Journal du mardi 24 août 2004

Après les plages bretonnes,
le littoral dieppois confronté aux algues vertes

Alerte à la marée verte

Si la maison de ton voisin brûle, aide-le à éteindre l’incendie, sinon plus tard c’est la tienne qui brûlera. Les autorités normandes auraient-elles omis de prendre garde à cette maxime ? Un oubli qui bientôt pourrait leur coûter très cher. Apparues, il y a 30 ans sur les côtes bretonnes où aujourd’hui certaines plages en sont totalement recouvertes, les algues vertes commencent à arriver sur le littoral normand et, selon des études des services du littoral, le pire serait à venir.

Qui a dit que Paris manquait d’espaces verts? En tout cas, le temps d’une journée, une partie des trois kilomètres de plage improvisés sur les berges de la Seine s’est vu recouverte par plusieurs centaines de kilos d’algues vertes. Triste spectacle offert à des milliers de Parisiens pour qui plage rime souvent avec mer bleue et sable jaune. Pourtant sur les côtes bretonnes, la réalité est tout autre. Une situation désastreuse qu’ont voulu reproduire les associations écologistes à l’occasion de l’ultime journée de la manifestation « Paris Plage ». Un moyen d’attirer les pouvoirs publics sur l’état du littoral breton en même temps qu’un clin d’œil fait à la vitesse de propagation de ces algues. Sur le littoral normand, et notamment sur les plages dieppoises, le phénomène n’est pas étranger. En effet depuis trois ans, les algues vertes ont fait leur apparition. Aujourd’hui, leur présence se fait de plus en plus sentir. Une croissance qui laisse craindre le pire et qui pourrait, à terme, déboucher sur une véritable catastrophe écologique sur le littoral normand.

« En 3 ans, des plaques vertes sont apparues
sur la plage »

En 1978, la marée noire provoquée par l’Amoco Cadiz polluait largement les côtes du Finistère. Par analogie, les Bretons se sont inspirés de ce terme pour qualifier le phénomène qui les frappe depuis quelque temps. Marée verte, c’est sous ce nom explicite que le grand public a découvert l’invasion massive et incontournable des littoraux de l’ouest et du nord de la France par les algues vertes. Et pour ceux qui en douteraient encore, la plage de Dieppe n’est pas épargnée.

Certes, nous sommes bien loin de la plage bretonne de Binic et des 946 tonnes d’algues vertes recensées sur celle-ci depuis le début de l’été. Les plus optimistes diront alors qu’en fin de compte la côte normande ne s’en sort pas si mal au regard de la situation actuelle de sa voisine bretonne. Sauf qu’il y a trois ans, la plage dieppoise se distinguait justement par l’absence d’algues vertes. Et devant un tel développement verdâtre, les services du littoral local rient jaune. « Ici, on ne voyait rien, il y a trois ans. La situation est plus qu’inquiétante. Tous les jours, cette plaque verte gagne du terrain sur les parties de la plage encore saine », se désole Stéphane Lobbedey, chef de projet du service littoral de l’Estran. Inquiétant, d’autant plus que ces algues arrivent à peine et que le pire reste à venir si l’on en croit ce technicien.

« ça ne peut que s’accentuer et aller en s’aggravant. Malgré tous nos efforts de nettoyage, il faut bien se rendre à l’évidence : c’est une véritable marée verte qui est en train de polluer nos côtes », prévient Stéphane Lobbedey. En effet, à l’instar de nombreuses communes du littoral de la baie de Saint-Brieuc, les services techniques de la ville n’ont pas le temps de chômer. « Nous avons donné un coup de karcher sur cette partie de la plage, il y a à peine deux jours, et déjà elles réapparaissent encore plus nombreuses ». Terrible constat de dépit et d’impuissance chez ce sapeur-pompier sauveteur en mer et chargé de la surveillance des eaux de baignade sur la plage de Puys. Il faut dire que l’alternance de pluie et de soleil depuis le début de l’été a favorisé la prolifération de la « pollution ». Le mot est lâché. Il s’agit bel et bien d’un agent polluant. Les mêmes causes engendrant des conséquences similaires, le constat breton inquiète. Et vu les caractéristiques du littoral dieppois, l’impact néfaste pourrait être beaucoup plus fort. « Sachant que nos eaux sont moins profondes qu’à l’ouest et que cette algue se développe au niveau du 1er étage marin, on imagine tout de suite à quel problème nous sommes exposés », affirme le responsable de l’Estran.

A l’heure où l’on célèbre les 62 ans de l’arrivée des alliés canadiens sur les côtes de la cité, c’est un tout autre genre de débarquement, loin d’être souhaité mais, à coup sûr, pas plus heureux, auquel doivent faire face les plages locales.

Or si cette algue marine se développe également sur Puys, Dieppe, Pourville… c’est qu’elle y trouve des conditions idéales.

