Journal du 23 novembre 2004

Les conclusions d'un audit ont été remises le 12 novembre
La gestion du port pourrait être retirée à la CCI

C’est un serpent de mer, mais en attendant la décentralisation et peut-être sa reprise par la Région et/ou le Département, la gestion du port de Dieppe pourrait être retirée avant terme à la Chambre de commerce et d’industrie. Un audit des inspections générales des Finances et de l’Equipement rendu le 12 novembre tendrait vers ce dessaisissement.

La dernière fois que l’inspection générale des Finances s’était penchée sur le cas de la gestion du port par la Chambre de commerce et d’industrie de Dieppe (CCID), un véritable tremblement de terre avait secoué le vénérable bâtiment du boulevard du Général-de-Gaulle. Et toute la ville par la même occasion.

C’était en 1998. Une enquête des inspecteurs du ministère des Finances en juillet de cette année-là s’était conclue par un rapport émis six mois plus tard. On connaît la suite : démission de l’ancien président Jean-Paul Lalitte, succession reprise par Eveline Duhamel (dont la liste vient de repasser aux élections de la Chambre et qui attend d’être reconduite à son poste de présidente), enquête de la PJ, arrestation, garde à vue et mise en examen de M. Lalitte. L’« affaire » de la Chambre de commerce était lancée. Elle attend toujours à ce jour son épilogue judiciaire…

Cette fois, les conséquences de l’audit sur le port ne glisseront pas sur le terrain judiciaire. Mais l’attention portée depuis le début de l’année par la même inspection des Finances au fonctionnement du port de Dieppe pourrait avoir d’autres conséquences : le retrait de la concession octroyée par l’Etat à la CCID pour la gestion des quatre ports… Car la nouvelle présidence a hérité d’un dossier « plombé », et la barre n’a pu être redressée, loin s’en faut. Les prévisions de trafic trop optimistes se sont révélées désastreuses pour les finances du port.

Inspection des Finances et de l’Equipement

Après s’être intéressée durant un mois au fonctionnement de la CCID il y a six ans, l’inspection générale des Finances a en effet épluché depuis le début de l’année le fonctionnement et la gestion du port de Dieppe. Elle n’est d’ailleurs pas la seule, puisque les inspecteurs de l’Equipement ont été associés à cet audit. L’IGF a épluché les finances du port, et l’inspection générale de l’Equipement s’est quant à elle intéressée à l’état des installations portuaires.

A quatre ans de la décentralisation, il n’est en effet pas étonnant que l’Etat, propriétaire du port de Dieppe, fasse son propre état des lieux avant de décider de refiler le bébé à la Région, au Département, ou aux deux. Des collectivités qui feront aussi le leur, et qui demanderont – à défaut d’hériter d’un bébé en bonne santé – les infrastructures minimales permettant de faire fonctionner un port. « Nous ne pourrons envisager la reprise en 2008 qu’à la condition que l’Etat apure la totalité du déficit », rappelle Didier Marie, président du conseil général.

Et cela se chiffre en « millions d’euros », précise le président du Département. En 2001, les dettes cumulées de la Chambre de commerce s’élevaient en effet à 40 millions d’euros si l’on en croit une intervention à l’Assemblée nationale de Christian Cuvilliez qui était alors député-maire de Dieppe et qui réclamait une recapitalisation du port par l’Etat (5 juin 2001).

Des « doutes » déjà émis en 1998

De fait, quasiment placée sous tutelle, la CCID ne peut plus rembourser ses dettes. Des dettes contractées dans les années quatre-vingt-dix pour tenter de relancer l’activité portuaire, sur une prévision de trafic qui était plus qu’optimiste, et qui s’est révélée désastreuse. Aujourd’hui, les collectivités qui ont garanti les emprunts – dont la Ville de Dieppe – doivent mettre la main au porte-monnaie pour rembourser le Crédit foncier de France, la Caisse d’épargne, la Société générale…

Certes, les conclusions des inspections générales des Finances et l’Equipement ne sont portées qu’à la connaissance de leurs ministres respectifs avant d’être éventuellement rendues publiques. A la CCID, son directeur Jean-Marcel Pietri n’a pour l’heure reçu aucune information officielle. Mais ces rapports ont été remis le 12 novembre aux cabinets des deux ministres, et des sources bien informées évoquent déjà un dessaisissement de la gestion du port par la CCID.

Rien d’étonnant quand on se rappelle que déjà en 1998, au-delà d’« irrégularités » révélées dans le rapport d’enquête de 180 pages, la conclusion était sans appel : les inspecteurs des Finances émettaient de sérieux « doutes quant à la capacité de la Chambre de commerce et d’industrie de Dieppe de continuer à assumer sa fonction de concessionnaire du domaine portuaire ». Il y a six ans, « l’affaire » n’avait pas conduit à un dessaisissement. Mais cette nouvelle inspection - dans la perspective de la décentralisation et au vu de la situation économique du port qui ne s’est pas améliorée - pourrait bien y mener tout droit…

O.B.

Qui pour reprendre le port de Dieppe?

A Dieppe, il n’y a pas un, mais quatre ports. Laissons de côté le terminal transmanche, dont la concession irait quasi mécaniquement soit au conseil général qui gère actuellement la ligne, soit à la société qui en recevra la délégation si telle reste l’option qui semble actuellement être celle du Département. Reste le port de commerce, qui sert quasi exclusivement à la principale société de transit qui l’utilise (Léon-Vincent, qui vient par ailleurs d’être rachetée par l’opérateur belge Sea Invest), le port de pêche où viennent s’abriter et décharger les 49 coquillards et chalutiers, et le port de plaisance déjà « sous-concédé » à une société privée.

Les déboires ne viennent pas des deux derniers, que l’activité permet de maintenir à flot, mais bien du port de commerce. Aucune société privée ou même collectivité ne voudrait en effet reprendre des installations qui voient passer au mieux deux cargos par semaine, dont les infrastructures sont désuètes ou en attente de financement, comme ces deux grues rachetées au port du Havre, qui n’ont jamais fonctionné car il faudrait injecter plusieurs centaines de milliers d’euros dans la réparation de leurs moteurs.

Il pourrait donc y avoir plusieurs concessions portuaires. Le problème, c’est que la loi prévoit que chaque port doit être bien distinct. Or, pour se rendre derrière leur écluse dans le bassin Duquesne, les pêcheurs doivent obligatoirement passer par le bassin Ango, réservé à la plaisance. La seule solution serait un concessionnaire unique pour les deux ports, ou alors un amendement à la loi. Mais cela ne résout pas la question de la concession du port de commerce. Ce qui est sûr, c’est qu’avant de le rétrocéder aux collectivités, l’Etat devra y injecter des millions d’euros. Ou en faire son deuil et considérer que Dieppe n’a plus vocation à accueillir des bateaux de commerce. C’est l’une ou l’autre de ces conclusions que tireront inévitablement les inspecteurs des Finances et de l’Equipement, avant de peut-être, comme en 1998, considérer que la Chambre de commerce n’est plus à même de gérer le port. La question qui reste aujourd’hui sans réponse, c’est de savoir qui le serait mieux que la CCID.


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