Journal du 24 octobre 2003

La préfecture maritime de Cherbourg est formelle
Pollution de Dieppe : c'était le Prestige

Alors que la plupart des observateurs pensaient que la pollution du 9 octobre sur la plage de Dieppe était due à une fuite de fioul léger au terminal transmanche, le verdict de l’enquête est tombé : les boulettes de fioul enfouies dans les algues qui jonchaient le littoral dieppois sur plus de deux kilomètres provenaient du Prestige. Et ce n’est donc pas fini ! Le point avec la préfecture maritime de Cherbourg.

Indépendamment de la pollution localisée et ponctuelle due au Tricolor en août et septembre dernier dans le Pas-de-Calais, des boulettes d’hydrocarbures ont régulièrement touché les plages du Cotentin ouest durant la majeure partie de l’été. Ces pollutions ont été attribuées au Prestige ». Dans la Manche, on ne croyait pas que la pollution du pétrolier coulé l’an dernier au large de la Gallice pouvait remonter aussi haut, alors a fortiori sur les plages de la côte d’Albâtre... Et pourtant, le communiqué de la préfecture maritime de Cherbourg du mardi 21 octobre est formel.

« Ces dernier jours, le littoral de la Manche a été à nouveau touché par des boulettes et des galettes de fioul. Parmi les communes concernées, peuvent notamment être citées : Le Havre le 6 octobre, Saint-Jouin-Brunneval le 8 octobre, Dieppe le 9 octobre, Fécamp les 10 et 11 octobre, Courseulles-sur-Mer et Graye-sur-Mer le 13 octobre, Saint-Vaast-la-Hougue le 17 octobre et Quettehou le 21 octobre ».

Ce n’était pas la fuite au transmanche

La nouvelle a jeté un froid : ainsi donc, la pollution du jeudi 9 octobre, qui avait recouvert la plage de Dieppe de la jetée ouest au Bas-Fort blanc sous le château, à l’issue de laquelle le service littoral de l’Estran avait ramassé des centaines de boulettes de fioul mélangées aux algues, était due au pétrolier échoué depuis plus d’un an au large de la Gallice en Espagne. Le Prestige continue donc sournoisement, au rythme des marées, à envoyer régulièrement sur nos côtes son liquide répugnant et visqueux.

Alors que les spécialistes locaux, de L’Estran, de la gendarmerie maritime, du port, et tous les autres, pensaient que cette pollution avait pour origine l’accident survenu au ballast de la passerelle d’embarquement des ferries le 14 septembre, il n’en était rien. La nappe d’hydrocarbure qui s’était ce jour-là échappée du terminal transmanche, recouvrant une partie de l’avant-port et de la plage derrière la jetée ouest, n’était donc pas responsable, pas plus qu’un « dégazage sauvage » ou « des résidus du Tricolor », deuxième et troisième hypothèses avancées alors par les experts.

Prélèvements analysés à Cherbourg

Qui aurait pensé à ce pétrolier coulé à des centaines de milles ? Et pourtant ! « Les prélèvements effectués par la gendarmerie maritime sur les plages de Seine-Maritime et analysés par le laboratoire d’analyse, de surveillance et d’expertise de la Marine de Cherbourg ont montré des caractéristiques similaires à celles du Prestige affirme le communiqué de la préfecture maritime de la Manche et de la Mer du Nord. Et d’ajouter qu’il est « certain que ces boulettes d’hydrocarbures dérivent entre deux eaux » car rien n’y fait : « Les reconnaissances aériennes réalisées par l’avion Polmar des douanes ont permis de ne repérér que quelques boulettes éparses, alors même que le patrouilleur de gendarmerie maritime Glaive ne constatait aucune pollution in situ ».

Impossible à repérér, ces saletés de boulettes arrivent donc sans prévenir car « le golfe de Gascogne agit comme une grande lessiveuse dont les agitations les plus importantes se produisent en hiver. Les résidus de pollution liés au Prestige peuvent continuer à y circuler, mais aussi à se diffuser de plus en plus largement au gré des vents forcissants et des courants, durant assez longtemps, provoquant çà et là de nouveaux arrivages lorsque les dérives portent vers la terre ».

