Journal du 22 octobre 2004

La Cour de cassation a rendu son arrêt
dans l'affaire des emplois fictifs

Cuvilliez définitivement condamné,
la CGT à nouveau poursuivie

Cette fois, c’est fini. L’ancien député-maire de Dieppe a définitivement été condamné dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie à un an de prison avec sursis et à la privation de ses droits civiques, civils et de famille pour deux ans - ce qui l’oblige à démissionner du conseil municipal. La Cour de cassation a rejeté son pourvoi, ce qui entraîne automatiquement la radiation des listes électorales pour cinq ans. En revanche, la CGT, accusée d’avoir bénéficié des emplois fictifs, devra repasser devant la cour d’appel de Rouen.

La Cour de cassation n’a pas attendu la fin du procès Juppé. Alors que le sort de l’ancien Premier ministre est pourtant intimement lié à celui de l’ancien député-maire de Dieppe, la juridiction suprême de la République a mis un terme à la carrière politique de Christian Cuvilliez, comme nous l’avions laissé entendre dans notre édition du 13 juin 2003.

Les deux affaires sont pourtant différentes sur le fond. Christian Cuvilliez revendique politiquement le fait qu’une ville comme Dieppe ait aidé un syndicat représentatif (la CGT) en lui fournissant de la main d’œuvre (deux emplois, William Pillon et Gilbert Louvet) au nom de la « valeur ajoutée sociale à la gestion de l’action municipale et d’engagements électoraux pris depuis 1971 ». Alain Juppé, lui, nie avoir été au courant d’emplois fictifs de la mairie de Paris au bénéfice du RPR.

Mais le sort des deux hommes sera le même si la cour d’appel de Versailles maintient la condamnation d’Alain Juppé : l’inscription au casier judiciaire d’un délit prévu par les articles 432-10 à 432-16 du code pénal (dont les détournements de fonds publics dont sont taxés les emplois fictifs) entraîne la radiation automatique des listes électorales pour cinq ans. Si deux cours d’appel peuvent rendre deux arrêts différents, comment imaginer que sur deux affaires similaires sur la forme, la juridicition unique qu’est la Cour de cassation rende un arrêt noir pour Cuvilliez, et un blanc pour Juppé ? On pouvait donc penser que la juridiction ultime attendrait l’arrêt Juppé avant de statuer sur Cuvilliez. Il n’en a rien été…

Démissionné
du conseil et inéligible pour cinq ans

C’est même en plein procès Juppé que la Cour de cassation a rendu public l’arrêt rendu à l’issue de l’audience du 28 septembre dernier. Le président Cotte et ses conseillers ont déclaré irrecevable le pourvoi en cassation de la CGT (parce que formulé trop tard), ont rejeté les pourvois de Christian Cuvillez, William Pillon (l’employé de la CGT payé par la Ville) et Gilbert Louvet (le responsable du PCF payé par la Ville), et cassé l’arrêt de la cour d’appel de Rouen sur la base du pourvoi déposé par le procureur général de la cour d’appel de Rouen et la Ville de Dieppe uniquement sur la relaxe de la CGT. Celle-ci, accusée de recel de détournement de fonds publics, devra être rejugée devant la cour d’appel de Caen.

On le voit, la Cour de cassation n’a pas été tendre avec les élus communistes et leurs amis de la CGT. Alors qu’en juin 2003, Christian Cuvilliez nous déclarait qu’il ne pouvait se « résoudre à ce que la relaxe ne soit prononcée qu’à moitié » (à l’égard de la CGT), et que c’était là la raison de son pourvoi en cassation pour rétablir son honneur, c’est le contraire qui vient de se produire : ce sont les condamnations qui risquent de ne plus être « prononcées qu’à moitié », si la cour d’appel de Caen venait à condamner à son tour la CGT…

Christian Cuvilliez est donc définitivement condamné à un an de prison avec sursis et deux ans d’interdiction des droits civiques, civils et de famille pour « détournement de fonds publics et recel ». Contacté, il n’a souhaité faire aucun commentaire concernant « une décision qui ne m’a pas encore été signifiée ». Surprenant, alors que nous nous la sommes procurée mercredi… Il s’étonne simplement de « l’apprendre par téléphone » et nous indique qu’il réagira « quand je recevrai l’arrêt ». La suppression des droits civiques de l’ancien député-maire le contraindra à démissionner du conseil municipal, et il ne pourra figurer sur les listes électorales (donc ni voter, ni se présenter) durant une période de cinq ans. Un coup dur pour le Parti communiste, même si le dauphin de Christian Cuvilliez, le conseiller général Sébastien Jumel, a déjà pris le relais du PCF localement. Edouard Leveau, partie civile en tant que maire actuel, affirme que cette histoire « m’ennuie tout de même pour l’image de la ville ». Cela étant, il se réjouit que « ce genre de choses soit puni » et se refuse à tout autre commentaire. Gilbert Louvet et William Pillon sont, eux, définitivement condamnés à six mois de prison avec sursis pour « recel de détournement de fonds publics ».

