| Si la maison de ton voisin brûle,
aide-le à éteindre lincendie, sinon plus tard cest la tienne qui brûlera.
Les autorités normandes auraient-elles omis de prendre garde à cette maxime ? Un oubli
qui bientôt pourrait leur coûter très cher. Apparues, il y a 30 ans sur les côtes
bretonnes où aujourdhui certaines plages en sont totalement recouvertes, les algues
vertes commencent à arriver sur le littoral normand et, selon des études des services du
littoral, le pire serait à venir. Qui a dit que Paris manquait
despaces verts? En tout cas, le temps dune journée, une partie des trois
kilomètres de plage improvisés sur les berges de la Seine sest vu recouverte par
plusieurs centaines de kilos dalgues vertes. Triste spectacle offert à des milliers
de Parisiens pour qui plage rime souvent avec mer bleue et sable jaune. Pourtant sur les
côtes bretonnes, la réalité est tout autre. Une situation désastreuse quont
voulu reproduire les associations écologistes à loccasion de lultime
journée de la manifestation « Paris Plage ». Un moyen dattirer les pouvoirs
publics sur létat du littoral breton en même temps quun clin dil
fait à la vitesse de propagation de ces algues. Sur le littoral normand, et notamment sur
les plages dieppoises, le phénomène nest pas étranger. En effet depuis trois ans,
les algues vertes ont fait leur apparition. Aujourdhui, leur présence se fait de
plus en plus sentir. Une croissance qui laisse craindre le pire et qui pourrait, à terme,
déboucher sur une véritable catastrophe écologique sur le littoral normand.
« En 3 ans, des plaques vertes
sont apparues
sur la plage »
En 1978, la marée noire provoquée par lAmoco Cadiz
polluait largement les côtes du Finistère. Par analogie, les Bretons se sont inspirés
de ce terme pour qualifier le phénomène qui les frappe depuis quelque temps. Marée
verte, cest sous ce nom explicite que le grand public a découvert linvasion
massive et incontournable des littoraux de louest et du nord de la France par les
algues vertes. Et pour ceux qui en douteraient encore, la plage de Dieppe nest pas
épargnée.
Certes, nous sommes bien loin de la plage bretonne de Binic et des 946 tonnes
dalgues vertes recensées sur celle-ci depuis le début de lété. Les plus
optimistes diront alors quen fin de compte la côte normande ne sen sort pas
si mal au regard de la situation actuelle de sa voisine bretonne. Sauf quil y a
trois ans, la plage dieppoise se distinguait justement par labsence dalgues
vertes. Et devant un tel développement verdâtre, les services du littoral local rient
jaune. « Ici, on ne voyait rien, il y a trois ans. La situation est plus
quinquiétante. Tous les jours, cette plaque verte gagne du terrain sur les parties
de la plage encore saine », se désole Stéphane Lobbedey, chef de projet du service
littoral de lEstran. Inquiétant, dautant plus que ces algues arrivent à
peine et que le pire reste à venir si lon en croit ce technicien.
« ça ne peut que saccentuer et aller en saggravant. Malgré tous
nos efforts de nettoyage, il faut bien se rendre à lévidence : cest une
véritable marée verte qui est en train de polluer nos côtes », prévient Stéphane
Lobbedey. En effet, à linstar de nombreuses communes du littoral de la baie de
Saint-Brieuc, les services techniques de la ville nont pas le temps de chômer. «
Nous avons donné un coup de karcher sur cette partie de la plage, il y a à peine deux
jours, et déjà elles réapparaissent encore plus nombreuses ». Terrible constat de
dépit et dimpuissance chez ce sapeur-pompier sauveteur en mer et chargé de la
surveillance des eaux de baignade sur la plage de Puys. Il faut dire que lalternance
de pluie et de soleil depuis le début de lété a favorisé la prolifération de la
« pollution ». Le mot est lâché. Il sagit bel et bien dun agent polluant.
Les mêmes causes engendrant des conséquences similaires, le constat breton inquiète. Et
vu les caractéristiques du littoral dieppois, limpact néfaste pourrait être
beaucoup plus fort. « Sachant que nos eaux sont moins profondes quà louest
et que cette algue se développe au niveau du 1er étage marin, on imagine tout de suite
à quel problème nous sommes exposés », affirme le responsable de lEstran.
A lheure où lon célèbre les 62 ans de larrivée des alliés
canadiens sur les côtes de la cité, cest un tout autre genre de débarquement,
loin dêtre souhaité mais, à coup sûr, pas plus heureux, auquel doivent faire
face les plages locales.
Or si cette algue marine se développe également sur Puys, Dieppe,
Pourville
cest quelle y trouve des conditions idéales.
