| Lamendement sur le CV anonyme
devrait redonner de lespoir à ces millions de postulants à lemploi, recalés
à cause de leur couleur ou de leurs origines. Si le projet paraît séduisant, la route
qui reste à parcourir est longue pour ces personnes de nationalité étrangère.
Rencontre avec une animatrice Anpe et des femmes sans emploi de Neuville-lès-Dieppe. Accorder
légalité des chances dans laccès à un premier entretien dembauche »
est une volonté très marquée de la commission des Affaires sociales de
lAssemblée nationale qui veut instaurer lanonymat des CV. Plus de photo, de
nom, de sexe, ni dâge pour donner le plus de chance possible aux postulants. Un
amendement au projet de loi Borloo sur la Cohésion sociale a été proposé mercredi par
la commision parlementaire.
Force est de constater que le débat est enfin lancé. Dans les faits, tout le
monde approuve. Nempêche quà Dieppe, on peut se demander où sont les
travailleurs étrangers. La question nest pas dincriminer les employeurs
dieppois mais plutôt de sinterroger sur les mesures à prendre pour intégrer les
communautés étrangères.
« Il ny a pas un grand nombre détrangers à Dieppe, on compte des
communautés turques, marocaines et algériennes. On ne les voit pas beaucoup en ville, ni
à la mission locale. Ils restent dans les quartiers de Neuville-lès-Dieppe et du
Val-Druel. Difficile alors de voir sils subissent des discriminations à
lembauche », explique Laurence Valliot, conseillère Anpe.
Cet amendement, sil est voté, permettra-t-il à des personnes
étrangères de trouver un emploi plus rapidement ? Linitiative qui vise à lutter
contre les discriminations à lembauche nest de toute façon pas nouvelle. A
Dieppe par exemple, Laurence Valliot, agent Anpe, mise à disposition de la mission locale
Côte dAlbâtre, travaille depuis 2001 au sein du programme européen Espere
(engagement du service public de lemploi pour restaurer légalité) qui vise
à améliorer, prévenir et lutter contre les discriminations à lembauche.
Laurence fait partie des soixante formateurs-intervenants sur le territoire, qui
animent et sensibilisent des agents Anpe à ces questions.
« Il est évident que la durée de chômage est plus longue pour les
étrangers. Et pour les femmes de nationalité étrangère, cest encore pire. On
constate également que ces jeunes femmes ont tendance à trouver des emplois
sous-qualifiés », explique Laurence Valliot.
Quant aux cas concrets, difficile de les identifier : « Un cas nous a été
rapporté un jour. Un jeune a envoyé son CV, tout sest bien passé jusque-là et
finalement lorsque le jeune homme noir sest présenté, il na pas été
embauché : il a pensé que sa couleur de peau y était pour quelque chose, mais comment
vraiment le déterminer ? Cest compliqué », ajoute la conseillère Anpe.
Banque de données anonymes
Le CV anonyme ne serait de toute façon quune
continuité car ce principe danonymat existe déjà à lAnpe depuis 2001. Les
employeurs doivent ainsi aller consulter les offres des demandeurs sans que
lidentité de ces derniers ne soit dévoilée.
Le CV anonyme sera certainement une première étape parcourue par les
postulants. Reste aux employeurs à ne pas les juger sur leur origine lorsque ces derniers
se présenteront. Car lorsque les demandeurs demplois se présenteront, ils auront
sans aucun doute retrouvé leur nom et leur couleur de peau.
Virginie Veiss
Rencontre avec des femmes
étrangères à Neuville
La couleur de peau, frein à lemploi
Elles sappellent NDaye, Rekia, Linda ou encore
Fatima. Elles sont gambiennes ou algériennes et ont toutes en commun la même histoire :
arrivées en France il y a quelques années, elles nont jamais pu trouver de
travail. NDaye par exemple, est arrivée en 1979 à Dieppe. Elle aurait souhaité
travailler avec des enfants, des personnes âgées et acceptait même de faire des
ménages.
« A chaque fois, cétait la même chose, quand je faisais des démarches,
on me disait que ce nétait pas possible parce que je navais pas mon permis.
Alors, jai passé mon permis et là, finalement il ny avait plus de travail
», explique NDaye. Cette dernière est sûre dune chose : sa couleur de peau,
noire, a toujours été un frein. Et pourtant, elle ne sest jamais laissé abattre :
« Je continue à aller à lAnpe et là, je suis en train de monter un dossier pour
être nourrice agréée. Maintenant, il va falloir que les gens veuillent bien me confier
leurs enfants », dit-elle en riant.
Rekia, algérienne de 50 ans, est dans la même situation. Plusieurs fois, elle
a déposé des dossiers à la mairie, sans succès.
Linda, elle aussi algérienne, était assistante déducation avant
darriver à Dieppe en 2001. Aujourdhui, elle cherche un emploi comme
aide-ménagère. Parce que fataliste, elle se dit « que ce nest pas la peine de
chercher dans ma spécialité. Je ne trouverai pas de travail ». Fatiguée, Linda raconte
alors que son mari lui aussi est victime de discrimination. « Mon mari a tous ses permis
poids lourds. On nous a prévenus quune entreprise cherchait un chauffeur. Le
dossier constitué, il sest présenté pour la place
On attend toujours ».
Alors, pour ne pas se laisser aller, il est parti travailler à Paris.
« Double loyer, allers-retours en train, toute la famille vit cette situation
depuis huit mois ». Tout cela pour manger, en se disant quun jour, ça
sarrangera.
Le travail passe par
lintégration
« Ces familles ne demandent pas la charité. Elles veulent
travailler pour sintégrer. Et pour sintégrer, il faut travailler. Cest
un cercle vicieux », explique Fatima, animatrice à Neuville-lès-Dieppe. Alors que
pensent ces femmes du CV anonyme ? « Cest sûr que quand on sappelle Karim ou
Abdel, ce nest pas facile de trouver un emploi. Même si les personnes étrangères
se font recaler à lentretien, on pourra se battre et lutter réellement contre les
discriminations », explique Fatima.
Le même problème pour leurs
enfants
Et ce qui désole le plus ces femmes, cest que les
discriminations se perpétuent de génération en génération. « Ma fille a un BTS et ne
trouve pas de travail. Son frère a voulu faire un BTS et na pas trouvé de patron
», raconte NDaye. « Moi, jai trois enfants à luniversité et je
minquiète énormément pour leur avenir », raconte une autre femme.
Alors CV anonyme ou pas, elles ont bien du mal à penser à lavenir et
surtout, elles ny croient plus. |