| La rencontre entre un petit Français
et un GI avait eu lieu le 7 décembre 1944 à Luneray. Soixante ans plus tard le «
libéré » et le « libérateur » correspondent toujours. Décembre
1944, voici tout juste 60 ans. Comme les communes environnantes, Luneray est libérée de
loccupant allemand depuis plusieurs semaines. Les unités américaines se sont
succédé dans le bourg cauchois afin de se reposer avant de repartir sur le front. Peu
enclins à engager le dialogue, les GI se sont montrés assez distants avec la population
luneraysienne. Pourtant, une formidable amitié va naître entre un jeune Luneraysien et
un soldat américain arrivé plus tard. Soixante ans après, Bernard Morel est toujours
aussi fier de son « frère américain ».
« Depuis le départ de la dernière unité, tout était redevenu calme à
Luneray au début du mois de décembre 1944, se souvient Bernard Morel (ancien proviseur
du lycée du golf à Dieppe, récemment promu chevalier dans lOrdre national du
Mérite). Après trois semaines dune relative tranquillité, nous avons assisté à
larrivée dune nouvelle compagnie de soldats américains. »
Ces militaires sont plus proches de la population et ils prennent leurs
quartiers dans les bâtisses occupées précédemment par les Allemands: le château
Couvetté, le château de Mme Fabert et le château dit « aux Russes » sont
réquisitionnés pour héberger notamment les sous-officiers et leurs subalternes. Quant
aux officiers, ils préfèrent habiter chez le particulier à limage du lieutenant
Chapman qui réside chez M. et Mme Rouy, boulangers.
« Les GI me fascinaient »
Cinq mois durant, les GI vont séjourner à Luneray où ils
ont laissé un souvenir impérissable. « Jétais âgé dune petite dizaine
dannées et je brûlais dimpatience daller à la rencontre des GI. Ils
me fascinaient et jespérais récupérer quelques denrées rares auprès deux
», explique Bernard Morel (auteur du livre « Luneray, berceau de mon enfance », paru
aux éditions Bertout).
Nous sommes le jeudi 7 décembre 1944 lorsque Bernard Morel se précipite vers
le château Couvetté à sa sortie du cours de catéchisme donné en léglise de
Luneray: « Le parc était boisé et luxuriant et des poiriers en espaliers bordaient la
rue des Marronniers. A lune des entrées du château, jai découvert
furtivement le sergent Paul Healy, un artiste peintre qui travaillait à la réalisation
de panneaux publicitaires et de signalisation ».
Béat dadmiration, le petit Bernard Morel est en extaxe et il engage la
conversation dans un anglais hésitant: « Pour mieux nous comprendre, nous avons
bénéficié de laide dun « dictionnaire traducteur » qui était remis à
chaque soldat américain. Les incompréhensions nous faisaient sourire. Lorsque cette
première conversation sest achevée, le sergent Healy me demandait de venir le
revoir lorsque jen éprouverais lenvie ». Les liens se tissent entre Bernard
Morel et Paul Healy, lors des soirées passées dans la maison familiale des Morel.
60 ans de correspondance!
Après plusieurs mois passés à Luneray, Paul Healy et les
siens sont toujours à Luneray à Pâques 1945. Cest loccasion pour les
soldats américains doffrir quelques friandises à leurs hôtes, quelques jours
avant de plier bagages. Les GI doivent quitter Luneray pour rejoindre les unités
combattantes, car la fin de la guerre est proche. Cest la séparation pour Bernard
Morel et « son » soldat américain. « Ce fut un véritable déchirement », se souvient
Bernard Morel, la voix nouée par lémotion.
Après la Libération, lhistoire damitié nest pas terminée:
Bernard Morel et Paul Healy correspondent depuis maintenant soixante ans! « Cest
une amitié forte et sincère qui nous lie, note le Proviseur honoraire. Paul, cest
mon frère américain. Il a eu 90 ans le 1er septembre dernier. Sil connaît des
difficultés sur le plan de la motricité, ses facultés intellectuelles sont restées
intactes. »
Comme la correspondance na pas suffi, Paul Healy et Bernard Morel se sont
revus à plusieurs reprises, cinq fois en Normandie et deux fois outre-Atlantique dans la
maison à Montclair (New-Jersey), à une vingtaine de kilomètres de New-York. Avec, à
chaque fois, la même émotion. Une émotion que Bernard Morel traduisait par les mots en
écrivant un poème dédié à Paul Healy, avant son premier voyage aux Etats-Unis en
1982.
Soixante ans après la rencontre avec le sergent Paul Healy, Bernard Morel
na pas oublié son frère américain, celui qui changea le sens de sa vie un 7
décembre 1944.
Ch. Q. |