| Revirement complet de situation depuis
début octobre. Alors que tout laissait entendre que Penly tenait la corde, cest
finalement la centrale nucléaire de Flamanville, dans la Manche, qui hérite du premier
EPR français. Un choix purement politique que lattribution de ce réacteur
nucléaire de troisième génération à une région économiquement sinistrée et où
tous les élus à lexception des Verts faisaient front commun. Adieu
veaux, vaches, cochons, couvées
Le journal Les Echos, bien introduit auprès des
cabinets ministériels de Jean-Pierre Raffarin et Nicolas Sarkozy, avait vendu la mèche
mercredi matin. Le nouveau président dEDF, Pierre Gadonneix, la confirmé
hier midi à Paris à lissue dune réunion du conseil dadministration de
la société dEtat : cest le site de Flamanville, près de Cherbourg dans la
Manche, qui hérite du premier « démonstrateur » EPR, un réacteur nucléaire à eau
pressurisée de troisième génération présenté comme plus sûr que ses grands frères.
Cest donc finalement la politique qui la emporté dans cette
affaire. Tout désignait la centrale de Penly pour être choisie : un emplacement déjà
pré-aménagé, prévu lors de la construction des deux premières tranches dans la
perspective dune troisième et même dune quatrième, des lignes pour le
transport de lélectricité déjà en place, une proximité avec lAngleterre
(via les câbles souterrains) pour y vendre lélectricité en excédent, une
population apparemment peu hostile au nucléaire et des élus locaux qui réclamaient ce
projet au nom de lemploi.
Lobbying redoutable des
Bas-Normands
Pas tous les élus, pourtant : Sandrine Hurel (PS)
conseillère générale du canton de Dieppe-Est, se ralliait à lEPR au nom de
lemploi et du développement économique, mais Alain Le Vern, qui gouverne la
Région avec les Verts, ne montrait pas trop dempressement à défendre une
troisième tranche. Mais cest surtout la position de Laurent Fabius, décidément en
ce moment très « contestataire » qui a incité le gouvernement à ne pas lui faire de
cadeau. Car donner lEPR à sa région délection revenait à lui donner un
moyen de contester une décision gouvernementale, tout en lui faisant un joli cadeau
économique dont il aurait pu dire tout en profitant de la fiscalité
quil nen voulait pas.
Mais en Basse-Normandie, Claude Gatignol, député UMP et président de la
commission énergie à lAssemblée nationale, a fait le forcing et
lunion de presque tous les partis autour de lui pour décrocher la timbale
EPR. Avec dautant de force ces derniers jours quen plus des pertes
demploi à la Direction des constructions navales, le bassin cherbourgeois voyait
tomber la mauvaise nouvelle du désengagement de la compagnie transmanche P&O. Le coup
de grâce.
Conséquence : tout le travail des ingénieurs dEDF qui planchaient sur
lhypothèse Penly depuis des mois à tel point quun cadre supérieur
qui avait demandé une mutation a été prié dattendre un peu a volé en
éclats en quinze jours du fait dune volonté politique. Et le député Gatignol a
réalisé un joli coup en proposant à EDF, pour minimiser le surcoût des 120 km de
lignes haute-tension à construire à Flamanville, une réduction de taxe professionnelle.
Edouard et Laurent nont
pas fait la paire
Face à cela, Edouard Leveau qui sest fâché avec ses
amis politiques - en septembre 2002 dabord en présentant son épouse aux cantonales
contre lavis de lUMP du département, au printemps 2004 en claquant la porte
du groupe UMP à lAssemblée nationale à cause de son bateau, et en septembre 2004
enfin en soutenant une liste dissidente aux sénatoriales ne risquait évidemment
pas davoir les faveurs de Matignon et de Bercy. Un député UMP peu influent, un
dirigeant national du PS très redouté dans le même coin : il nen fallait pas plus
pour que le gouvernement choisisse de faire plaisir au plus docile élu du Cotentin.
