Journal du 22 octobre 2004

Le président d'EDF a choisi Flamanville
Penly passe à côté

Revirement complet de situation depuis début octobre. Alors que tout laissait entendre que Penly tenait la corde, c’est finalement la centrale nucléaire de Flamanville, dans la Manche, qui hérite du premier EPR français. Un choix purement politique que l’attribution de ce réacteur nucléaire de troisième génération à une région économiquement sinistrée et où tous les élus – à l’exception des Verts – faisaient front commun.

Adieu veaux, vaches, cochons, couvées… Le journal Les Echos, bien introduit auprès des cabinets ministériels de Jean-Pierre Raffarin et Nicolas Sarkozy, avait vendu la mèche mercredi matin. Le nouveau président d’EDF, Pierre Gadonneix, l’a confirmé hier midi à Paris à l’issue d’une réunion du conseil d’administration de la société d’Etat : c’est le site de Flamanville, près de Cherbourg dans la Manche, qui hérite du premier « démonstrateur » EPR, un réacteur nucléaire à eau pressurisée de troisième génération présenté comme plus sûr que ses grands frères.

C’est donc finalement la politique qui l’a emporté dans cette affaire. Tout désignait la centrale de Penly pour être choisie : un emplacement déjà pré-aménagé, prévu lors de la construction des deux premières tranches dans la perspective d’une troisième et même d’une quatrième, des lignes pour le transport de l’électricité déjà en place, une proximité avec l’Angleterre (via les câbles souterrains) pour y vendre l’électricité en excédent, une population apparemment peu hostile au nucléaire et des élus locaux qui réclamaient ce projet au nom de l’emploi.

Lobbying redoutable des Bas-Normands

Pas tous les élus, pourtant : Sandrine Hurel (PS) conseillère générale du canton de Dieppe-Est, se ralliait à l’EPR au nom de l’emploi et du développement économique, mais Alain Le Vern, qui gouverne la Région avec les Verts, ne montrait pas trop d’empressement à défendre une troisième tranche. Mais c’est surtout la position de Laurent Fabius, décidément en ce moment très « contestataire » qui a incité le gouvernement à ne pas lui faire de cadeau. Car donner l’EPR à sa région d’élection revenait à lui donner un moyen de contester une décision gouvernementale, tout en lui faisant un joli cadeau économique dont il aurait pu dire – tout en profitant de la fiscalité – qu’il n’en voulait pas.

Mais en Basse-Normandie, Claude Gatignol, député UMP et président de la commission énergie à l’Assemblée nationale, a fait le forcing – et l’union de presque tous les partis autour de lui – pour décrocher la timbale EPR. Avec d’autant de force ces derniers jours qu’en plus des pertes d’emploi à la Direction des constructions navales, le bassin cherbourgeois voyait tomber la mauvaise nouvelle du désengagement de la compagnie transmanche P&O. Le coup de grâce.

Conséquence : tout le travail des ingénieurs d’EDF qui planchaient sur l’hypothèse Penly depuis des mois – à tel point qu’un cadre supérieur qui avait demandé une mutation a été prié d’attendre un peu – a volé en éclats en quinze jours du fait d’une volonté politique. Et le député Gatignol a réalisé un joli coup en proposant à EDF, pour minimiser le surcoût des 120 km de lignes haute-tension à construire à Flamanville, une réduction de taxe professionnelle.

Edouard et Laurent n’ont pas fait la paire

Face à cela, Edouard Leveau qui s’est fâché avec ses amis politiques - en septembre 2002 d’abord en présentant son épouse aux cantonales contre l’avis de l’UMP du département, au printemps 2004 en claquant la porte du groupe UMP à l’Assemblée nationale à cause de son bateau, et en septembre 2004 enfin en soutenant une liste dissidente aux sénatoriales – ne risquait évidemment pas d’avoir les faveurs de Matignon et de Bercy. Un député UMP peu influent, un dirigeant national du PS très redouté dans le même coin : il n’en fallait pas plus pour que le gouvernement choisisse de faire plaisir au plus docile élu du Cotentin.

