Journal du 30 novembre 2004

Une loi pour rendre le CV anonyme
Une nouvelle chance
pour Rachid, Karima et les autres ?

L’amendement sur le CV anonyme devrait redonner de l’espoir à ces millions de postulants à l’emploi, recalés à cause de leur couleur ou de leurs origines. Si le projet paraît séduisant, la route qui reste à parcourir est longue pour ces personnes de nationalité étrangère. Rencontre avec une animatrice Anpe et des femmes sans emploi de Neuville-lès-Dieppe.

Accorder l’égalité des chances dans l’accès à un premier entretien d’embauche » est une volonté très marquée de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale qui veut instaurer l’anonymat des CV. Plus de photo, de nom, de sexe, ni d’âge pour donner le plus de chance possible aux postulants. Un amendement au projet de loi Borloo sur la Cohésion sociale a été proposé mercredi par la commision parlementaire.

Force est de constater que le débat est enfin lancé. Dans les faits, tout le monde approuve. N’empêche qu’à Dieppe, on peut se demander où sont les travailleurs étrangers. La question n’est pas d’incriminer les employeurs dieppois mais plutôt de s’interroger sur les mesures à prendre pour intégrer les communautés étrangères.

« Il n’y a pas un grand nombre d’étrangers à Dieppe, on compte des communautés turques, marocaines et algériennes. On ne les voit pas beaucoup en ville, ni à la mission locale. Ils restent dans les quartiers de Neuville-lès-Dieppe et du Val-Druel. Difficile alors de voir s’ils subissent des discriminations à l’embauche », explique Laurence Valliot, conseillère Anpe.

Cet amendement, s’il est voté, permettra-t-il à des personnes étrangères de trouver un emploi plus rapidement ? L’initiative qui vise à lutter contre les discriminations à l’embauche n’est de toute façon pas nouvelle. A Dieppe par exemple, Laurence Valliot, agent Anpe, mise à disposition de la mission locale Côte d’Albâtre, travaille depuis 2001 au sein du programme européen Espere (engagement du service public de l’emploi pour restaurer l’égalité) qui vise à améliorer, prévenir et lutter contre les discriminations à l’embauche.

Laurence fait partie des soixante formateurs-intervenants sur le territoire, qui animent et sensibilisent des agents Anpe à ces questions.

« Il est évident que la durée de chômage est plus longue pour les étrangers. Et pour les femmes de nationalité étrangère, c’est encore pire. On constate également que ces jeunes femmes ont tendance à trouver des emplois sous-qualifiés », explique Laurence Valliot.

Quant aux cas concrets, difficile de les identifier : « Un cas nous a été rapporté un jour. Un jeune a envoyé son CV, tout s’est bien passé jusque-là et finalement lorsque le jeune homme noir s’est présenté, il n’a pas été embauché : il a pensé que sa couleur de peau y était pour quelque chose, mais comment vraiment le déterminer ? C’est compliqué », ajoute la conseillère Anpe.

Banque de données anonymes

Le CV anonyme ne serait de toute façon qu’une continuité car ce principe d’anonymat existe déjà à l’Anpe depuis 2001. Les employeurs doivent ainsi aller consulter les offres des demandeurs sans que l’identité de ces derniers ne soit dévoilée.

Le CV anonyme sera certainement une première étape parcourue par les postulants. Reste aux employeurs à ne pas les juger sur leur origine lorsque ces derniers se présenteront. Car lorsque les demandeurs d’emplois se présenteront, ils auront sans aucun doute retrouvé leur nom et leur couleur de peau.

Virginie Veiss

Rencontre avec des femmes étrangères à Neuville
La couleur de peau, frein à l’emploi

Elles s’appellent N’Daye, Rekia, Linda ou encore Fatima. Elles sont gambiennes ou algériennes et ont toutes en commun la même histoire : arrivées en France il y a quelques années, elles n’ont jamais pu trouver de travail. N’Daye par exemple, est arrivée en 1979 à Dieppe. Elle aurait souhaité travailler avec des enfants, des personnes âgées et acceptait même de faire des ménages.

« A chaque fois, c’était la même chose, quand je faisais des démarches, on me disait que ce n’était pas possible parce que je n’avais pas mon permis. Alors, j’ai passé mon permis et là, finalement il n’y avait plus de travail », explique N’Daye. Cette dernière est sûre d’une chose : sa couleur de peau, noire, a toujours été un frein. Et pourtant, elle ne s’est jamais laissé abattre : « Je continue à aller à l’Anpe et là, je suis en train de monter un dossier pour être nourrice agréée. Maintenant, il va falloir que les gens veuillent bien me confier leurs enfants », dit-elle en riant.

Rekia, algérienne de 50 ans, est dans la même situation. Plusieurs fois, elle a déposé des dossiers à la mairie, sans succès.

Linda, elle aussi algérienne, était assistante d’éducation avant d’arriver à Dieppe en 2001. Aujourd’hui, elle cherche un emploi comme aide-ménagère. Parce que fataliste, elle se dit « que ce n’est pas la peine de chercher dans ma spécialité. Je ne trouverai pas de travail ». Fatiguée, Linda raconte alors que son mari lui aussi est victime de discrimination. « Mon mari a tous ses permis poids lourds. On nous a prévenus qu’une entreprise cherchait un chauffeur. Le dossier constitué, il s’est présenté pour la place… On attend toujours ». Alors, pour ne pas se laisser aller, il est parti travailler à Paris.

« Double loyer, allers-retours en train, toute la famille vit cette situation depuis huit mois ». Tout cela pour manger, en se disant qu’un jour, ça s’arrangera.

Le travail passe par l’intégration

« Ces familles ne demandent pas la charité. Elles veulent travailler pour s’intégrer. Et pour s’intégrer, il faut travailler. C’est un cercle vicieux », explique Fatima, animatrice à Neuville-lès-Dieppe. Alors que pensent ces femmes du CV anonyme ? « C’est sûr que quand on s’appelle Karim ou Abdel, ce n’est pas facile de trouver un emploi. Même si les personnes étrangères se font recaler à l’entretien, on pourra se battre et lutter réellement contre les discriminations », explique Fatima.

Le même problème pour leurs enfants

Et ce qui désole le plus ces femmes, c’est que les discriminations se perpétuent de génération en génération. « Ma fille a un BTS et ne trouve pas de travail. Son frère a voulu faire un BTS et n’a pas trouvé de patron », raconte N’Daye. « Moi, j’ai trois enfants à l’université et je m’inquiète énormément pour leur avenir », raconte une autre femme.

Alors CV anonyme ou pas, elles ont bien du mal à penser à l’avenir et surtout, elles n’y croient plus.


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