Journal du vendredi 7 novembre 2003

Les services secrets sur les traces de terroristes irlandais
Des armes enterrées

Des armes ont été déterrés dans le bois de Miromesnil à Tourville-sur-Arques, mardi matin à l’aube. Un homme originaire de la région dieppoise qui se promenait dans les parages a été entendu puis relâché. L’enquête des services secrets se poursuit sur la piste de l’Ira-Véritable, un groupe terroriste de catholiques irlandais.Deux pistolets-mitrailleurs, un pistolet-automatique, deux silencieux, quatre chargeurs et des dizaines de munitions : ces armes se trouvaient dans un coffre, enfoui sous quelques centimètres de terre dans le bois de Miromesnil à Tourville-sur-Arques.

Cet arsenal appartiendrait à des membres d’un groupe terroriste irlandais, l’Ira-Véritable. C’est ce que soupçonnent fortement les hommes de la Direction de la surveillance du territoire (DST, service de contre espionnage). C’est eux qui ont déterré le petit conteneur en plastique, mardi matin, à l’aube, un peu à l’écart du chemin du Mont-Blanc situé le long de la départementale 70 reliant Tourville-sur-Arques à Sauqueville.

D’après la section anti-terroriste du parquet de Paris, cette « cache » était surveillée depuis le mois d’août dernier. À l’époque, deux Irlandais avaient traversé la Manche pour venir cacher ces armes à Tourville, et ils avaient été repérés par les services de contre-espionnage.

Un étrange ballet

La surveillance discrète aura donc duré près de trois mois. Trois mois durant lesquels les Tourvillais ont assisté à un étrange ballet. « Des voitures banalisées, immatriculées pour la plupart en région parisienne stationnaient aux abords du lieu de la découverte », explique le maire de la commune de 1100 habitants, Claude Métais. Les riverains évoquent des hommes passant leur temps au téléphone portable dans leurs véhicules, de jour comme de nuit, d’un côté ou de l’autre de la cache.

« Il y a quinze jours, intrigués par leur manège, nous avons transmis les numéros numéralogiques aux policiers », assure le gardien du Château de Mirosmesnil, dont le parc communique avec le bois régulièrement fréquenté par les promeneurs. Vérifications faites, les policiers dieppois se sont rendus compte que les plaques d’immatriculation correspondaient à des voitures... du ministère de l’Intérieur. Des collègues, en fait.

Les habitants se sont posé de multiples questions, évoquant même la possibilité de « raveurs » venus en repérage pour une future fête. Les rumeurs les plus folles ont couru dans le petit village. C’est Claude Métais qui a rassuré ses concitoyens les plus inquiets et curieux en leur affirmant « qu’il s’agissait d’une opération discrète de la police. »

Mardi, l’enquête préliminaire ouverte cet été par le parquet de Paris à la suite de renseignements de la police irlandaise, a pris une autre dimension. Finies les écoutes téléphoniques et les surveillances, qui ont mobilisé une centaine d’hommes se relayant à tour de rôle entre le château de Miromesnil et le bas de la D70. Place aux interpellations réalisées simultanément à Tourville-sur-Arques, Guigamp et en Ulster. Au moment-même où la DST déterrait les armes à Tourville-sur-Arques, les deux Irlandais soupçonnés de les y avoir enfouies étaient interpellés dans la banlieue de Dublin. Et quatre Guingampais étaient arrêtés au même moment à leur domicile. Aucun d’entre eux n’est connu comme appartenant à la mouvance indépendantiste bretonne. Cependant, parmi eux figurent deux élus costarmoricains, membres du comité de jumelage entre Guingamp et Shannon en Irlande.

Selon la section anti-terroriste du parquet de Paris que nous avons jointe, l’opération aurait été décidée car les armes étaient enfouies depuis trop longtemps, et qu’il ne pouvait plus être question de les laisser en pleine nature. D’autant que quelques jours plus tôt, une voiture volée avait été incendiée à une centaine de mètres.

