| Ce nest pas le modèle
américain, mais la procédure du « plaider coupable » dont la mise en application à
Dieppe vient de débuter, doit encore saffiner. Pour le procureur de la République
dont le rôle est au centre du système, cette première expérience semble plutôt
satisfaisante. Pour les avocats, il reste des points à améliorer. Désengorger
les tribunaux et liquider les affaires qui traînent dans les armoires. Cest en
substance, la mission essentielle de la nouvelle procédure de comparution sur
reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC). Le tribunal de Dieppe est sans doute
lun des premiers à mettre la loi en application depuis le 1er octobre. Pour Maître
Vincent, avocat présent lors de ce premier jet qui sest déroulé lundi, il reste
des choses à améliorer. « Nous navons aucune référence de jurisprudence. Les
avocats dieppois vont devoir contribuer à cette jurisprudence ». Une situation qui ne
semble pas déranger lavocat lequel estime : « En 1972, jétais lun des
premiers avocats pour la mise en application sur la réforme de la filiation », explique
Me Vincent. Participer à la création du droit nest dailleurs pas pour
déplaire aux magistrats en règle générale.
Lundi au tribunal de Dieppe, une douzaine daffaires sont passées en CRPC.
Violence, escroquerie, dégradations volontaires, incendie, la gamme des affaires
traitées est pour le moins étendue. « Je pensais que les dossiers seraient un peu plus
groupés », explique Me Vincent. Des dossiers variés et parfois en souffrance depuis
2000. Bref, cette première expérience était un galop dessai. Si elle nest
pas encore totalement concluante, elle ne semble pas choquer les avocats qui reconnaissent
la nécessité de rattraper le retard et permet déviter les dossiers classés. «
Les prévenus ont souvent la volonté de participer et de purger un événement de leur
vie. Les gens sont désireux de cette procédure au moins dans limmédiat », estime
Me Vincent.
Bien choisir les dossiers
Malgré tout, lavocat émet quelques réserves pour
certains dossiers. « Les gens sont désireux den terminer et pourraient accepter
une sanction qui aurait pu être plaidée devant un tribunal » souligne Me Vincent. La
personnalité des magistrats est alors essentielle pour comprendre le niveau
dindulgence ou de rigueur. Bref, à chacun selon son tribunal. Mais la jurisprudence
nest pas figée et les peines restent tout de même sensiblement identiques quel que
soit les parquets. Le choix préalable des dossiers traités en CRPC doit permettre
déviter les couacs.
Pour Jean-Daniel Regnaud, procureur de la République, il va surtout falloir
aménager différemment le tribunal afin déviter les allers et venues dans les
couloirs. Quatre audiences de douze à quinze dossiers sont dores et déjà
programmées dont la prochaine le 22 novembre. Autrement dit, le « plaider coupable »
est en marche et les armoires devraient rapidement se vider.
L.H.
Quatre questions au procureur
de la République,
Jean-Daniel Regnauld
« Pas datteinte aux droits de
la défense »
Arrivé à Dieppe à la rentrée, Jean-Daniel
Regnauld, procureur de la République, na pas tardé à mettre en place la nouvelle
législation. Dans son bureau installé au fond du couloir du tribunal, le représentant
du parquet revient sur les 12 premiers dossiers en comparution sur reconnaissance
préalable de culpabilité. Rencontre avec un homme clef dans la procédure.
Les Informations Dieppoises : Selon vous pourquoi cette
nouvelle procédure a-t-elle été décidée ?
Jean-Daniel Regnauld : Avant, le parquet navait que deux
solutions. Classer laffaire ou lenvoyer devant le tribunal. En multipliant le
nombre de dossiers par le nombre daudiences sur lannée, nous connaissions la
capacité de jugement dun tribunal. Cette capacité était souvent voisine des 20 %.
