Journal du 1er octobre 2004

Les jeunes ne se bousculent pas
dans les formations industrielles

Recherche désespérément techniciens diplômés

Le taux de chômage atteint les 10,7 % pour ce deuxième trimestre en Haute-Normandie. Dans le bassin d’emploi de Dieppe, ils sont 6000 à chercher un emploi sans en trouver. Pourtant, certaines entreprises ont une activité florissante et recherchent des salariés qu’elles ne trouvent pas. Exemple : l’entreprise CIM (Conception industrielle et montage) à la recherche de sept salariés depuis plusieurs mois.

Alain Gueudré recherche une secrétaire pour un remplacement et a reçu un bon nombre de curriculum-vitae. Il recherche aussi sept autres personnes pour des postes de production mais là, il ne reçoit que peu de propositions.

Directeur de la CIM (conception industrielle et montage), une entreprise implantée sur la zone industrielle de Bacqueville-en-Caux, il est inquiet: « Nous sommes en pleine sinistrose. Tout le monde parle des entreprises qui ferment et du chômage mais il y a aussi des entreprises qui marchent bien, qui cherchent du monde mais qui ne trouvent personne ».

La sienne est de celles-là. Créée en 1992, elle est le résultat d’une réflexion commune entre René Giffard, ancien gérant actuellement à la retraite, et lui : « René était usineur, plus intéressé donc par la partie production. Moi, j’étais ingénieur conseil. Nous avons remarqué qu’il y avait un créneau dans l’automatisation des chaînes de montage ».

Alors, ils se lancent, à une époque où il ne fait pas bon créer son entreprise: « En 1992, l’économie subissait une grosse crise. En 1995, tous les jours, cinq entreprises spécialisées dans la mécanique déposaient le bilan » rappelle Alain Gueudré. Et pourtant, CIM tient bon.

Depuis deux ans, la société est installée dans les 1350 m2 d’un local situé sur la zone industrielle de Bacqueville-en-Caux et emploie quinze salariés, issus de BTS microtechnique, productique ou maintenance d’automatismes industriels « piochés » au lycée Pablo-Neruda: « Nous voulons des gens qui ont des facultés d’adaptation et d’évolution » assure le directeur de CIM qui s’insurge contre : « Un système inadapté. Il forme des tonnes de secrétaires qui ont du mal à trouver un emploi ».

Adapter l’offre à la demande

Une opinion partagée par Sylvie Roger, directrice de l’agence ANPE de Dieppe: « Sur les 6000 demandeurs d’emploi de notre bassin d’emploi, beaucoup sont dans le tertiaire, secrétariat, vente ou aide à la personne, et nous n’avons pas autant d’offres à proposer en face ».

Le bassin d’emploi dieppois subit les mêmes difficultés que la France entière: « Certains métiers manquent de bras, comme l’hôtellerie, la restauration, le bâtiment ou l’industrie avec les soudeurs et les chaudronniers, par exemple » précise Sylvie Roger qui comptabilise: « Même si beaucoup d’entreprises industrielles ferment, certains secteurs industriels comme l’agroalimentaire marchent bien ».

Reste que l’ANPE qui est un intermédiaire entre le client entreprise et le client demandeur doit assurer la rencontre « et, si besoin, adapter le profil des demandeurs aux offres des entreprises par le biais de stages et de formations ».

Les agences intérimaires rencontrent le même problème.: « Nous manquons de qualifications adaptées à l’offre. Il faut souvent chercher quand une entreprise demande un profil de poste très précis » indique-t-on à l’agence Crit intérim. Quant aux bons curriculum-vitae, « les gens très diplômés sont vite recrutés. Ils ne restent pas longtemps sur le marché » reconnaissent les professionnels de l’intérim.