Un Dieppois interrogé puis relâché

Lors de ce coup de filet, un homme de la région dieppoise a également été arrêté. « Il aurait été vu à plusieurs reprises à proximité de la cache d’armes », explique une source proche du dossier. L’homme a été entendu, mardi, par la Division nationale antiterroriste (DNAT) dans les locaux du commissariat de Dieppe. Il a été relâché en soirée. Aucun lien n’a été établi entre lui et le réseau que tentent de démanteler les services secrets. Il se serait simplement trouvé en promenade à plusieurs reprises à proximité de la cache d’armes tourvillaise. « Il s’agirait d’un malencontreux hasard », commentait, mercredi soir le parquet de Paris.

En Bretagne, une manifestation de soutien des familles et amis était organisée au même moment devant le commissariat de Guingamp. Quant aux quatre autres suspects bretons, deux d’entre eux ont déjà été relâchés à l’heure où nous mettons sous presse. Les autres sont toujours entendus dans les locaux de la section régionale de la police judiciaire (SRPJ) de Rennes. Ils seront soit remis en liberté samedi matin, au terme de 96 heures de garde à vue prévues pour les affaires de terrorisme, soit présentés à un juge d’instruction dans le cadre d’une mise en examen. À Tourville-sur-Arques, on reste abasourdi d’avoir été durant trois mois le coffre-fort de terroristes présumés.

Briac Trébert et Olivier Bassine

Le trou a été rebouché

Un petit chemin près de la route de Sauqueville

La proximité du terminal ferry de Dieppe semble expliquer la raison pour laquelle des terroristes irlandais ont choisi Tourville-sur-Arques pour cacher leur arsenal de guerre. Des armes qu’ils espéraient sans doute convoyer par bateau vers les îles britanniques.

C’est dans le bas de la D70, dans un vallon qui mène de Tourville à Sauqueville, qu’un chemin monte vers le bois du château de Miromesnil situé sur les hauteurs. Une cinquantaine de mètres après l’entrée de ce chemin tout juste carrossable, et environ deux cents mètres avant les débris de la voiture incendiée quelques jours plus tôt, une sente piétonne étroite part sur la gauche en pente raide. C’est là, à peine à 150 mètres de la route goudronnée, que les terroristes présumés avaient enfouis leur arsenal dans une caisse en plastique enterrée.

Mercredi matin, des marques de coups de pelle, un petit tas de terre meuble fraîchement remuée, et des marques de pas sur une terre à peine tassée indiquent très clairement que le sol vient d’être remué. La veille, les agents de la DST ont creusé à la pelle, déposé la terre retirée un mètre derrière eux, pris le coffre contenant les armes, et rebouché sommairement le trou en tassant la terre avec les pieds. L’endroit est d’ailleurs le seul dans les environs à ne pas être jonché de feuilles mortes. Mercredi matin, nous nous y sommes rendus en compagnie du maire de Tourville et d’une équipe de France 3. Les agents du contre-espionnage ont eu du flair, car il nous a fallu plusieurs heures de recherche avant de trouver l’endroit...

L’Ira-Véritable

Groupe terroriste d’une centaine de militants

L’Ira-véritable a été fondé en 1997 par des dissidents radicaux qui s’opposaient au cessez-le-feu décrété par l’IRA cette année là. Les membres de ce groupe terroriste sont opposés à la paix. Ils ne veulent pas du processus de paix qui a abouti à l’accord d’avril 1998, dit du Vendredi saint, entre catholiques et protestants. Ce groupe jusqu’au boutiste a revendiqué l’explosion d’une voiture piégée en plein centre ville d’Omagh (nord-ouest de l’Ulster), le 15 août 1998.

Cet attentat, qui avait 29 morts - des enfants et des femmes pour la plupart - et plus de 300 blessés, reste le plus meurtrier du conflit en Irlande du Nord. En août dernier son chef présumé, Michael McKevitt, a été condamné à 20 ans de réclusion par une Cour pénale spéciale de Dublin, pour « direction d’actions terroristes » et « appartenance à une organisation illégale .» Le groupuscule ne compterait qu’une centaine de militants et disposerait de peu d’armes.

Ce qui reste sûr, c’est que les deux pistolets-mitrailleurs, le pistolet automatique et les munitions enterrés à Tourville-sur-Arques leur appartenaient, puisque les deux hommes arrêtés près de Dublin y ont été vus les enfouissant il y a trois mois.


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