Car derrière l’apparente décision d’EDF et de son président, c’est en réalité l’UMP qui a choisi. L’entreprise publique de l’énergie ne semblait en effet pas pressée de lancer l’EPR. Ce n’est pas elle qui fabrique le cœur de ce démonstrateur de 3 milliards d’euros, mais le consortium franco-allemand Areva-Siemens. Elle produit suffisamment d’électricité pour les besoins du pays. Et même pour en exporter. D’où les longues tergiversations de son ancien président François Roussely et le feuilleton qui a suivi le non-renouvellement de son mandat en juillet.

Mais le gouvernement, lui, veut l’EPR, ce « démonstrateur » qui, en fonctionnement en France, serait une vitrine pour les pays étrangers susceptibles de l’acheter. C’est ce que pense le Canard enchaîné de mercredi (qui par ailleurs indiquait que le site favori restait Penly), ainsi que Stéphane Lhomme, du réseau Sortir du nucléaire, qui nous indiquait mercredi que « plus ça va, plus nous avons l’impression que personne ne veut de ce réacteur pourri qui présente des dangers d’explosion sous son cœur, et qui coûte très cher, mais qu’EDF est obligé de faire sous la pression de son actionnaire, l’Etat. Nous, en tout cas, nous n’en voulons ni à Penly, ni à Flamanville ». On s’en serait douté...

O.B.

Les retombées reportées pour Penly
« 67 millions d’heures de travail et 10 millions d’euros par an »

Quelles retombées aurait eu l’EPR en terme d’emploi, de fiscalité et d’image pour la région dieppoise ? Nous avions posé la question il y a un six semaines à Daniel Joffroy, expert en la matière puisqu’il gère déjà pour la communauté de communes du Petit-Caux les retombées des deux tranches de Penly.

La construction d’un troisième réacteur nucléaire à Penly en plus des tranches déjà en service représenterait pour la région dieppoise un chantier de millions d’heures de travail. Ce ne sera pas pour tout de suite... En effet, 2 000 ouvriers œuvreraient durant sept ans – durée estimée pour la construction du démonstrateur EPR – à raison de 200 jours ouvrés par an, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Soit 2000 x 200 x 24 x 7 = 67 millions d’heures de travail.

« La décision de Penly aurait évidemment été une bonne chose pour toute la région dieppoise, essentiellement pour l’emploi » souligne Daniel Joffroy, maire de Belleville-sur-Mer et président de la communauté de communes du Petit-Caux sur le territoire de laquelle se trouve implantée la centrale nucléaire. « Même si l’on sait que tous les ouvriers qui auraient travaillé sur le chantier n’auraient pas tous été de la région, cela aurait représenté un nombre phénoménal d’heures de travail ».

En plus de ces 67 millions d’heures de travail sur le site, le réacteur EPR nécessitera la présence constante de 200 agents EDF, techniciens, administratifs, ouvriers, personnel d’entretien, d’encadrement… Ils sont actuellement 5 à 600 pour les deux tranches en fonctionnement. 200 agents supplémentaires, ce sera selon Daniel Joffroy, « une population qui disposera de revenus, qui consommera et créera d’autres emplois induits, et qui participera à la vie sociale, associative, sportive et politique ». Mais il faudra pour cela attendre le deuxième, voire le troisième réacteur EPR pourtant promis par le nouveau PDG d’EDF aux élus locaux il y a quinze jours.

Retombées fiscales et pôle technologique

Pour les communes proches de la centrale – ou tout au moins pour une collectivité nationale ou territoriale si l’Etat change d’ici là le mode de perception de la taxe professionnelle sur les entreprises, une tranche nucléaire c’est aussi beaucoup de retombées fiscales pour les habitants : 20 millions d’euros par an pour les communes voisines dans l’état actuel des deux tranches, soit « 12 millions pour rembourser les emprunts que nous avons réalisés pour aménager des équipements (routes, infrastructures, salles des fêtes, de sport, Ludibulle…) et 8 millions reversés aux autres collectivités, dont la Ville de Dieppe » souligne Daniel Joffroy. Autrement dit, une troisième tranche, cela aurait été en l’état actuel 6 millions pour le Petit Caux et 4 millions pour les autres collectivités voisines, ou si la loi change, 10 millions pour l’une ou l’autre collectivité (Département, Région, Etat…).