La CGT sera rejugée

Les pourvois rejetés par la Cour de cassation concernaient la procédure judiciaire (contestation d’une commission rogatoire du 19 septembre 2000) et le fond de l’affaire (« défaut de motif et manque de base légale » pour estimer que le « prêt de personnel » par une collectivité constitue un détournement de fonds publics). Mais la Cour de cassation a confirmé l’arrêt de la cour d’appel de Rouen, « au motif que Christian Cuvilliez était informé de l’existence de ces mises à disposition au profit de l’union locale CGT ; qu’il n’ignorait pas que la collectivité territoriale dont il était le maire, réglait les salaires et les charges sociales de ces personnes travaillant au service de l’union locale CGT ».

La cour estimait en outre que « Christian Cuvilliez ne peut justifier la prise en charge de ces dépenses par la représentativité du syndicat CGT sur le plan local », que ni William Pillon, ni Gilbert Louvet « n’avait un bureau et ne disposait d’un téléphone au sein de la mairie de Dieppe, et que ni l’un ni l’autre, dans l’annuaire de la ville de Dieppe édité en avril 2000, ne figurait dans la nomenclature des membres du cabinet du député-maire de Dieppe ». Les trois hommes ont en outre été condamnés à verser 3 000 euros à laVille de Dieppe.

Enfin, si la CGT avait été relaxée par la cour d’appel de Rouen au motif que son secrétaire général, Philippe Stalin, « n’a jamais détenu personnellement ni pour le compte de cette organisation syndicale des fonds publics détournés au préjudice de la Ville de Dieppe », cet argument a été jugé irrecevable par la Cour de cassation. « Sans rechercher si la personne morale poursuivie (la CGT) avait, en connaissance de cause (...) bénéficié de tout moyen du produit des fonds publics détournés (...) l’arrêt (de la cour d’appel) a méconnu le sens et la portée » de la loi. En clair : si la CGT savait, elle doit être condamnée. Et de renvoyer l’affaire devant la cour d’appel de Caen. Fermez le ban…

O.B.

La fin d’une longue procédure

* 29 mars 1999 : une lettre anonyme dénonçant « cinq emplois fictifs » arrive sur le bureau du procureur de la République au tribunal de Dieppe. En fait, la justice n’a pas retenu les trois autres, du personnel communal mis à disposition pour l’entretien des locaux de la CGT qui appartiennent à la Ville.

* 12 septembre 2000 : William Pillon et Gilbert Louvet sont entendus par les enquêteurs.

* 19 septembre 2000 : le juge d’instruction Antoine Levaillant de Charny est saisi par le procureur de la République, il délivre une commission rogatoire à la brigade financière de Rouen. L’enquête démarre, avec perquisition à la mairie de Dieppe le 27 septembre et mise en examen de William Pillon et Gilbert Louvet.

* 23 octobre 2000 : Christian Cuvilliez, alors député-maire de Dieppe, est entendu par les enquêteurs, ainsi que plusieurs cadres de la mairie. Il sera mis en examen le 30 novembre pour « détournement de fonds publics ».

* 8 décembre 2000 : Philippe Stalin, secrétaire général de la CGT jusqu’au printemps 2004, est entendu à son tour.

* 21 décembre 2000 : Christian Cuvilliez ne répond pas à une convocation du juge, et dépose une requête en suspicion légitime à l’encontre du magistrat instructeur. Il s’y rendra finalement en mars 2001 en présence de manifestants qui crient au procès politique. Ce qui ne peut qu’irriter la justice…

* 26 avril 2002 : le tribunal correctionnel de Dieppe condamne Christian Cuvilliez à un an de prison avec sursis et cinq ans de privation de ses droits civiques, civils et de famille. William Pillon et Gilbert Louvet sont, eux, condamnés à six mois de prison avec sursis, et la CGT à 3 000 euros d’amende. Ils font appel, et l’audience se déroule le 20 mars 2003.

* 11 juin 2003 : la cour d’appel de Rouen condamne Christian Cuvilliez à un an de prison avec sursis et deux ans de suppression des droits. La peine de six mois de prison avec sursis est maintenue pour William Pillon et Gilbert Louvet.

* 28 septembre 2004 : la Cour de cassation rejette les pourvois des trois hommes, mais retient celui du procureur général de la cour d’appel de Rouen et de la mairie de Dieppe contre la relaxe de la CGT, qui devra être rejugée (probablement début 2005) par la cour d’appel de Caen.


Archives 1998   Archives 1999   Archives 2000  Archives 2001  Archives 2002 
Archives 2003  Archives 2004
Recherche   Accueil