Pour 600 jugements, il y avait souvent plus de 3 000 affaires. Autrement dit 60 à 80 %
des délits constitués étaient finalement classés. Par ailleurs, il y a une quinzaine
dannées, le législateur a demandé de rémunérer les droits de la défense. Par
conséquent, le nombre de gens qui ont demandé un avocat a augmenté. Ce qui a augmenté
du même coup le nombre daudiences et diminué le nombre des dossiers traités. Je
me souviens avoir terminé certaines audiences à 3 heures du matin. Le volume
daffaires passables a donc baissé puisquil y a eu une amélioration du droit
de la défense et des parties civiles. Puis on a connu la mise en place des compositions
pénales avant darriver aujourdhui au « plaider coupable ». Il faut ajouter
à cela les 35 heures qui imposent des audiences dune durée maximum de six heures.
I. D : Comment jugez-vous cette première expérience à Dieppe
?
J.D.R : Nous avons sorti 12 dossiers en stock. Le but est de
réduire le délai daudience. Lundi, nous avions des dossiers qui datent de 2000 à
2004. Il sagit daffaires de vols, escroquerie, dégradation, petit trafic de
stupéfiants et violence sur concubin. Cétait une première pour tester le
système. Pour les gens cela peut aller assez vite. La proposition crée légalité
dans le cabinet du procureur. Tout le monde est arrivé à 11 heures devant le président
une fois le dossier bouclé. Nous avons ensuite fait un debriefing avec les substituts.
Lors de cette deuxième phase devant le président, les victimes sont présentes.
Cest un système assez égalitaire puisquil ny a pas datteinte aux
droits de la défense. Assisté dun avocat, le prévenu peut toujours dire non.
I.D. : Quelles ont été les sanctions prononcées ?
J.D.R. : Laffaire de violence conjugale par exemple a
entraîné une amende de 500 euros dont 250 avec sursis plus les frais de justice. A
laudience, lauteur des faits aurait pu prendre jusquà 400 euros ferme
et de la prison avec sursis. Pour des dégradations, un autre prévenu a écopé dun
mois avec sursis, il risquait trois fois plus à laudience. Mais attention, les
peines ne sont pas des rabais. Il sagit de propositions qui doivent être
intéressantes pour le prévenu sinon il ny aurait aucun intérêt à faire ce genre
de démarches.
I.D. : Quen est-il dans les autres pays ?
J.D.R. : Aux Etats-Unis, les peines sont toujours très
importantes. A linverse en France, il ny a pas de propositions sur la
qualification pénale mais il y a des propositions sur la peine uniquement. En Europe,
lItalie a déjà mis en place ce système de « plaider coupable ».
Propos recueillis par Laurent Hellier
Le président du tribunal
valide les dossiers
« Une
procédure efficace lorsquil ny a pas de victime »
Après la première audience de « plaider coupable », le
président du tribunal de Dieppe Jean-Pierre Vergne semble assez satisfait « même
sil y a des améliorations de fonctionnement à faire », explique-t-il. Dans cette
nouvelle procédure, le juge entre en scène en dernier, lorsque le prévenu et le
procureur sont fixés sur une peine. Il doit homologuer cette décision. Il juge si « le
cadeau nest pas trop gros ». Si la peine lui semble insuffisante par rapport à ses
conséquences ou par rapport au casier judiciaire du prévenu, il peut le renvoyer devant
la juridiction ordinaire.
« Cette procédure nest pas mauvaise dans le sens ou elle permet aux gens
de reconnaître les faits. Elle a un aspect pédagogique. Et puis la peine est mieux
acceptée. Dans le cas dinfraction concernant une première alcoolémie, ça peut
servir dépisode moralisateur », explique le président du tribunal. « Le plaider
coupable ne va pas se substituer à la voie ordinaire mais pour une frange de délinquance
basse et moyenne, elle est plus rapide et permet une meilleure participation du
délinquant », estime-t-il.
Affaires plus simples
Malgré tout, il tient à souligner que « ce nest pas
la panacée ». Car pour lui, son véritable souci dans le « plaider coupable », est de
« ne pas écorner les droits de la victime ». Si elle narrive pas avec un dossier
prêt, on gagne du temps du côté de la plaidoirie de lavocat du prévenu mais on
en perd de lautre puisque le dossier est renvoyé sur intérêts civils lors
dune audience correctionnelle traditionnelle. « Cest donc une procédure
efficace lorsquil ny a pas de victime ». Lundi par exemple, quatre dossiers
ont été concernés par ce problème. « On va donc réserver en priorité cette
procédure à des affaires simples. On va calibrer le type dinfraction »,
ajoute-t-il.
