Journal du 19 novembre 2004

La vente de l'opérateur portuaire a eu lieu mercredi à Paris
Léon-Vincent change de main :
quel avenir pour Dieppe ?

C’est fait depuis mercredi matin. En avril dernier, la société d’organisation de transport maritime Léon-Vincent, administrée par le Dieppois André Bodel, avait entamé des pourparlers avec le groupe belge Sea Invest en vue d’un rachat. Le compromis avait été signé l’été dernier, et la vente a eu lieu le 17 novembre à Paris. Mais il va falloir attendre les prochains jours pour connaître les intentions du nouvel actionnaire.

Avec 203 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2003 et un résultat net d’un million d’euros, la société Léon-Vincent est un géant français du transport maritime. La société se classe en septième position dans son secteur, derrière SDV logistique internationale (815 millions d’euros), mais devant plus de 500 autres entreprises classées comme elle sous l’intitulé « organisation de transports internationaux ».

Vu de Dieppe, le principal opérateur fruitier du port semblait un colosse aux pieds d’argile, mais c’est bien un géant qui vient d’être absorbé par un géant encore plus gros: le groupe belge Sea Invest. Et c’est le PDG de Léon-Vincent, le Dieppois André Bodel, qui a pris lui-même le téléphone mardi pour nous annoncer que la vente des actions de son entreprise aurait lieu le lendemain, mercredi 17 novembre dans les salons d’un cabinet d’avocats parisien.

L’affaire était engagée depuis avril dernier. André Bodel, 74 ans, avait entamé les pourparlers. Cet été, un compromis de vente était signé. Il a ensuite fallu plus de quatre mois pour finaliser la vente d’un groupe dont le siège est à Calais (mais l’ex-dirigeant à Dieppe), qui emploie environ 871 salariés, qui dispose de huit agences portuaires en France, avec leurs filiales de manutention et de transport, des filiales en Guyane et dans les Antilles françaises et des participations dans d’autres groupes comme MGM.

« Nous cédons la totalité du capital », indiquait mardi André Bodel qui, le lendemain jour de la signature avec l’administrateur de Sea Invest, Philippe Van de Vyvere, se retrouvait de fait à la retraite. C’est donc l’ensemble du groupe Léon-Vincent qui passe dans les mains de Sea Invest. En 2003, le capital social de Léon-Vincent était estimé à 4,7 millions d’euros. « Le repreneur a assuré qu’il n’y aurait aucun bouleversement, voulait rassurer l’ancien PDG à la veille de la vente. Son but est de créer des synergies et des réductions de coût ».

« Ne rien savoir,
c’est pire que tout »

Ces propos rassureront-ils les salariés dieppois de Léon-Vincent, et en particulier les 46 dockers de la filiale Dieppe-Manutention? Sur le port mercredi matin, c’était le flou absolu. « Cela fait six mois que nous savons qu’il existe un compromis, mais nous n’avons aucune information de la direction » indique Sylvain Varnier, secrétaire du CE de Dieppe-Manutention. « Le capital a changé de mains, mais on ne sait absolument pas ce que Sea Invest veut faire à Dieppe, surtout avec les problèmes en Côte d’Ivoire qui ralentissent le trafic fruitier » ajoute Jean-François Arent, délégué CGT des dockers.

Il s’inquiète aussi à juste titre de l’avenir du port, car « il faut que des bateaux viennent dans le port de commerce, mais il faut aussi du matériel, des grues pour décharger. Est-ce que les collectivités sont prêtes à mettre les moyens pour que Sea Invest continue à faire transiter les marchandises dans le port de Dieppe? ». Evidemment, les 120000 tonnes de fruits déchargées à Dieppe ne pèsent pas lourd en face du million de tonnes déversées à Anvers.

Mais les dockers n’en ont pas pour autant des préjugés sur leur nouveau patron. Ils espèrent, par exemple, que le groupe belge pourra faire venir des fruits émanant d’autres compagnies que l’OCAB avec qui travaillait jusqu’alors Léon-Vincent. « Avant, nous travaillions aussi avec la Compagnie fruitière. Peut-être Sea Invest aura-t-il les moyens de la faire revenir, mais on ne sait rien ». Il peut y avoir des espoirs, il peut y avoir des désillusions, « mais le fait de ne pas savoir, c’est pire que tout » conclut Jean-François Arent. « On ne sait même pas si la paye tombera encore dans deux mois ». Le prochain conseil d’administration du « Léon-Vincent nouveau » devrait en dire plus. Les salariés de Dieppe Manutention sauront alors par exemple si Thomas Bodel, le neveu d’André, reste à son poste de directeur général

O.B.

Léon-Vincent: 62 ans d’histoire

C’est à Calais en 1932 que la petite entreprise familiale de manutention et de transit maritime créée en 1871 par son père prend le nom de son successeur qui l’a développée: Léon Vincent. Dans le port de Calais, c’est essentiellement du bois et du charbon qui transitent, mais des agences ouvrent progressivement dans tous les grands ports français, et notamment à Dieppe où Lucien Bodel décroche le premier trafic de bananes des Canaries.

C’est son fils, André, qui deviendra ensuite le PDG de Léon-Vincent. Et c’est souvent à Dieppe où se trouve la direction générale (même si le siège reste à Calais) que sont prises les décisions de ce groupe qui s’est ouvert au transport des graines, huiles, sables, minerais, viandes et poissons, voitures, matériel électronique, fibre optique et même matières dangereuses. Mais à Dieppe, ex-premier port fruitier de France, c’est toujours le transport des bananes et ananas d’Afrique, mandarines et oranges du Maroc, qui fait tourner l’agence.

* Les agences: Calais (manutention, transit de matériaux et de véhicules), Dieppe (fruits), Fécamp (bois), La Havre (commission transport de marchandises en transit), Honfleur (bois), Bordeaux (commission transport de marchandises en transit), Marseille et Fos-sur-Mer (fruits, produits du Maghreb, d’Israël et de Côte d’Ivoire). Des filiales sont également installées en Guyane, Martinique, Guadeloupe, Saint-Martin.

* Les filiales: Transcosatal (transport routier, 21 agences en France, 3 à l’étranger), Safir et Melon (commission transport de marchandises en transit en Guadeloupe), Somotrans (commission transport de marchandises en transit en Martinique), Sotem (transit de fruits du Maghreb à Dieppe), Marseille Manutention et Dieppe Manutention (dockers), Ivoire logistique (fruits et marchandises périssables en Côte d’Ivoire).

* Le nouvel actionnaire: Sea Invest a été créé à la fin des années vingt pour transporter déjà des fruits et jus de fruits à bord d’une quinzaine de bateaux dont le groupe est propriétaire. En 1999, Sea Invest rachète 50 % du capital de l’opérateur français Saga Terminaux portuaires (deux ports en mer du Nord, deux en Manche dont Le Havre, dix en Atlantique, quatre en Mediterranée et trois sur la Seine), puis les 50 % restants en 2000 pour fonder Sea Invest France. Avec Léon-Vincent, cela fait du groupe belge le tout premier opérateur de transit maritime de marchandises en France.


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