| Alors que la plupart des observateurs
pensaient que la pollution du 9 octobre sur la plage de Dieppe était due à une fuite de
fioul léger au terminal transmanche, le verdict de lenquête est tombé : les
boulettes de fioul enfouies dans les algues qui jonchaient le littoral dieppois sur plus
de deux kilomètres provenaient du Prestige. Et ce nest donc pas fini ! Le point
avec la préfecture maritime de Cherbourg. Indépendamment de la
pollution localisée et ponctuelle due au Tricolor en août et septembre dernier dans le
Pas-de-Calais, des boulettes dhydrocarbures ont régulièrement touché les plages
du Cotentin ouest durant la majeure partie de lété. Ces pollutions ont été
attribuées au Prestige ». Dans la Manche, on ne croyait pas que la pollution du
pétrolier coulé lan dernier au large de la Gallice pouvait remonter aussi haut,
alors a fortiori sur les plages de la côte dAlbâtre... Et pourtant, le communiqué
de la préfecture maritime de Cherbourg du mardi 21 octobre est formel.
« Ces dernier jours, le littoral de la Manche a été à nouveau touché par
des boulettes et des galettes de fioul. Parmi les communes concernées, peuvent notamment
être citées : Le Havre le 6 octobre, Saint-Jouin-Brunneval le 8 octobre, Dieppe le 9
octobre, Fécamp les 10 et 11 octobre, Courseulles-sur-Mer et Graye-sur-Mer le 13 octobre,
Saint-Vaast-la-Hougue le 17 octobre et Quettehou le 21 octobre ».
Ce nétait pas la fuite
au transmanche
La nouvelle a jeté un froid : ainsi donc, la pollution du
jeudi 9 octobre, qui avait recouvert la plage de Dieppe de la jetée ouest au Bas-Fort
blanc sous le château, à lissue de laquelle le service littoral de lEstran
avait ramassé des centaines de boulettes de fioul mélangées aux algues, était due au
pétrolier échoué depuis plus dun an au large de la Gallice en Espagne. Le
Prestige continue donc sournoisement, au rythme des marées, à envoyer régulièrement
sur nos côtes son liquide répugnant et visqueux.
Alors que les spécialistes locaux, de LEstran, de la gendarmerie
maritime, du port, et tous les autres, pensaient que cette pollution avait pour origine
laccident survenu au ballast de la passerelle dembarquement des ferries le 14
septembre, il nen était rien. La nappe dhydrocarbure qui sétait ce
jour-là échappée du terminal transmanche, recouvrant une partie de lavant-port et
de la plage derrière la jetée ouest, nétait donc pas responsable, pas plus
quun « dégazage sauvage » ou « des résidus du Tricolor », deuxième et
troisième hypothèses avancées alors par les experts.
Prélèvements analysés à
Cherbourg
Qui aurait pensé à ce pétrolier coulé à des centaines
de milles ? Et pourtant ! « Les prélèvements effectués par la gendarmerie maritime sur
les plages de Seine-Maritime et analysés par le laboratoire danalyse, de
surveillance et dexpertise de la Marine de Cherbourg ont montré des
caractéristiques similaires à celles du Prestige affirme le communiqué de la
préfecture maritime de la Manche et de la Mer du Nord. Et dajouter quil est
« certain que ces boulettes dhydrocarbures dérivent entre deux eaux » car rien
ny fait : « Les reconnaissances aériennes réalisées par lavion Polmar des
douanes ont permis de ne repérér que quelques boulettes éparses, alors même que le
patrouilleur de gendarmerie maritime Glaive ne constatait aucune pollution in situ ».
Impossible à repérér, ces saletés de boulettes arrivent donc sans prévenir
car « le golfe de Gascogne agit comme une grande lessiveuse dont les agitations les plus
importantes se produisent en hiver. Les résidus de pollution liés au Prestige peuvent
continuer à y circuler, mais aussi à se diffuser de plus en plus largement au gré des
vents forcissants et des courants, durant assez longtemps, provoquant çà et là de
nouveaux arrivages lorsque les dérives portent vers la terre ».
