Journal du 17 décembre 2004

Le petit Bernard Morel avait rencontré
le soldat GI le 7 décembre 1944...

60 ans d'amitié par-delà l'océan

La rencontre entre un petit Français et un GI avait eu lieu le 7 décembre 1944 à Luneray. Soixante ans plus tard le « libéré » et le « libérateur » correspondent toujours.

Décembre 1944, voici tout juste 60 ans. Comme les communes environnantes, Luneray est libérée de l’occupant allemand depuis plusieurs semaines. Les unités américaines se sont succédé dans le bourg cauchois afin de se reposer avant de repartir sur le front. Peu enclins à engager le dialogue, les GI se sont montrés assez distants avec la population luneraysienne. Pourtant, une formidable amitié va naître entre un jeune Luneraysien et un soldat américain arrivé plus tard. Soixante ans après, Bernard Morel est toujours aussi fier de son « frère américain ».

« Depuis le départ de la dernière unité, tout était redevenu calme à Luneray au début du mois de décembre 1944, se souvient Bernard Morel (ancien proviseur du lycée du golf à Dieppe, récemment promu chevalier dans l’Ordre national du Mérite). Après trois semaines d’une relative tranquillité, nous avons assisté à l’arrivée d’une nouvelle compagnie de soldats américains. »

Ces militaires sont plus proches de la population et ils prennent leurs quartiers dans les bâtisses occupées précédemment par les Allemands: le château Couvetté, le château de Mme Fabert et le château dit « aux Russes » sont réquisitionnés pour héberger notamment les sous-officiers et leurs subalternes. Quant aux officiers, ils préfèrent habiter chez le particulier à l’image du lieutenant Chapman qui réside chez M. et Mme Rouy, boulangers.

« Les GI me fascinaient »

Cinq mois durant, les GI vont séjourner à Luneray où ils ont laissé un souvenir impérissable. « J’étais âgé d’une petite dizaine d’années et je brûlais d’impatience d’aller à la rencontre des GI. Ils me fascinaient et j’espérais récupérer quelques denrées rares auprès d’eux », explique Bernard Morel (auteur du livre « Luneray, berceau de mon enfance », paru aux éditions Bertout).

Nous sommes le jeudi 7 décembre 1944 lorsque Bernard Morel se précipite vers le château Couvetté à sa sortie du cours de catéchisme donné en l’église de Luneray: « Le parc était boisé et luxuriant et des poiriers en espaliers bordaient la rue des Marronniers. A l’une des entrées du château, j’ai découvert furtivement le sergent Paul Healy, un artiste peintre qui travaillait à la réalisation de panneaux publicitaires et de signalisation ».

Béat d’admiration, le petit Bernard Morel est en extaxe et il engage la conversation dans un anglais hésitant: « Pour mieux nous comprendre, nous avons bénéficié de l’aide d’un « dictionnaire traducteur » qui était remis à chaque soldat américain. Les incompréhensions nous faisaient sourire. Lorsque cette première conversation s’est achevée, le sergent Healy me demandait de venir le revoir lorsque j’en éprouverais l’envie ». Les liens se tissent entre Bernard Morel et Paul Healy, lors des soirées passées dans la maison familiale des Morel.

60 ans de correspondance!

Après plusieurs mois passés à Luneray, Paul Healy et les siens sont toujours à Luneray à Pâques 1945. C’est l’occasion pour les soldats américains d’offrir quelques friandises à leurs hôtes, quelques jours avant de plier bagages. Les GI doivent quitter Luneray pour rejoindre les unités combattantes, car la fin de la guerre est proche. C’est la séparation pour Bernard Morel et « son » soldat américain. « Ce fut un véritable déchirement », se souvient Bernard Morel, la voix nouée par l’émotion.

Après la Libération, l’histoire d’amitié n’est pas terminée: Bernard Morel et Paul Healy correspondent depuis maintenant soixante ans! « C’est une amitié forte et sincère qui nous lie, note le Proviseur honoraire. Paul, c’est mon frère américain. Il a eu 90 ans le 1er septembre dernier. S’il connaît des difficultés sur le plan de la motricité, ses facultés intellectuelles sont restées intactes. »

Comme la correspondance n’a pas suffi, Paul Healy et Bernard Morel se sont revus à plusieurs reprises, cinq fois en Normandie et deux fois outre-Atlantique dans la maison à Montclair (New-Jersey), à une vingtaine de kilomètres de New-York. Avec, à chaque fois, la même émotion. Une émotion que Bernard Morel traduisait par les mots en écrivant un poème dédié à Paul Healy, avant son premier voyage aux Etats-Unis en 1982.

Soixante ans après la rencontre avec le sergent Paul Healy, Bernard Morel n’a pas oublié son frère américain, celui qui changea le sens de sa vie un 7 décembre 1944.

Ch. Q.


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