Journal du 25 novembre 2003

Arrêtés à Dieppe avec quinze Indiens dans un camion
Trafic de clandestins :
les trois passeurs anglais dorment en prison

Ils n’étaient qu’un petit maillon dans un périple qui avait commencé en Inde. Mais les trois passeurs anglais arrêtés mardi 18 novembre à Dieppe ont payé cher leur participation à une chaîne mafieuse. Pour avoir transporté quinze Indiens de Saint-Omer à Dieppe, ils passeront Noël en prison. Sarkozy l’a annoncé, la justice dieppoise l’a confirmé : la guerre aux filières est déclarée !

Pour la première fois à Dieppe, et l’une des toutes premières en France, les passeurs d’une filière de clandestins ont été condamnés à des peines de prison ferme. Ils ne sont certes que les maillons d’une véritable mafia internationale, et le nom d’un mystérieux monsieur « Connors » a été prononcé à plusieurs reprises vendredi soir à la barre du tribunal correctionnel de Dieppe.

Mais ces transporteurs britanniques rémunérés (300 euros) pour convoyer quinze malheureux Indiens de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais, à Dieppe, resteront en prison en France : un an pour l’un, un an et demi pour les deux autres.

Quant aux émigrants partis il y a plusieurs semaines d’Inde contre une somme de 12 000 à 15 000 euros pour chacun payée par leur famille, ils retourneront à la case départ. Leur voyage vers l’Eldorado britannique s’est achevé à Dieppe mardi 18 novembre. La police aux frontières a en effet mis un terme au trafic, débusquant en flagrant délit les quinze Indiens clandestins cachés au milieu de ballots de paille dans un camion-van Mercedes. Le chauffeur, sujet britannique, a été arrêté, ainsi que deux autres « convoyeurs » anglais qui suivaient le convoi à bord d’une Rover.

Et si les Indiens sont repartis vers leur subcontinent via le centre de rétention de Roissy, les trois Anglais, eux, sont restés dans la région. C’est à la prison de Rouen qu’ils ont été conduits vers 21 heures vendredi soir.

D’Inde à Dieppe via Moscou et l’Allemagne

D’Inde, les quinze clandestins avaient pris l’avion pour Moscou, après avoir acquitté le prix du billet magique vers le paradis promis par un véritable réseau international qui a des ramifications dans tous les pays traversés. A chaque étape, ils changeaient de convoyeurs. Leurs déclarations à la brigade des chemins de fer de la police aux frontières ont permis de reconstituer le voyage : de Moscou, par l’Ukraine, la Pologne et l’Allemagne, en camion et à pied pour passer les frontières. Puis d’Allemagne en France en camion.

Mais la police française est, sur ce coup-là, bien renseignée. Elle est avisée le 10 novembre dernier d’un « passage » de clandestins par train ou camion. Elle met en place un dispositif de surveillance dans les gares de l’Est et de Pontoise, et c’est dans cette dernière qu’elle observe un contact entre trois personnes indo-pakistanaises et un individu de type européen. La souricière se met en place, mais rien ne semble bouger durant un bon mois.

Puis, le 19 novembre, quelques Indiens en situation irrégulière se rendent à la gare de Pontoise, prennent le RER pour la gare du Nord et le TGV pour Saint-Omer. Ils sont évidemment filés par la brigade des chemins de fer. La surveillance en gare de Saint-Omer voit arriver huit Indiens par le train de 13 h 45. Aux abords de la gare, un camion-van Mercedes et une Rover. Sept des huit clandestins embarquent à bord du camion, par groupes de deux de cinq en cinq minutes.

36 heures de garde à vue et…
8 500 de détention

Le camion prend la direction d’Abbeville, et est rejoint à Hedin par la Rover. Sortent alors de la voiture – immatriculée en Angleterre comme le camion – huit autres Indiens. Deux étaient cachés dans le coffre, deux autres au pied du siège passager avant, et les quatre derniers à l’arrière. Ils viennent rejoindre leurs sept compatriotes déjà cachés dans le camion parmi les ballots de paille, et les deux véhicules reprennent la route pour Dieppe.