Et la suite nest guère plus rassurante, car si « ce phénomène devrait
aller en saffaiblissant progressivement en quantité », il devrait par contre «
sétendre géographiquement, jusquen Europe du Nord comme cest le cas
actuellement ». Et ce nest pas fini. « Il y en aura encore forcément » conclut
lenseigne de vaisseau Miermont que nous avons joint à Cherbourg (voir encadré).
Olivier Bassine
" Il
y en aura encore forcément "
A la préfecture maritime de Cherbourg, lenseigne de vaisseau Miermont,
chargé de la communication, confirme les résultats de lenquête, et ne se montre
pas spécialement optimiste pour les jours ou les mois à venir.
« Il y a eu tout lété des boulettes provenant des résidus de pollution
du Prestige sur les plages du Cotentin-Ouest (Granville, Avranche, le Mont-Saint-Michel,
NDLR), explique-t-il. « Et ce nest que début octobre quelles ont ensuite
atteint la baie de Seine. Et maintenant, les courants les ont ramenées vers le
Cotentin-Est » (à Saint-Vaast-la-Hougue et Quettehou le mardi 22 octobre, ce qui
provoque la crainte des ostréiculteurs et pêcheurs de moules). Pour lheure, les
plages bas-normandes des côtes Fleurie et de Nâcre sont épargnées, mais pour combien
de temps. A nen pas douter, la pollution de la plage de Deauville fera du foin...
« Le problème, cest quil est impossible de prévenir ces arrivées
de boulettes, poursuit lenseigne de vaisseau Miermont. « Elles nagent entre deux
eaux, et ni les moyens aériens, ni les moyens maritimes ne permettent de les détecter
correctement. Elles risquent donc de revenir à Dieppe, il y en aura encore forcément ».
La seule solution est donc terrestre, en les ramassant quand elles arrivent. Sympa pour le
service littoral qui risque de passer un hiver poisseux... Car sur les 77 000 tonnes de
fioul lourd que contenait le Prestige, 40 000 ont été récupérées et 10 000 dérivent
au gré de la « lessiveuse » du golfe de Gascogne. Il en reste donc encore 27 000 tonnes
dans les soutes du pétrolier-poubelle immergé dans les bas-fonds de lAtlantique.
27 000 tonnes quil est techniquement impossible daller pomper. Habitants des
côtes de lAtlantique de la Manche et de la Mer du Nord, joyeux Noël !
Pingouins au
chômage ?
Pendant deux jours, mi- octobre, on a dû sessuyer le corps avec de
lhuile et du papier. Ce nest pas évident de se baigner au milieu de ces
boulettes qui flottent à la surface ». Jean-Marie Cribelier, le président des Pingouins
qui se baignent tous les jours à midi au niveau de la station balnéaire à Dieppe, est
fataliste. « Avec les gars de lEstran, on en a ramassé. Nous, on soccupe de
notre zone (la partie ouest de la plage, NDLR) et sil le faut, on va continuer.
Comme nous le faisons avec les bouteilles et les papiers gras que nous ramassons pour les
mettre dans les 40 ou 50 sacs poubelles que je vais chaque année chercher au service
voirie ».
Galériens des plages, lEstran et les Pingouins sont prêts à remettre
ça. « Le problème, cest ce vent douest-nord-ouest qui nous ramène toutes
ces saloperies » poursuit Jean-Marie Cribelier. « Et sur le sable, le pétrole est plus
facile à ramasser que sur les galets, car les boulettes sincrustent en dessous et
ressortent quand le galet est retourné par la marée ». Un vrai travail de Sysiphe,
incessant. Mais le président des Pingouins admet que « sil y a une arrivée
massive de boulettes, on ne pourra plus se baigner : on sera en chômage technique »
lance-t-il en conservant un brin dhumour. |