Dautres problèmes plus matériels sont encore à régler. « Mais le
prototype devrait rapidement saméliorer », conclut le président. Affaire à
suivre à la prochaine audience, le 22 novembre.
Les avocats du barreau de
Dieppe en phase dobservation
Les failles
du « plaider coupable » à la barre
Notre position a été claire par rapport à la comparution
sur reconnaissance préalable de culpabilité. On ny fera pas obstacle, car la loi
cest la loi. On doit lappliquer. Mais nous sommes en phase dobservation
», lance Maître Rondel, bâtonnier du barreau de Dieppe.
Lorsque le procureur de la République du tribunal de Dieppe a décidé de
mettre rapidement en place le principe du « plaider coupable » pour désengorger cette
juridiction des dossiers qui sy entassent, « nous avons été pris dans le flot et
obligé de suivre ». La présence dun avocat étant obligatoire dans le cadre de
cette procédure, pour leurs clients mais aussi pour les victimes, les avocats dieppois
ont estimé quil était de leur devoir de ne pas bloquer le processus.
Mais ils ont décidé de « créer un observatoire pour voir comment le système
fonctionne et quelles sont ses failles », explique Me Rondel. Les avocats se donnent un
peu de temps pour voir comment se déroulent les premières audiences. Pour le moment,
après le premier ballon dessai, il savère que la procédure nest pas
si rapide que cela. Pourtant, cest dans cette optique quelle a été créée.
« Je ne suis pas sûr que ça désengorge vraiment les audiences. Il a fallu déjà en
créer une nouvelle le lundi matin, pour faire passer ces affaires », explique
lavocate.
Pas de marchandage
Par ailleurs, pour pouvoir faire correctement leur métier
davocat pour assurer la défense de leurs clients, le conseil de lordre a
dressé un protocole daudience. « On a demandé par exemple à recevoir les
convocations suffisamment en avance pour connaître les dossiers. Car le problème
sest déjà posé lundi. Des personnes sy sont présentées les mains dans les
poches », explique-t-elle.
Par ailleurs les avocats qui nont pas à plaider sur les faits dans de
tels dossiers mais seulement sur la personnalité de leur client et la peine qui pourrait
lui être donné, veulent jouer pleinement leur rôle. Ne pas être là pour faire du
marchandage avec le procureur sur la peine prononcée. Ce nest pas le but dune
telle procédure. « Lavocat conserve son rôle. Il conseille son client et voit
avec lui sil doit ou non plaider coupable. Il doit également le conseiller sur la
peine, savoir si elle est acceptable ou non ». Mais aujourdhui au début de la mise
en place de cette procédure, les avocats nont pas encore véritablement de repères
sur les peines qui pourraient être demandées par le procureur. Les membres de
lobservatoire ont donc demandé daccéder aux jugements rendus dans le cadre
du « plaider coupable. »
Premier bilan déterminant
Mais les inquiétudes des avocats portent également sur les
victimes. Si elles viennent aux convocations sans être conseillées par un avocat ou sans
les pièces pouvant justifier de leur préjudice, leur dossier est renvoyé à une autre
audience du tribunal correctionnel sur intérêts civils. Cest ce qui sest
déjà passé dans trois dossiers lundi matin. « Sans oublier quune victime peut
avoir subi plus quun préjudice matériel. Elle a besoin dêtre écoutée pour
faire son travail de deuil ou de réflexion par rapport à ce quelle a vécu »,
souligne lavocate. Or dans le cadre du « plaider coupable », les faits
nétant pas contestés, ils ne sont plus examinés. Et la victime ne peut pas
connaître les motivations de son agresseur par exemple.
Quoi quil en soit, les avocats tireront un premier bilan de cette audience
de lundi, le 2 novembre lors de leur assemblée générale. « Si on saperçoit que
cela ne fonctionne vraiment pas, on demandera que cela sarrête un temps pour en
discuter vraiment. Si ce nest pas possible, on bloquera ces audiences où doivent
être obligatoirement présent un avocat. Mais ce nest pas ce que nous
souhaitons
», conclut-elle.
Véronique Guiborel |