Pour CIM, le travail semble plus long, parce que c’est tout un état d’esprit qu’il faut remettre en question: « Notre société est dans une culture très généraliste avec une impression que le technique va à l’encontre du savoir. Il faut réhabiliter les filières techniques, sinon le pays va mourir » assure Alain Gueudré qui précise: « Il y a un problème aujourd’hui puisque les jeunes font leurs études dans un lycée, passent un bac général et se posent la question du métier après. Evidemment, il est déjà trop tard pour reprendre une filière qui embauche. Nous avons besoin de techniciens, de gens qui pensent, qui inventent et qui créent ». Reste à changer d’idée sur les métiers de l’industrie: « Beaucoup ont cette image de la sidérurgie des années soixante avec les mains dans la graisse. Ce n’est plus ça aujourd’hui. L’industrie, c’est avant tout un travail sur ordinateur et des ateliers dans lesquels on utilise surtout la productique et la micro-technique. »

Désormais, pour CIM, c’est une question de vie ou de mort: « Si je ne trouve pas les personnes que je cherche, je risque l’asphyxie » assure Alain Gueudré. Il faut dire que le directeur a choisi, comme dans de nombreuses entreprises du secteur, de mêler l’expérience des anciens au dynamisme des plus jeunes.

Et il insiste: « Un emploi industriel génère cinq emplois dans les services, la comptabilité…»

S. B.

Le bon créneau

CIM, Conception industrielle et montage, a choisi le bon créneau. L’entreprise a deux activités: la création de machines automatisées et la production de pièces mécaniques en sous-traitance. La première s’adapte parfaitement à la clientèle: « Une entreprise nous donne un cahier des charges pour que la machine produise tel type d’objets et nous devons la monter de A à Z, du dessin sur ordinateur jusqu’à la réalisation et au montage » explique Alain Gueudré. Une activité qui permet aux salariés de
faire fonctionner leurs méninges tout en travaillant sur des pièces uniques.

Pour se faire connaître, Alain Gueudré organise une journée portes ouvertes à destination de 600 industriels de la grande région dieppoise. « Il y a un réel besoin en automatisme » assure le directeur de CIM qui souligne: « Beaucoup d’entreprises se délocalisent à cause d’un problème de coût. L’automatisation des chaînes de production est parfois obligatoire pour ne pas partir à Taïwan. »

Le lycée Neruda en « sous-production »

Le lycée Pablo-Neruda pourrait accueillir 1000 élèves. Ils sont 800 à profiter des enseignements proposés par l’établissement. « Une sous-production » comme aime à le souligner Gilles Croizé, son proviseur. Quatre BTS (brevet de technicien supérieur) en formation initiale et un par alternance sont dispensés. Un DNTS (diplôme national de technologie spécialisé) conduite de projet industriel est également préparé.

« Dans l’environnement dieppois, Pablo-Neruda est le seul établissement à offrir autant de BTS industriels avec le lycée d’Eu qui propose l’étude et la réalisation d’outillage correspondant parfaitement aux demandes de la vallée de la Bresle, et le lycée de Forges-les-Eaux qui prépare à la maintenance industrielle. Ensuite, c’est Rouen » souligne Gilles Croizé. Le proviseur regrette cette « culture trop bien ancrée qui veut que le technologique est moins bien que le général »: « Nous avons beaucoup de mal à attirer des jeunes vers les carrières de l’industrie. Pourtant, ce sont des filières qui embauchent, tant les garçons que les filles d’ailleurs » souligne le proviseur qui rappelle que la situation n’existe pas seulement à Dieppe: « C’est général, sur l’académie mais aussi partout en France ».

Ainsi, une fois par an, le lycée organise des portes ouvertes pour présenter ses formations: « Les gens vivent sur une représentation de ces enseignements sans savoir que le coefficient de l’enseignement général prodigué représente plus de la moitié de la note du bac sauf que les jeunes se préparent aux métiers de techniciens ».

Et les entreprises ne s’y trompent pas: « Renault, par exemple, vient régulièrement dans notre établissement pour présenter ses possibilités d’embauches. Spontanément, les entreprises viennent à la source pour recruter les jeunes. »


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