Journal du 9 novembre 2004

Marie Humbert était à Rouen vendredi
Une loi "Vincent Humbert"
pour avoir le choix de mourir ?

Le visage serein de ceux qui n’ont rien à se reprocher, Marie Humbert a repris sa croisade. Cette mère de famille qui avait abrégé les souffrances de son fils cloué sur un lit d’hôpital de Beck, dans le Pas-de-Calais brandit désormais l’étendard du droit à mourir. Elle a reçu le soutien de deux associations et parcourt actuellement la France pour imposer une loi « Vincent-Humbert ». Une loi d’initiative populaire aux allures de manifeste, une loi pour la liberté de mourir.

Soulagée pour son fils désormais « heureux », Marie Humbert, véritable icône médiatique pour l’euthanasie, se bat pour les autres et contre l’hypocrisie. Avec plus de 66000 signatures déjà enregistrées sur les 100000 prévues d’ici la fin novembre, le projet de loi « Vincent-Humbert » est aujourd’hui défendu par quelques célébrités et beaucoup d’anonymes. Et même si l’opinion semble globalement favorable à l’euthanasie et que la pratique est sans doute plus répandue qu’il n’y paraît, le procédé est toujours puni par la loi. Le sujet est encore tabou dans l’hémicycle et les parlementaires continuent de faire la sourde oreille. L’association Faut qu’on s’active a donc décidé d’aller plus loin et plus vite que le gouvernement. En rédigeant un projet de loi « Vincent-Humbert », le président de la jeune association, Vincent Léna, veut aussi « sensibiliser les jeunes ». Parce que la mort n’est pas le monopole des aînés, tout le monde doit se sentir concerné et doit surtout avoir le choix de vivre ou mourir. Mais attention, pour éviter les dérapages, il faut inscrire le projet dans la loi. « La loi « Vincent-Humbert » prendra la forme inédite en France d’une proposition de loi d’initiative populaire. Lorsque nous aurons au moins le soutien de 100000 citoyens, nous demanderons au Parlement d’en débattre » explique Vincent Léna.

Les défenseurs du projet ont trouvé un soutien auprès de l’association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD), fervents défenseurs depuis plus de vingt ans de l’euthanasie. « Les autorités médicales, légales et religieuses agitent le spectre des débordements » explique le docteur Jean Cohen, président de l’ADMD. Mais le médecin gynécologue, membre co-fondateur du planning familial, dénonce volontiers l’hypocrisie générale. « En France, nous ne sommes pas habitués à l’idée de la mort. La Hollande et la Belgique ont mis en place une loi. Les gens atteints de maladies incurables peuvent être accompagnés pour mourir. Ils doivent être lucides et réitérer plusieurs fois leur demande devant témoin ». En France, beaucoup de médecins refuseraient de pratiquer l’euthanasie et seraient plutôt enclins à renvoyer les cas désespérés vers des confrères moins pointilleux vis-à-vis de la loi. Une hypocrisie qui agace Jean Cohen, lequel préférerait une législation clairement établie. Mais si la loi n’avance pas plus vite, c’est aussi par manque de mobilisation générale. « Les jeunes ne se sentent pas concernés par la mort, tandis que les plus âgés ont souvent peur de l’envisager ». Du côté du corps médical aussi, on est partagé. « Certains médecins qui pratiquent l’euthanasie dans des cas bien précis, craignent qu’une loi les oblige à assurer cette pratique » explique Jean Cohen. Et d’ajouter: « La loi autorise à refuser un traitement. Ce qui signifie des souffrances supplémentaires sans garantir la mort. Il faut donc imposer un amendement à la loi qui puisse accepter les cas d’exception afin d’aider les gens qui le souhaitent à partir ». Entre soins palliatifs et euthanasie, le débat reste donc ouvert et ne semble pas devoir se refermer tout de suite. A moins bien sûr que la loi « Vincent-Humbert » vienne un jour répondre aux questions et éteindre les cris de douleur silencieux de ceux qui ne veulent plus souffrir.

L.H.

Cinq questions à Marie Humbert
« Pourquoi nous refuse-t-on le droit de partir? »

Les Informations Dieppoises: Comment vous est venue l’idée d’un projet de loi Vincent-Humbert?

Marie Humbert: La loi proposée par le gouvernement ne peut pas nous convenir. Avec l’association Faut qu’on s’active, nous avons décidé de rédiger notre propre loi en collaboration avec l’Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD). La différence entre les deux projets, c’est que nous proposons une aide à la fin de vie pour les mourants mais pas seulement. Car rien n’est prévu par le gouvernement pour les cas semblables à celui de mon fils qui était un légume mais pas malade aux yeux de la loi. C’est-à-dire ceux qui peuvent rester 30 ou 40 ans dans un coma irréversible et sans espoir. Nous demandons donc une parenthèse dans la loi afin d’introduire les cas particuliers et donner aux malades le choix. Pourquoi nous refuse-t-on le droit de partir tranquillement? Notre vie nous appartient.

I.D.: Comment se prépare une décision comme la vôtre de mettre fin à la vie de votre fils?

M.H.: Mon fils a toujours demandé à mourir lorsqu’il était sur son lit. Quand je l’ai vu s’acharner à vouloir en finir, j’ai voulu l’aider. Mes deux fils étaient pompiers. Ils ont eu souvent l’occasion de ramasser des personnes sur la route. Ce genre de conversation sur la mort était fréquent à la maison. Mes deux enfants se sont toujours promis d’abréger leurs souffrances si l’un des deux venait à se trouver dans ce genre de situation.

Mais lorsque Vincent a eu son accident, même le président de la République ne pouvait rien faire pour nous. Aujourd’hui, je ne veux plus que cela arrive à d’autres. Mon fils est heureux désormais mais il y en a tellement d’autres qui souffrent. Je n’aurais jamais cru qu’il y avait autant de misère. Chaque jour, je reçois des lettres de gens qui connaissent la même situation que moi.

I.D: Le docteur qui a débranché votre fils après votre geste a été poursuivi comme vous. Avez-vous regretté de l’avoir entraîné dans cette affaire?

M.H.: J’ai été soulagée d’apprendre que le Conseil de l’ordre avait reconnu qu’il avait fait son travail de réanimateur. J’avais en effet ce poids sur la conscience. Mais il faut que la médecine fasse quelque chose. Elle aussi doit reconnaître le droit à mourir.

I.D.: Et vous, où en êtes-vous avec la justice?

M.H.: Je devrais être convoquée par le juge d’ici une quinzaine de jours. J’attends avec impatience le rapport des psychiatres et le démarrage de mon procès.

I.D.: Votre projet de loi veut aller plus loin que celui du gouvernement. En quoi consiste-t-il précisément?

M.H.: Depuis que nous avons entamé notre tour de France le 24 septembre, beaucoup de gens nous soutiennent et veulent nous voir imposer cette loi d’initiative populaire qui serait une première en France. Les citoyens ont eux aussi le droit de décider d’une loi. Malgré tout, il y a aussi des gens qui n’y sont pas favorables mais nous n’imposons rien à personne. A Saint-Etienne, une dame m’a dit qu’un membre de sa famille était dans le coma depuis six ans. Elle a tout à fait le droit de rester dans cette situation. Mais il y a aussi des religieuses et des curés qui nous soutiennent. Je suis moi-même très catholique, bien que je ne sois pas pratiquante.

I.D.: Et si Vincent ne vous avait pas demandé de mourir?

M.H.: C’est évidemment une question qui m’est souvent posée. Franchement, si Vincent ne m’avait pas demandé aussi souvent de l’aider à partir, je ne sais pas ce que j’aurais fait.


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