Arrivé au terminal transmanche mercredi soir, le convoi s’arrête, et le chauffeur du camion va chercher un billet pour le dernier ferry. Mais il n’y a plus de place, et il faudra attendre le bateau du lendemain matin. C’est alors la fin du voyage : la police interpelle tout le monde, qui se retrouve au commissariat de Dieppe jeudi matin. Les Indiens sont transférés au centre de rétention de Roissy avant une reconduite à la frontière, mais les trois passeurs anglais restent à Dieppe pour un interrogatoire et une garde à vue qui vont durer près de trente-six heures. Déférés devant le parquet vendredi vers 15 heures, ils étaient jugés le soir même en comparution immédiate.

Le chauffeur du camion, Thomas Gorham, un décorateur de 48 ans demeurant à Tilbury (Essex), a été condamné à un an de prison ferme. Les deux occupants de la Rover, Daniel Coates, employé de cuisine de 26 ans de Dartford (Kent), et David Lindon, contremaître de travaux publics âgé d’une cinquantaine d’années et qui demeure lui aussi dans le Kent, à Swanley, ont écopé de dix-huit mois de prison. Les trois prévenus se sont également vu signifier une interdiction de territoire de cinq ans à compter de leur sortie de prison.

Olivier Bassine

Pas de pitié pour les passeurs
Un jugement exemplaire

Défense ardue pour les avocats commis d’office, et incompréhension du système judiciaire français de la part des trois prévenus, qui pensaient pouvoir éventuellement ressortir libres après avoir versé une caution.

Mais en France, pas de petits arrangements avec la justice : le ministère public, incité par le ministre de l’Intérieur qui venait d’annoncer la veille à la télévision qu’il n’y aurait pas de clémence pour les trafiquants de clandestins, engage les poursuites jusqu’au bout et réclame des peines exemplaires.

Hébétés, les trois hommes qui ne sont que les pauvres maillons d’une chaîne - « la dernière des castes britanniques, comme les Indiens émigrés étaient probablement des intouchables » soulignera Me Desgerrots - demandent à l’interprète si leur délit « passible de cinq années de prison » est la peine minimale requise. « Non, c’est le maximum. Cela peut aller de un jour à cinq ans » répond la présidente, Cybèle Vannier, par la voix de l’interprète. Soupir de Thomas Lindon, qui ne se sent pas bien. Il alterne visiblement moments d’agitation et d’abattement.

Certes, si leur manœuvre avait réussi, ils n’auraient touché que 300 livres (450 euros) pour le bout de trajet qu’ils ont accompli avec les malheureux clandestins, alors qu’au départ de la chaîne, 12 à 15 000 euros ont été réclamés aux candidats à l’émigration. Mais le ministère public ne veut pas montrer la moindre compassion pour ces « petits poissons ».

3 et 4 ans requis « pour l’exemple »

Le procureur Emmanuelle Houssaye requiert quatre ans de prison pour Lindon et Coates, et trois pour Gorham. « Comme il n’y avait plus de place dans le ferry du soir, si la police n’avait pas mis un terme au voyage, les quinze clandestins auraient passé 17 heures au milieu de la paille dans le camion sans boire ni manger. Ce sont des conditions de transport inacceptables » s’indigne-t-elle. Et même s’ils ne sont que des maillons, « une peine dissuasive serait un message pour tous les passeurs qui seraient tentés de venir à Dieppe ».

Malgré la plaidoirie difficile des avocats, c’est le tiers des peines réclamées qui sera décidé par la cour. Pour Daniel Coates, Me Gaelle Perissere mettra en évidence qu’il est aussi une victime, qu’il n’a pas de casier judiciaire et que l’un de ses trois enfants est handicapé et sera placé en foyer.

Estimant que les trois hommes, « sur lesquels pèsent probablement des pressions de la part des chefs du réseau (le mystérieux Mr Connors, employeur de Gorham ?, NDLR) vont payer pour les autres », le conseil de Lindon, Sophie Cattelet, déplore que le délai de rétention des trois prévenus n’ait pas permis d’attendre des investigations plus poussées en Angleterre et à Moscou.

Enfin, le défenseur de Gorham, réfutant l’idée même de peine exemplaire, souligne que son client « qui a agi pour rembourser une dette, et à qui on a menacé de casser les rotules s’il ne s’acquittait pas en remboursant, ou en effectuant le transport des clandestins » a collaboré avec la police.

Mais tout petits poissons qu’ils soient sans aucun doute, les trois passeurs ont pris vers 21 heures vendredi soir le chemin de la prison de Rouen…

O.B.


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