tribunal
correctionnel de Dieppe.
Cette affaire dont plus personne ne semble avoir envie de parler a resurgi mardi
soir, lors de la diffusion du documentaire « Philippe R. : prêtre et pédophile » sur
Arte. Même si un pseudonyme est utilisé, tout le monde dans le village et ses environs a
reconnu lancien curé de la paroisse du Petit Caux, arrêté et condamné pour
agressions sexuelles sur mineurs.
Le maire de Tourville-la-Chapelle, Daniel Bovin a estimé « que les
journalistes avaient bien relaté les faits ». Il se souvient quà lépoque,
« les gens en parlaient dans des cercles fermés. On ne peut pas dire que cette histoire
a fait scandale dans la commune. Les habitants ont essayé de tout faire pour oublier
rapidement ».
Pas de scandale sur la place
publique
Sil ny a pas eu de scandale à Tourville,
cest certainement parce que ce prêtre était estimé dans sa paroisse. Celle-ci
était constituée de 23 communes et les fidèles étaient nombreux. Lun
dentre eux a même estimé « que maintenant cétait du passé, et quil
fallait parler aujourdhui de choses plus constructives ». Une façon de nier ce
lourd passé, mais les habitants ne sont pas tous de cet avis et en insistant un peu, les
langues se délient.
« Personne ne se doutait de ce qui se passait, nempêche quil
menait une drôle de vie, le curé » explique un habitant de Tourville. Tout le monde
avait ainsi remarqué les allées et venues incessantes dans le presbytère, son fâcheux
penchant pour lalcool et les nombreux enfants quil emmenait toujours en
voiture. « Mais, dans les campagnes, cest comme ça, on voit parfois les choses et
on en parle pas. Même les gendarmes se rendaient fréquemment au presbytère. Il était
lami de tout le monde », surenchérit lhabitant.
Comme un lieu maudit, le presbytère où se sont déroulés certains actes
nest pas occupé par le nouveau curé de la paroisse qui remplace le père
Potajesuk.
« La commune va certainement le louer en létat à des particuliers »,
souligne le maire.
La Normandie mauvaise élève
Tourville, mise sur le banc des accusés ? La commune
na pas de quoi rougir plus que dautres, car en matière de prêtre et de
pédophilie, toute la Normandie est, elle aussi, pointée du doigt. Si le réalisateur a
choisi dillustrer son sujet avec Tourville-la-Chapelle, il aurait aussi très bien
pu le faire avec cinq autres affaires médiatisées ces dix dernières années.
Laffaire de labbé René Bissey par exemple à Bayeux (Calvados) ou
encore celle du père Denis Vadeboncur de Lieurey (Eure), et dEmile Leblond de
Pont-Saint-Pierre (Eure). Quont en commun toutes ces histoires mis à part le côté
sordide des actes et la condamnation de chacun des curés allant jusquà 18 ans
demprisonnement ?
Pour la première fois, la hiérarchie religieuse et plus précisément les
évêques ont été mis en cause.
Dans laffaire Potajesuk, les faits auraient été révélés par une
famille à Monseigneur Joseph Duval, lancien archevêque de Rouen, dès 1995. En
2000, le tribunal correctionnel souligne « que le prélat aurait appris que des enfants
dormaient au presbytère et laurait fait interdire sans donner suite ». Il na
en tout cas pas été poursuivi par la justice.
Aujourdhui, Monseigneur Duval, retraité, a quitté la Normandie pour la
Haute-Savoie. Il est remplacé par Monseigneur Jean-Charles Descubes.
Le tribunal de Caen est allé plus loin en condamnant en 2001, Monseigneur
Pican, évêque de Bayeux-Lisieux à trois mois de prison avec sursis pour ne pas avoir
alerté la justice sur les actes de pédophilie commis par labbé Bissey.
Monseigneur Gaillot, ancien évêque dEvreux, a lui aussi été dans la
tourmente : il a décidé dattribuer la paroisse de Lieurey à labbé
Vadeboncoeur, qui a été condamné en 1985 pour des actes de pédophilie au Québec.