Car derrière lapparente décision dEDF et de son président,
cest en réalité lUMP qui a choisi. Lentreprise publique de
lénergie ne semblait en effet pas pressée de lancer lEPR. Ce nest pas
elle qui fabrique le cur de ce démonstrateur de 3 milliards deuros, mais le
consortium franco-allemand Areva-Siemens. Elle produit suffisamment délectricité
pour les besoins du pays. Et même pour en exporter. Doù les longues
tergiversations de son ancien président François Roussely et le feuilleton qui a suivi
le non-renouvellement de son mandat en juillet.
Mais le gouvernement, lui, veut lEPR, ce « démonstrateur » qui, en
fonctionnement en France, serait une vitrine pour les pays étrangers susceptibles de
lacheter. Cest ce que pense le Canard enchaîné de mercredi (qui par ailleurs
indiquait que le site favori restait Penly), ainsi que Stéphane Lhomme, du réseau Sortir
du nucléaire, qui nous indiquait mercredi que « plus ça va, plus nous avons
limpression que personne ne veut de ce réacteur pourri qui présente des dangers
dexplosion sous son cur, et qui coûte très cher, mais quEDF est
obligé de faire sous la pression de son actionnaire, lEtat. Nous, en tout cas, nous
nen voulons ni à Penly, ni à Flamanville ». On sen serait douté...
O.B.
Les retombées
reportées pour Penly
« 67 millions dheures de travail et 10 millions
deuros par an »
Quelles retombées aurait eu lEPR en terme
demploi, de fiscalité et dimage pour la région dieppoise ? Nous avions posé
la question il y a un six semaines à Daniel Joffroy, expert en la matière puisquil
gère déjà pour la communauté de communes du Petit-Caux les retombées des deux
tranches de Penly.
La construction dun troisième réacteur nucléaire à Penly en plus des
tranches déjà en service représenterait pour la région dieppoise un chantier de
millions dheures de travail. Ce ne sera pas pour tout de suite... En effet, 2 000
ouvriers uvreraient durant sept ans durée estimée pour la construction du
démonstrateur EPR à raison de 200 jours ouvrés par an, vingt-quatre heures sur
vingt-quatre. Soit 2000 x 200 x 24 x 7 = 67 millions dheures de travail.
« La décision de Penly aurait évidemment été une bonne chose pour toute la
région dieppoise, essentiellement pour lemploi » souligne Daniel Joffroy, maire de
Belleville-sur-Mer et président de la communauté de communes du Petit-Caux sur le
territoire de laquelle se trouve implantée la centrale nucléaire. « Même si lon
sait que tous les ouvriers qui auraient travaillé sur le chantier nauraient pas
tous été de la région, cela aurait représenté un nombre phénoménal dheures de
travail ».
En plus de ces 67 millions dheures de travail sur le site, le réacteur
EPR nécessitera la présence constante de 200 agents EDF, techniciens, administratifs,
ouvriers, personnel dentretien, dencadrement
Ils sont actuellement 5 à
600 pour les deux tranches en fonctionnement. 200 agents supplémentaires, ce sera selon
Daniel Joffroy, « une population qui disposera de revenus, qui consommera et créera
dautres emplois induits, et qui participera à la vie sociale, associative, sportive
et politique ». Mais il faudra pour cela attendre le deuxième, voire le troisième
réacteur EPR pourtant promis par le nouveau PDG dEDF aux élus locaux il y a quinze
jours.
