| Ils nétaient quun petit
maillon dans un périple qui avait commencé en Inde. Mais les trois passeurs anglais
arrêtés mardi 18 novembre à Dieppe ont payé cher leur participation à une chaîne
mafieuse. Pour avoir transporté quinze Indiens de Saint-Omer à Dieppe, ils passeront
Noël en prison. Sarkozy la annoncé, la justice dieppoise la confirmé : la
guerre aux filières est déclarée ! Pour la première fois à
Dieppe, et lune des toutes premières en France, les passeurs dune filière de
clandestins ont été condamnés à des peines de prison ferme. Ils ne sont certes que les
maillons dune véritable mafia internationale, et le nom dun
mystérieux monsieur « Connors » a été prononcé à plusieurs reprises
vendredi soir à la barre du tribunal correctionnel de Dieppe.
Mais ces transporteurs britanniques rémunérés (300 euros) pour convoyer
quinze malheureux Indiens de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais, à Dieppe, resteront en
prison en France : un an pour lun, un an et demi pour les deux autres.
Quant aux émigrants partis il y a plusieurs semaines dInde contre une
somme de 12 000 à 15 000 euros pour chacun payée par leur famille, ils retourneront à
la case départ. Leur voyage vers lEldorado britannique sest achevé à Dieppe
mardi 18 novembre. La police aux frontières a en effet mis un terme au trafic,
débusquant en flagrant délit les quinze Indiens clandestins cachés au milieu de ballots
de paille dans un camion-van Mercedes. Le chauffeur, sujet britannique, a été arrêté,
ainsi que deux autres « convoyeurs » anglais qui suivaient le convoi à bord dune
Rover.
Et si les Indiens sont repartis vers leur subcontinent via le centre de
rétention de Roissy, les trois Anglais, eux, sont restés dans la région. Cest à
la prison de Rouen quils ont été conduits vers 21 heures vendredi soir.
DInde à Dieppe via
Moscou et lAllemagne
DInde, les quinze clandestins avaient pris
lavion pour Moscou, après avoir acquitté le prix du billet magique vers le paradis
promis par un véritable réseau international qui a des ramifications dans tous les pays
traversés. A chaque étape, ils changeaient de convoyeurs. Leurs déclarations à la
brigade des chemins de fer de la police aux frontières ont permis de reconstituer le
voyage : de Moscou, par lUkraine, la Pologne et lAllemagne, en camion et à
pied pour passer les frontières. Puis dAllemagne en France en camion.
Mais la police française est, sur ce coup-là, bien renseignée. Elle est
avisée le 10 novembre dernier dun « passage » de clandestins par train ou camion.
Elle met en place un dispositif de surveillance dans les gares de lEst et de
Pontoise, et cest dans cette dernière quelle observe un contact entre trois
personnes indo-pakistanaises et un individu de type européen. La souricière se met en
place, mais rien ne semble bouger durant un bon mois.
Puis, le 19 novembre, quelques Indiens en situation irrégulière se rendent à
la gare de Pontoise, prennent le RER pour la gare du Nord et le TGV pour Saint-Omer. Ils
sont évidemment filés par la brigade des chemins de fer. La surveillance en gare de
Saint-Omer voit arriver huit Indiens par le train de 13 h 45. Aux abords de la gare, un
camion-van Mercedes et une Rover. Sept des huit clandestins embarquent à bord du camion,
par groupes de deux de cinq en cinq minutes.
36 heures de garde à vue
et
8 500 de détention
Le camion prend la direction dAbbeville, et est
rejoint à Hedin par la Rover. Sortent alors de la voiture immatriculée en
Angleterre comme le camion huit autres Indiens. Deux étaient cachés dans le
coffre, deux autres au pied du siège passager avant, et les quatre derniers à
larrière. Ils viennent rejoindre leurs sept compatriotes déjà cachés dans le
camion parmi les ballots de paille, et les deux véhicules reprennent la route pour
Dieppe.