Monseigneur Gaillot avait révélé à lépoque « ne pas connaître le passé de
labbé », chose qui a été démentie par le porte-parole de larchevêché
québecquois.
Au moment où les faits ont été révélés, lévêque dEvreux
avait déjà été démis de ses fonctions pour désobéissance par le pape Jean-Paul II,
sans rapport avec laffaire Vadeboncur. Mais, il na pas été poursuivi
par la justice comme son homologue de Bayeux-Lisieux. Labbé Vadeboncur,
incarcéré en décembre 2000 na, quant à lui, pas encore été jugé.
Contactée par téléphone, la hiérarchie religieuse du diocèse de Rouen est
restée injoignable et na pas répondu à nos sollicitations.
Prendre le problème en
considération
En novembre 2000 au cours de leur assemblée plénière, à
Lourdes, les évêques de France ont abordé le problème de la pédophilie. La
déclaration dans laquelle les évêques de France s'engageaient à collaborer activement
à la lutte contre la pédophilie, a été suivie par la mise en place d'un groupe de
travail. LEglise catholique ne semble pas avoir le choix et doit activement
soccuper du problème.
Restent les bonnes théories et la pratique. Plus que sur la pédophilie,
lEglise catholique a peut-être besoin de travailler sur la dure loi du silence qui
a empêché la hiérarchie dalerter la justice quand il le fallait.
Le secret de la confession serait-il plus important que les souffrances des
victimes pédophiles ? Pour certains encore, oui, pour dautres, non, le débat à
lintérieur de léglise est ouvert.
Virginie Veiss
Les six cas normands
Quatre condamnations, deux mises en examen
* Bayeux (Calvados) : René Bissey, curé de Bayeux, est
condamné en octobre 2000 à 18 ans de prison pour viols et agressions sexuelles.
Monseigneur Pierre Pican, évêque de Bayeux-Lisieux, est, lui, condamné à trois mois de
prison avec sursis un an plus tard pour non-dénonciation de crime.
* Pont-Saint-Pierre (Eure) : Emile Leblond, curé de Pont-Saint-Pierre, est
condamné en 2003 à huit ans de prison pour viol commis en 1990. La plainte de la victime
avait été déposée en 1999.
* Tourville-la-Chapelle (Seine-Maritime) : condamné en première instance
devant le tribunal correctionnel de Dieppe à six ans de prison pour agressions sexuelles,
labbé Michel Potajesuk de la paroisse du Petit-Caux voit sa peine réduite à cinq
ans par la cour dappel de Rouen le 18 décembre 2002. Cest cette affaire qui
est développée dans le film dArte pour mettre en parallèle la souffrance des
victimes et les silences de la hiérarchie.
* Coutances (Manche) : R.L., religieux et animateur dun mouvement à
Coutances, est condamné à de la prison avec sursis pour attouchements sexuels. Il était
accusé davoir caressé les fesses de jeunes gens.
* Lieurey (Eure) : labbé Denis Vadeboncur, curé de Lieurey, est
mis en examen et écroué le 1er décembre 2000. Son procès devrait souvrir
prochainement. Cet abbé dorigine canadienne avait été condamné en 1985 au
Québec pour des actes pédophiles, et son évêque de lépoque (Jacques Gaillot) en
avait été avisé par son homologue canadien, mais avait décidé de lui permettre une
rédemption.
* La Croix-Saint-Leufroy (Eure) : J.-L., curé de La Croix-Saint-Leufroy, a
été mis en examen et écroué pour une accusation de pédophilie. Il a été libéré
fin 2003. Son procès na pas encore eu lieu.
Voir nos archives :
L'abbé Potajesuk
comparaît devant le tribunal de Dieppe 21 juin 2002
L'abbé Potajesuk devant le tribunal
: "Je veux demander
pardon" 28 juin 2002
L'abbé
Potajesuk s'excuse devant la cour d'appel de Rouen 8 novembre 2002
Michel
Potajesuk condamné à cinq ans de prison 20
décembre 2002 |