Les agriculteurs au banc des
accusés
Bon ensoleillement, pluies intermittentes, faibles courants,
eaux riches en nitrate et en phosphore
Autant de facteurs qui font le bonheur de
celles, que lon traite, bon an mal an, de tous les noms. Or, si à lorigine de
ces « laitues de mer », « salades », ou « algues de pollution », se conjuguent des
causes géologiques, climatologiques et hydrodynamiques, lactivité humaine reste la
principale responsable de ce « fléau marin ».
Et dans le collimateur des associations écologiques, les agriculteurs sont les
premiers visés. « Les nitrates agricoles qui provoquent la prolifération des algues
vertes et qui, interdisent dans de nombreuses communes la consommation de leau du
robinet, explique Stéphane, proviennent en grande partie de lazote issu des
produits de lélevage, des engrais et autres fertilisants utilisés pour cultiver le
maïs ». Une surfertilisation qui par lintermédiaire du lessivage des sols aurait
un impact direct sur les cours deau, nappes phréatiques en contact avec la mer. «
Je ne parle même pas des pesticides », ajoute-t-il. Si la campagne est au premier plan
des accusations, la consommation urbaine nest pas exempte de tout reproche.
Détergent et autres rejets urbains deaux souillées viennent compléter la triste
liste des nutriments nécessaires au développement de cette algue pour le moins
opportuniste. Et les conséquences, aussi bien dordre visuel quolfactif, sont
dramatiques. Force est de constater que la plage ne se présente pas sous son meilleur
jour.
En témoigne labsence de promeneurs et touristes matinaux qui fuient cette
marée verte nettement visible à marée basse. Or si lodeur nauséabonde que
dégagent ces milliers dalgues en putréfaction met à rudes épreuves lodorat
des badauds, lhydrogène sulfureux produit est également néfaste pour les autres
espèces vivantes du milieu.
Sans oublier, les insectes et différentes bactéries quattire une telle
situation sanitaire. Malgré tout, les autorités publiques peinent à prendre les mesures
qui simposent provoquant ainsi la colère des agents du littoral. « A notre niveau
nous ne pouvons rien faire, on peut juste constater les dégâts et faire remonter au plus
vite linformation vers les organes de décision », affirme Stéphane.
Des autorités régionales constamment informées de lévolution de la
situation et qui, à terme, ne pourront pas affirmer quelles ne savaient pas.
Récemment, cétait au tour de la cellule de suivi du littoral haut-normand de tirer
la sonnette dalarme par lintermédiaire de ses stations de Pourville et de
Berneval-le-Grand.
Certes, les pouvoirs publics font procéder au ramassage des tonnes dulves
échouées à laide de tracto-pelles, chargeurs et camions. Une action qui a un
coût. Financée à 80 % par le conseil général, la commune se chargeant, à ses frais,
du traitement ultérieur des algues, linvestissement financier est estimé à
environ 15 euros par m3. Cependant ce travail de nettoyage, qui pare au plus urgent, ne
constitue pas une solution à long terme. « Il faut sattaquer à la source.
cest-à-dire assurer une meilleure gestion des pratiques agricoles en réduisant
lutilisation des agents fertilisants. Et, à ce niveau, lagence de leau
qui aide financièrement les agriculteurs, a un rôle à jouer », sinsurge le chef
de projet de lEstran. Quoi quil en soit, une fois entamées ces opérations,
pas de miracle. Les marées vertes ne disparaîtront quaprès un temps de réponse
plus ou moins long selon le degré de contamination. A nen pas douter, des mesures
devront être prises afin que cette marée verte ne fasse pas virer le littoral dieppois
dans la zone rouge.
I. T.
Algues vertes: qui? quand? quoi?
où? comment?
Lulve est une algue naturellement présente sur notre
littoral. Elle na été ni importée, ni créée par une quelconque pollution.
Opportuniste, elle profite de lensoleillement, de la profusion de nutriments et du
déplacement minimum de la masse deau, pour se développer.
Elle prolifère donc essentiellement entre avril et juillet, surtout sur les
plages et les fonds de baies, se nourrissant principalement du phosphore et de
lazote présents dans le milieu. Il faut savoir que la décomposition des algues sur
place réalimente en nutriments la prolifération des générations suivantes. De plus,
une certaine quantité dalgues en putréfaction favorise le développement de
bactéries.
Diverses solutions de valorisation de lulve ont été envisagées:
méthanisation, alimentation animale, voire humaine. Certaines se sont avérées
réalisables, aucune vraiment rentable.
Cette algue reste donc un inépuisable sujet détude pour les laboratoires
scientifiques. Les agriculteurs sont souvent montrés du doigt en matière de marées
vertes, car seuls les nitrates, à lheure actuelle, peuvent faire fluctuer le
phénomène. Pourtant les rejets domestiques participent également à cette extension. |