Enfin, en terme d’image, le président de la com-com du Petit Caux ne craignait pas celle d’un « bassin touristique nucléarisé » qui ferait fuir des visiteurs plus sensibles à l’écologie antinucléaire qu’aux avantages économiques. « L’EPR représente une avancée technologique intéressante, qui pourrait le cas échéant être accompagnée de formations pointues sur le nucléaire français dans la région dieppoise. Nous pourrions imaginer, pourquoi pas, un pôle de formation spécialisé dans l’atome autour de Dieppe ». Après le pôle verrier de la vallée de la Bresle, le pôle nucléaire du Pays dieppois ? Pas pour tout de suite...

O.B.

Réactions

Sébastien Jumel (conseiller général PCF de Dieppe-Ouest) :
« Un mauvais coup de plus contre la région dieppoise
et ses habitants »

Pierre Gadonneix, le président d’EDF - nouvellement désigné par le président Chirac et Nicolas Sarkozy - vient d’annoncer que Flamanville était retenu pour accueillir la construction du premier réacteur de démonstration EPR, un projet d’investissement de l’ordre de 8 milliards d’euros.

Cette décision nous satisfait en ce qu’elle donne le signal d’une relance de la production d’énergie nucléaire nécessaire pour le développement durable. Mais elle ne répond pas à nos attentes quant au choix du site.

Alors qu’objectivement, le site de Penly était le mieux placé pour accueillir l’EPR, alors qu’au plan technique, tout était prévu pour les tranches 3 et 4, les lignes haute tension déjà construites et les capacités de refroidissement garanties, alors que l’ensemble des élus, des acteurs économiques locaux avaient exprimé leur accord avec le projet, le député-maire Edouard Leveau fait la démonstration une fois de plus de son incapacité à défendre utilement et efficacement les intérêts de notre région.

Force est de constater que le député-maire n’a pas su, malgré la mobilisation des forces de notre région, convaincre le gouvernement et l’entreprise EDF que Penly était le site le mieux approprié et le moins coûteux. Pourtant, au conseil général de Seine-Maritime, j’avais su convaincre la majorité et l’opposition d’être unanimes pour revendiquer et accueillir l’EPR.

Une telle implantation aurait constitué une opportunité pour redynamiser l’activité économique et l’emploi dans notre secteur dont le taux de chômage est au-dessus de la moyenne nationale.

Ce projet aurait apporté une manne financière nécessaire pour les communes avoisinantes et utile pour mettre en place des projets pour les habitants. La décision politique du gouvernement UMP est une mauvaise nouvelle. C’est un coup bas de plus, un coup bas de trop contre Dieppe et ses habitants ».

De leur côté, les députés UMP Antoine Rufenacht et Alfred Trassy-Paillogues estiment au contraire que c’est « la frilosité, voire l’hostilité » des présidents de la Région et du Département qui sont la cause de cette décision...

Edouard Leveau : « Un choix politique »

Estimant qu’il avait « tout fait pour convaincre EDF et le gouvernement que Penly est la meilleure solution technique », Edouard Leveau nous répétait mercredi, alors que tous les indicateurs donnaient Flamanville gagnant, que « si EDF fait un choix technique, c’est Penly, si au contraire c’est un choix politique qui est retenu, c’est Flamanville ». Le choix a donc été politique, et cela ne va pas rapprocher le député en rupture d’UMP de son parti de gouvernement...


Archives 1998   Archives 1999   Archives 2000  Archives 2001  Archives 2002 
Archives 2003  Archives 2004
Recherche   Accueil