Retombées fiscales et pôle
technologique
Pour les communes proches de la centrale ou tout au
moins pour une collectivité nationale ou territoriale si lEtat change dici
là le mode de perception de la taxe professionnelle sur les entreprises, une tranche
nucléaire cest aussi beaucoup de retombées fiscales pour les habitants : 20
millions deuros par an pour les communes voisines dans létat actuel des deux
tranches, soit « 12 millions pour rembourser les emprunts que nous avons réalisés pour
aménager des équipements (routes, infrastructures, salles des fêtes, de sport,
Ludibulle
) et 8 millions reversés aux autres collectivités, dont la Ville de
Dieppe » souligne Daniel Joffroy. Autrement dit, une troisième tranche, cela aurait
été en létat actuel 6 millions pour le Petit Caux et 4 millions pour les autres
collectivités voisines, ou si la loi change, 10 millions pour lune ou lautre
collectivité (Département, Région, Etat
).
Enfin, en terme dimage, le président de la com-com du Petit Caux ne
craignait pas celle dun « bassin touristique nucléarisé » qui ferait fuir des
visiteurs plus sensibles à lécologie antinucléaire quaux avantages
économiques. « LEPR représente une avancée technologique intéressante, qui
pourrait le cas échéant être accompagnée de formations pointues sur le nucléaire
français dans la région dieppoise. Nous pourrions imaginer, pourquoi pas, un pôle de
formation spécialisé dans latome autour de Dieppe ». Après le pôle verrier de
la vallée de la Bresle, le pôle nucléaire du Pays dieppois ? Pas pour tout de suite...
O.B.
Réactions
Sébastien Jumel (conseiller général PCF
de Dieppe-Ouest) :
« Un mauvais coup de plus contre la région dieppoise
et ses habitants »
Pierre Gadonneix, le président dEDF - nouvellement
désigné par le président Chirac et Nicolas Sarkozy - vient dannoncer que
Flamanville était retenu pour accueillir la construction du premier réacteur de
démonstration EPR, un projet dinvestissement de lordre de 8 milliards
deuros.
Cette décision nous satisfait en ce quelle donne le signal dune
relance de la production dénergie nucléaire nécessaire pour le développement
durable. Mais elle ne répond pas à nos attentes quant au choix du site.
Alors quobjectivement, le site de Penly était le mieux placé pour
accueillir lEPR, alors quau plan technique, tout était prévu pour les
tranches 3 et 4, les lignes haute tension déjà construites et les capacités de
refroidissement garanties, alors que lensemble des élus, des acteurs économiques
locaux avaient exprimé leur accord avec le projet, le député-maire Edouard Leveau fait
la démonstration une fois de plus de son incapacité à défendre utilement et
efficacement les intérêts de notre région.
Force est de constater que le député-maire na pas su, malgré la
mobilisation des forces de notre région, convaincre le gouvernement et lentreprise
EDF que Penly était le site le mieux approprié et le moins coûteux. Pourtant, au
conseil général de Seine-Maritime, javais su convaincre la majorité et
lopposition dêtre unanimes pour revendiquer et accueillir lEPR.
Une telle implantation aurait constitué une opportunité pour redynamiser
lactivité économique et lemploi dans notre secteur dont le taux de chômage
est au-dessus de la moyenne nationale.
Ce projet aurait apporté une manne financière nécessaire pour les communes
avoisinantes et utile pour mettre en place des projets pour les habitants. La décision
politique du gouvernement UMP est une mauvaise nouvelle. Cest un coup bas de plus,
un coup bas de trop contre Dieppe et ses habitants ».
De leur côté, les députés UMP Antoine Rufenacht et Alfred Trassy-Paillogues
estiment au contraire que cest « la frilosité, voire lhostilité » des
présidents de la Région et du Département qui sont la cause de cette décision...
Edouard Leveau : « Un choix
politique »
Estimant quil avait « tout fait pour convaincre EDF
et le gouvernement que Penly est la meilleure solution technique », Edouard Leveau nous
répétait mercredi, alors que tous les indicateurs donnaient Flamanville gagnant, que «
si EDF fait un choix technique, cest Penly, si au contraire cest un choix
politique qui est retenu, cest Flamanville ». Le choix a donc été politique, et
cela ne va pas rapprocher le député en rupture dUMP de son parti de
gouvernement... |