Et la suite n’est guère plus rassurante, car si « ce phénomène devrait aller en s’affaiblissant progressivement en quantité », il devrait par contre « s’étendre géographiquement, jusqu’en Europe du Nord comme c’est le cas actuellement ». Et ce n’est pas fini. « Il y en aura encore forcément » conclut l’enseigne de vaisseau Miermont que nous avons joint à Cherbourg (voir encadré).

Olivier Bassine

" Il y en aura encore forcément "

A la préfecture maritime de Cherbourg, l’enseigne de vaisseau Miermont, chargé de la communication, confirme les résultats de l’enquête, et ne se montre pas spécialement optimiste pour les jours ou les mois à venir.

« Il y a eu tout l’été des boulettes provenant des résidus de pollution du Prestige sur les plages du Cotentin-Ouest (Granville, Avranche, le Mont-Saint-Michel, NDLR), explique-t-il. « Et ce n’est que début octobre qu’elles ont ensuite atteint la baie de Seine. Et maintenant, les courants les ont ramenées vers le Cotentin-Est » (à Saint-Vaast-la-Hougue et Quettehou le mardi 22 octobre, ce qui provoque la crainte des ostréiculteurs et pêcheurs de moules). Pour l’heure, les plages bas-normandes des côtes Fleurie et de Nâcre sont épargnées, mais pour combien de temps. A n’en pas douter, la pollution de la plage de Deauville fera du foin...

« Le problème, c’est qu’il est impossible de prévenir ces arrivées de boulettes, poursuit l’enseigne de vaisseau Miermont. « Elles nagent entre deux eaux, et ni les moyens aériens, ni les moyens maritimes ne permettent de les détecter correctement. Elles risquent donc de revenir à Dieppe, il y en aura encore forcément ». La seule solution est donc terrestre, en les ramassant quand elles arrivent. Sympa pour le service littoral qui risque de passer un hiver poisseux... Car sur les 77 000 tonnes de fioul lourd que contenait le Prestige, 40 000 ont été récupérées et 10 000 dérivent au gré de la « lessiveuse » du golfe de Gascogne. Il en reste donc encore 27 000 tonnes dans les soutes du pétrolier-poubelle immergé dans les bas-fonds de l’Atlantique. 27 000 tonnes qu’il est techniquement impossible d’aller pomper. Habitants des côtes de l’Atlantique de la Manche et de la Mer du Nord, joyeux Noël !

Pingouins au chômage ?

Pendant deux jours, mi- octobre, on a dû s’essuyer le corps avec de l’huile et du papier. Ce n’est pas évident de se baigner au milieu de ces boulettes qui flottent à la surface ». Jean-Marie Cribelier, le président des Pingouins qui se baignent tous les jours à midi au niveau de la station balnéaire à Dieppe, est fataliste. « Avec les gars de l’Estran, on en a ramassé. Nous, on s’occupe de notre zone (la partie ouest de la plage, NDLR) et s’il le faut, on va continuer. Comme nous le faisons avec les bouteilles et les papiers gras que nous ramassons pour les mettre dans les 40 ou 50 sacs poubelles que je vais chaque année chercher au service voirie ».

Galériens des plages, l’Estran et les Pingouins sont prêts à remettre ça. « Le problème, c’est ce vent d’ouest-nord-ouest qui nous ramène toutes ces saloperies » poursuit Jean-Marie Cribelier. « Et sur le sable, le pétrole est plus facile à ramasser que sur les galets, car les boulettes s’incrustent en dessous et ressortent quand le galet est retourné par la marée ». Un vrai travail de Sysiphe, incessant. Mais le président des Pingouins admet que « s’il y a une arrivée massive de boulettes, on ne pourra plus se baigner : on sera en chômage technique » lance-t-il en conservant un brin d’humour.


Archives 1998   Archives 1999   Archives 2000  Archives 2001  Archives 2002  Archives 2003
Recherche   Accueil