Arrivé au terminal transmanche mercredi soir, le convoi sarrête, et le
chauffeur du camion va chercher un billet pour le dernier ferry. Mais il ny a plus
de place, et il faudra attendre le bateau du lendemain matin. Cest alors la fin du
voyage : la police interpelle tout le monde, qui se retrouve au commissariat de Dieppe
jeudi matin. Les Indiens sont transférés au centre de rétention de Roissy avant une
reconduite à la frontière, mais les trois passeurs anglais restent à Dieppe pour un
interrogatoire et une garde à vue qui vont durer près de trente-six heures. Déférés
devant le parquet vendredi vers 15 heures, ils étaient jugés le soir même en
comparution immédiate.
Le chauffeur du camion, Thomas Gorham, un décorateur de 48 ans demeurant à
Tilbury (Essex), a été condamné à un an de prison ferme. Les deux occupants de la
Rover, Daniel Coates, employé de cuisine de 26 ans de Dartford (Kent), et David Lindon,
contremaître de travaux publics âgé dune cinquantaine dannées et qui
demeure lui aussi dans le Kent, à Swanley, ont écopé de dix-huit mois de prison. Les
trois prévenus se sont également vu signifier une interdiction de territoire de cinq ans
à compter de leur sortie de prison.
Olivier Bassine
Pas de pitié pour les
passeurs
Un jugement exemplaire
Défense ardue pour les avocats commis doffice, et
incompréhension du système judiciaire français de la part des trois prévenus, qui
pensaient pouvoir éventuellement ressortir libres après avoir versé une caution.
Mais en France, pas de petits arrangements avec la justice : le ministère
public, incité par le ministre de lIntérieur qui venait dannoncer la veille
à la télévision quil ny aurait pas de clémence pour les trafiquants de
clandestins, engage les poursuites jusquau bout et réclame des peines exemplaires.
Hébétés, les trois hommes qui ne sont que les pauvres maillons dune
chaîne - « la dernière des castes britanniques, comme les Indiens émigrés étaient
probablement des intouchables » soulignera Me Desgerrots - demandent à
linterprète si leur délit « passible de cinq années de prison » est la peine
minimale requise. « Non, cest le maximum. Cela peut aller de un jour à cinq ans »
répond la présidente, Cybèle Vannier, par la voix de linterprète. Soupir de
Thomas Lindon, qui ne se sent pas bien. Il alterne visiblement moments dagitation et
dabattement.
Certes, si leur manuvre avait réussi, ils nauraient touché que 300
livres (450 euros) pour le bout de trajet quils ont accompli avec les malheureux
clandestins, alors quau départ de la chaîne, 12 à 15 000 euros ont été
réclamés aux candidats à lémigration. Mais le ministère public ne veut pas
montrer la moindre compassion pour ces « petits poissons ».
3 et 4 ans requis « pour
lexemple »
Le procureur Emmanuelle Houssaye requiert quatre ans de
prison pour Lindon et Coates, et trois pour Gorham. « Comme il ny avait plus de
place dans le ferry du soir, si la police navait pas mis un terme au voyage, les
quinze clandestins auraient passé 17 heures au milieu de la paille dans le camion sans
boire ni manger. Ce sont des conditions de transport inacceptables »
sindigne-t-elle. Et même sils ne sont que des maillons, « une peine
dissuasive serait un message pour tous les passeurs qui seraient tentés de venir à
Dieppe ».
Malgré la plaidoirie difficile des avocats, cest le tiers des peines
réclamées qui sera décidé par la cour. Pour Daniel Coates, Me Gaelle Perissere mettra
en évidence quil est aussi une victime, quil na pas de casier
judiciaire et que lun de ses trois enfants est handicapé et sera placé en foyer.
Estimant que les trois hommes, « sur lesquels pèsent probablement des
pressions de la part des chefs du réseau (le mystérieux Mr Connors, employeur de Gorham
?, NDLR) vont payer pour les autres », le conseil de Lindon, Sophie Cattelet, déplore
que le délai de rétention des trois prévenus nait pas permis dattendre des
investigations plus poussées en Angleterre et à Moscou.
Enfin, le défenseur de Gorham, réfutant lidée même de peine
exemplaire, souligne que son client « qui a agi pour rembourser une dette, et à qui on a
menacé de casser les rotules sil ne sacquittait pas en remboursant, ou en
effectuant le transport des clandestins » a collaboré avec la police.
Mais tout petits poissons quils soient sans aucun doute, les trois
passeurs ont pris vers 21 heures vendredi soir le chemin de la prison de Rouen
O.B. |