Les agriculteurs au banc des accusés

Bon ensoleillement, pluies intermittentes, faibles courants, eaux riches en nitrate et en phosphore… Autant de facteurs qui font le bonheur de celles, que l’on traite, bon an mal an, de tous les noms. Or, si à l’origine de ces « laitues de mer », « salades », ou « algues de pollution », se conjuguent des causes géologiques, climatologiques et hydrodynamiques, l’activité humaine reste la principale responsable de ce « fléau marin ».

Et dans le collimateur des associations écologiques, les agriculteurs sont les premiers visés. « Les nitrates agricoles qui provoquent la prolifération des algues vertes et qui, interdisent dans de nombreuses communes la consommation de l’eau du robinet, explique Stéphane, proviennent en grande partie de l’azote issu des produits de l’élevage, des engrais et autres fertilisants utilisés pour cultiver le maïs ». Une surfertilisation qui par l’intermédiaire du lessivage des sols aurait un impact direct sur les cours d’eau, nappes phréatiques en contact avec la mer. « Je ne parle même pas des pesticides », ajoute-t-il. Si la campagne est au premier plan des accusations, la consommation urbaine n’est pas exempte de tout reproche. Détergent et autres rejets urbains d’eaux souillées viennent compléter la triste liste des nutriments nécessaires au développement de cette algue pour le moins opportuniste. Et les conséquences, aussi bien d’ordre visuel qu’olfactif, sont dramatiques. Force est de constater que la plage ne se présente pas sous son meilleur jour.

En témoigne l’absence de promeneurs et touristes matinaux qui fuient cette marée verte nettement visible à marée basse. Or si l’odeur nauséabonde que dégagent ces milliers d’algues en putréfaction met à rudes épreuves l’odorat des badauds, l’hydrogène sulfureux produit est également néfaste pour les autres espèces vivantes du milieu.

Sans oublier, les insectes et différentes bactéries qu’attire une telle situation sanitaire. Malgré tout, les autorités publiques peinent à prendre les mesures qui s’imposent provoquant ainsi la colère des agents du littoral. « A notre niveau nous ne pouvons rien faire, on peut juste constater les dégâts et faire remonter au plus vite l’information vers les organes de décision », affirme Stéphane.

Des autorités régionales constamment informées de l’évolution de la situation et qui, à terme, ne pourront pas affirmer qu’elles ne savaient pas. Récemment, c’était au tour de la cellule de suivi du littoral haut-normand de tirer la sonnette d’alarme par l’intermédiaire de ses stations de Pourville et de Berneval-le-Grand.

Certes, les pouvoirs publics font procéder au ramassage des tonnes d’ulves échouées à l’aide de tracto-pelles, chargeurs et camions. Une action qui a un coût. Financée à 80 % par le conseil général, la commune se chargeant, à ses frais, du traitement ultérieur des algues, l’investissement financier est estimé à environ 15 euros par m3. Cependant ce travail de nettoyage, qui pare au plus urgent, ne constitue pas une solution à long terme. « Il faut s’attaquer à la source. c’est-à-dire assurer une meilleure gestion des pratiques agricoles en réduisant l’utilisation des agents fertilisants. Et, à ce niveau, l’agence de l’eau qui aide financièrement les agriculteurs, a un rôle à jouer », s’insurge le chef de projet de l’Estran. Quoi qu’il en soit, une fois entamées ces opérations, pas de miracle. Les marées vertes ne disparaîtront qu’après un temps de réponse plus ou moins long selon le degré de contamination. A n’en pas douter, des mesures devront être prises afin que cette marée verte ne fasse pas virer le littoral dieppois dans la zone rouge.

I. T.

Algues vertes: qui? quand? quoi? où? comment?

L’ulve est une algue naturellement présente sur notre littoral. Elle n’a été ni importée, ni créée par une quelconque pollution. Opportuniste, elle profite de l’ensoleillement, de la profusion de nutriments et du déplacement minimum de la masse d’eau, pour se développer.

Elle prolifère donc essentiellement entre avril et juillet, surtout sur les plages et les fonds de baies, se nourrissant principalement du phosphore et de l’azote présents dans le milieu. Il faut savoir que la décomposition des algues sur place réalimente en nutriments la prolifération des générations suivantes. De plus, une certaine quantité d’algues en putréfaction favorise le développement de bactéries.

Diverses solutions de valorisation de l’ulve ont été envisagées: méthanisation, alimentation animale, voire humaine. Certaines se sont avérées réalisables, aucune vraiment rentable.

Cette algue reste donc un inépuisable sujet d’étude pour les laboratoires scientifiques. Les agriculteurs sont souvent montrés du doigt en matière de marées vertes, car seuls les nitrates, à l’heure actuelle, peuvent faire fluctuer le phénomène. Pourtant les rejets domestiques participent également à cette extension.


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