Journal du 23 décembre 2003

Le député-maire a déposé le bilan le mercredi 17 décembre
La société d'Edouard Leveau
en redressement judiciaire

Le Snekkar est à quai, dans le port de commerce, depuis un mois et demi. Le bateau d’Edouard Leveau, député-maire de Dieppe, reprendra-t-il la mer ? Il manque 300 à 400 000 euros pour que le chalutier-surgélateur puisse repartir pêcher en mer du Nord. Son propriétaire a dû déposer le bilan mercredi soir à cause d’une « dette de l’Etat non réglée». Si un arrangement n’intervient pas avant le 15 janvier, le Snekkar ne repartira plus jamais.

Nous risquons de priver trente-trois familles de leur travail et de fragiliser les entreprises locales et leurs salariés que nous faisons travailler depuis toujours ». Edouard Leveau, député-maire de Dieppe, accuse le coup. « Son » Snekkar, c’était plus qu’une simple entreprise : un moteur de la pêche locale qui fait vivre une centaine de personnes à Dieppe et ses environs, dont trente-six marins, du personnel à terre et des emplois induits dans les entreprises locales.

Mais le Snekkar est bloqué à quai depuis un mois et demi, et il ne repartira peut-être jamais, à moins que l’Etat n’honore une dette de 10 700 000 euros reconnue par le tribunal. « Pendant quatorze ans, de 1989 à 2002, l’Etat a refusé de donner à l’armement Leveau ses quotas de cabillaud » affirme le patron du Snekkar. A l’époque, en effet, le gouvernement Rocard, puis les suivants, auraient affecté une partie de la redistribution des quotas européens de cabillaud attribués à la France à la pêcherie bretonne, alors que Dieppe aurait dû pouvoir en bénéficier.

L’affaire, portée devant le tribunal administratif, avait donné raison à l’armateur dieppois. Le préjudice avait été estimé à 10 700 000 euros, frais déduits, dont 3 millions auraient dû revenir aux équipages successifs de ces douze dernières années. Des équipages qu’il faudra rechercher pour les indemniser le jour où l’Etat règlera sa dette.

Plus d’argent dans les caisses

En attendant, Edouard Leveau, entré en politique, a eu quelques pudeurs à faire valoir ses droits auprès de ses amis politiques au pouvoir. Ne risquait-on pas de penser qu’en détricotant ce qu’avait décidé, semble-t-il à tort, le gouvernement Rocard, les gouvernements de droite qui ont suivi auraient fait le jeu de leur ami politique ? Et ce en dépit d’une décision de justice irrévocable ?

Laissant de côté ses relations du bon côté du manche, Edouard Leveau a poursuivi sa vie politique dieppoise et laissé son fils s’occuper des affaires de l’armement Leveau. Mais cet argent fait aujourd’hui cruellement défaut. A cela se sont ajoutés deux coups fatals : deux campagnes successives en 2003 qui se sont soldées par de très maigres prises. « Le poisson, à cause de la canicule, n’était plus là » explique Edouard Leveau.

Et puis une décision des Affaires maritimes en 2002 a contraint le Snekkar à rentrer au port, le contraignant « d’arrêter une campagne très fructueuse ». Une fuite d’huile moteur serait à l’origine de cette décision qu’Edouard Leveau qualifie « d’abus de pouvoir, car le navire est revenu pour des raisons injustifiées ». Cette affaire a également été portée devant le tribunal. Mais en attendant la décision et le paiement, les campagnes de 2002 et 2003 qui pouvaient compenser cette perte ayant été réduites à presque rien, la société d’exploitation de l’armement Leveau s’est trouvée en rupture de trésorerie. Il n’y a plus d’argent dans les caisses pour payer les marins…

Reprise le 15 janvier… ou jamais

« Il manque 300 à 400 000 euros pour faire repartir le Snekkar » affirme aujourd’hui Edouard Leveau. Soit à peine 5,2 % de ce que doit l’Etat. C’est donc avec son argent personnel qu’une fois le bateau rentré dans le port de commerce, Edouard Leveau a payé les six semaines de salaire (octobre et première quinzaine de novembre) de ses 36 marins. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’Edouard renfloue les caisses de la société d’armement Leveau : deux pertes de capital successives (en 1991 et 1998) ne lui avaient alors pas encore fait envisager le redressement judiciaire.

Mais cette fois, à mois d’y engloutir tout son argent personnel, le député-maire y a été contraint. Cela faisait un mois qu’il hésitait, et en fin d’après-midi le 17 décembre, il s’y est finalement résolu : il s’est rendu avec son fils au tribunal de commerce pour déposer le bilan de la société, suite à une « rupture de trésorerie ». Le tribunal a examiné l’affaire lors d’une audience le jeudi 18 décembre, et un redressement judiciaire a été ordonné. Un sursis de six mois pour l’armateur dieppois.

Mais c’est plus qu’il n’en faut pour Edouard Leveau : s’il n’obtient pas très rapidement de l’Etat la garantie de voir enfin la dette de ce dernier honorée, il mettra la clé sous la porte. Il ne veut en effet pas repartir pour une seule campagne en continuant à jongler avec les finances. Il lui faut la garantie de pérenniser l’entreprise pour au moins quatre ou cinq ans, en ayant la possibilité de réaliser quatre ou cinq campagnes de pêche par an au lieu de six actuellement.

En clair, si l’Etat ne s’engage pas à payer et si le Snekkar ne reprend pas la mer d’ici le 15 janvier, il ne repartira plus jamais et la liquidation de la société d’exploitation de l’armement Leveau sera prononcée. Et une centaine d’emplois seront menacés.

O.B.

L’Armement Leveau en chiffres

- 1 bateau : le Snekkar II (après les Snekkar Arctic et Nordic, le premier ayant coulé avec son équipage, le second ayant été revendu et naviguant aujourd’hui sous pavillon russe).

- 2 500 tonnes de filets de poisson par an (soit 8 000 tonnes de lieu noir, julienne, merlu, cabillaud…).

- 98 % du poisson nettoyé, coupé en filet et congelé à bord était vendu aux établissements Davigel de Rouxmesnil-Bouteilles. Ses responsables n’ont cependant pas voulu s’exprimer sur le dépôt de bilan de l’armement Leveau, ceci ne mettant apparemment pas en péril l’entreprise de produits surgelés.

- Bilans annuels : Chiffres d’affaires : 3,23 millions d’euros en 1999, 3 416 millions d’euros en 2000, 3,715 millions d’euros en 2001, 3,527 millions d’euros en 2002. Pertes : 500 000 euros en 1999, 838 753 euros en 2000, 35 970 euros en 2001, 126 030 euros en 2002.


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