| Le Snekkar est à quai, dans le port
de commerce, depuis un mois et demi. Le bateau dEdouard Leveau, député-maire de
Dieppe, reprendra-t-il la mer ? Il manque 300 à 400 000 euros pour que le
chalutier-surgélateur puisse repartir pêcher en mer du Nord. Son propriétaire a dû
déposer le bilan mercredi soir à cause dune « dette de lEtat non
réglée». Si un arrangement nintervient pas avant le 15 janvier, le Snekkar ne
repartira plus jamais. Nous risquons de priver trente-trois
familles de leur travail et de fragiliser les entreprises locales et leurs salariés que
nous faisons travailler depuis toujours ». Edouard Leveau, député-maire de Dieppe,
accuse le coup. « Son » Snekkar, cétait plus quune simple entreprise : un
moteur de la pêche locale qui fait vivre une centaine de personnes à Dieppe et ses
environs, dont trente-six marins, du personnel à terre et des emplois induits dans les
entreprises locales.
Mais le Snekkar est bloqué à quai depuis un mois et demi, et il ne repartira
peut-être jamais, à moins que lEtat nhonore une dette de 10 700 000 euros
reconnue par le tribunal. « Pendant quatorze ans, de 1989 à 2002, lEtat a refusé
de donner à larmement Leveau ses quotas de cabillaud » affirme le patron du
Snekkar. A lépoque, en effet, le gouvernement Rocard, puis les suivants, auraient
affecté une partie de la redistribution des quotas européens de cabillaud attribués à
la France à la pêcherie bretonne, alors que Dieppe aurait dû pouvoir en bénéficier.
Laffaire, portée devant le tribunal administratif, avait donné raison à
larmateur dieppois. Le préjudice avait été estimé à 10 700 000 euros, frais
déduits, dont 3 millions auraient dû revenir aux équipages successifs de ces douze
dernières années. Des équipages quil faudra rechercher pour les indemniser le
jour où lEtat règlera sa dette.
Plus dargent dans les
caisses
En attendant, Edouard Leveau, entré en politique, a eu
quelques pudeurs à faire valoir ses droits auprès de ses amis politiques au pouvoir. Ne
risquait-on pas de penser quen détricotant ce quavait décidé, semble-t-il
à tort, le gouvernement Rocard, les gouvernements de droite qui ont suivi auraient fait
le jeu de leur ami politique ? Et ce en dépit dune décision de justice
irrévocable ?
Laissant de côté ses relations du bon côté du manche, Edouard Leveau a
poursuivi sa vie politique dieppoise et laissé son fils soccuper des affaires de
larmement Leveau. Mais cet argent fait aujourdhui cruellement défaut. A cela
se sont ajoutés deux coups fatals : deux campagnes successives en 2003 qui se sont
soldées par de très maigres prises. « Le poisson, à cause de la canicule,
nétait plus là » explique Edouard Leveau.
Et puis une décision des Affaires maritimes en 2002 a contraint le Snekkar à
rentrer au port, le contraignant « darrêter une campagne très fructueuse ». Une
fuite dhuile moteur serait à lorigine de cette décision quEdouard
Leveau qualifie « dabus de pouvoir, car le navire est revenu pour des raisons
injustifiées ». Cette affaire a également été portée devant le tribunal. Mais en
attendant la décision et le paiement, les campagnes de 2002 et 2003 qui pouvaient
compenser cette perte ayant été réduites à presque rien, la société
dexploitation de larmement Leveau sest trouvée en rupture de
trésorerie. Il ny a plus dargent dans les caisses pour payer les marins
Reprise le 15 janvier
ou
jamais
« Il manque 300 à 400 000 euros pour faire repartir le
Snekkar » affirme aujourdhui Edouard Leveau. Soit à peine 5,2 % de ce que doit
lEtat. Cest donc avec son argent personnel quune fois le bateau rentré
dans le port de commerce, Edouard Leveau a payé les six semaines de salaire (octobre et
première quinzaine de novembre) de ses 36 marins. Ce nest dailleurs pas la
première fois quEdouard renfloue les caisses de la société darmement Leveau
: deux pertes de capital successives (en 1991 et 1998) ne lui avaient alors pas encore
fait envisager le redressement judiciaire.
Mais cette fois, à mois dy engloutir tout son argent personnel, le
député-maire y a été contraint. Cela faisait un mois quil hésitait, et en fin
daprès-midi le 17 décembre, il sy est finalement résolu : il sest
rendu avec son fils au tribunal de commerce pour déposer le bilan de la société, suite
à une « rupture de trésorerie ». Le tribunal a examiné laffaire lors dune
audience le jeudi 18 décembre, et un redressement judiciaire a été ordonné. Un sursis
de six mois pour larmateur dieppois.
Mais cest plus quil nen faut pour Edouard Leveau : sil
nobtient pas très rapidement de lEtat la garantie de voir enfin la dette de
ce dernier honorée, il mettra la clé sous la porte. Il ne veut en effet pas repartir
pour une seule campagne en continuant à jongler avec les finances. Il lui faut la
garantie de pérenniser lentreprise pour au moins quatre ou cinq ans, en ayant la
possibilité de réaliser quatre ou cinq campagnes de pêche par an au lieu de six
actuellement.
En clair, si lEtat ne sengage pas à payer et si le Snekkar ne
reprend pas la mer dici le 15 janvier, il ne repartira plus jamais et la liquidation
de la société dexploitation de larmement Leveau sera prononcée. Et une
centaine demplois seront menacés.
O.B.
LArmement Leveau en chiffres
- 1 bateau : le Snekkar II (après les Snekkar Arctic et
Nordic, le premier ayant coulé avec son équipage, le second ayant été revendu et
naviguant aujourdhui sous pavillon russe).
- 2 500 tonnes de filets de poisson par an (soit 8 000 tonnes de lieu noir,
julienne, merlu, cabillaud
).
- 98 % du poisson nettoyé, coupé en filet et congelé à bord était vendu aux
établissements Davigel de Rouxmesnil-Bouteilles. Ses responsables nont cependant
pas voulu sexprimer sur le dépôt de bilan de larmement Leveau, ceci ne
mettant apparemment pas en péril lentreprise de produits surgelés.
- Bilans annuels : Chiffres daffaires : 3,23 millions deuros en
1999, 3 416 millions deuros en 2000, 3,715 millions deuros en 2001, 3,527
millions deuros en 2002. Pertes : 500 000 euros en 1999, 838 753 euros en 2000, 35
970 euros en 2001, 126 030 euros en 2002. |