Journal du 31 octobre 2003

Pour l'Ifremer et les pêcheurs,
la campagne démarre moderato

"Limiter la pression de pêche pour sauver la coquille

Entre les pêcheurs de coquilles Saint-Jacques et l’Ifremer, l’entente semble impossible. Les premiers vivent de la pêche et le second est là pour gérer l’écosystème marin. N’empêche : si tout était permis dans les eaux du large et de la Baie de Seine où se trouvent les «gisements», il y a belle lurette qu’il n’y aurait plus de «délices de la mer». Le point à un mois d’une ouverture en baie de Seine qui laisse présager une ruée vers «l’or blanc».

Sans reglementation et traque sévère contre les surquotas, les coquillards y trouveraient-ils leur compte ? Selon l’Ifremer et les Affaires maritimes, il est évident que sans régulation de la pêche à la coquille Saint-Jacques, les gisements seraient en voie d’épuisement. Mais pour les marins et les mareyeurs, la législation (contre les quotas en toutes zones, et les horaires en Baie de Seine) est préjudiciable à leur activité. En tout cas pour la pêche haut-normande, tandis que Bas-Normands, Bretons et étrangers profiteraient d’un système que les « locaux » voudraient se réserver. Aussi, quand on parle des prévisions de l’Ifremer à un pêcheur ou à un mareyeur, il rigole...

Pourtant, les campagnes d’examen des fonds réalisées par l’Ifremer dans la zone Baie de Seine élargie (quinze jours de sondage en mer entre Barfleur et le cap d’Antifer) laissent souvent présager ce que sera la campagne de pêche à venir. Même si elle est soumise à d’autres aléas (météo agitée, dispersion des gisements) qui font du démarrage de la campagne 2003-2004 un cru plutôt terne en dépit de ce que l’Ifremer avait annoncé. « On nous avait dit que la réglementation permettrait de préserver les gisements, et que la campagne serait bonne. Ce n’est pas le cas pour l’instant » se plaint un mareyeur du port de Dieppe.

Propos confirmés par le comité régional des pêches, à qui l’Ifremer « avait annoncé une saison correcte, mais ce n’est pas le cas pour l’instant à cause des vents forts et de la fermeture les trois premier week-ends d’octobre. Maintenant, il faut attendre et voir ». Les pêcheurs attendent surtout l’ouverture du gisement très prisé de la Baie de Seine, le lundi 1er décembre prochain, pour se faire une idée précise.

4200 tonnes au large, 4700 en baie de Seine

« Sur notre secteur de prospection situé entre la pointe de Barfleur et le cap d’Antifer, qui est la zone qui subit la plus forte pression de pêche, nous sommes légèrement en dessous de la moyenne des dix années précédentes » explique Eric Foucher, scientifique à l’Ifremer et auteur de rapport de la campagne « COMOR 33 » sur « l’évaluation annuelle du stock de coquilles Saint-Jacques de la baie de Seine ». « Sur le proche extérieur de la Baie de Seine, nous avons répertorié 4 200 tonnes de coquilles contre près de 5 000 en moyenne les dix années précédentes, soit environ 800 tonnes en moins. En Baie de Seine, en revanche, il devrait y en avoir un peu plus : 4 700 tonnes cette année contre 4 500 tonnes en moyenne les dix dernières années ».

A un mois de l’ouverture de la Baie de Seine, alors qu’un navire dieppois s’est fait alpaguer par les Affaires maritimes dans la « zone interdite », le rush des coquillard dans le gisement roi risque d’être terrible. « La coquille en baie de Seine est mal répartie » poursuit Eric Foucher. « Les 4 700 tonnes sont concentrées sur une seule grosse tache, et même si on n’a pas le droit de le leur dire, les pêcheurs savent évidemment où elle est. A l’ouverture, ils seront donc tous rassemblés sur la même zone ». Gare aux accidents !

Tout cela sous réserve que de petits fraudeurs ne se soient pas glissés entre les mailles des filets de la gendarmerie et des Affaires maritimes. Ils auraient beau jeu, en quelques jours, d’appauvrir le gisement. Pour notre mareyeur dieppois, « les Bas-Normands vont déjà se servir ». Mais il se trouve que le premier bateau contrôlé pour l’instant en « zone interdite » était dieppois...

« Si on ne limite pas, c’est la pêcherie
qui s’écroule »

Selon le spécialiste de l’Ifremer, « la surexploitation pose un réel problème. Deux cent cinquante navires travaillent sur le secteur Manche-Est et baie de Seine, et la pression de pêche est trop forte. Nous sommes obligés de la limiter, en fermant l’été et certains week-ends sur le large (ou « proche extérieur », NDLR) et en la limitant encore plus strictement en baie de Seine » (voir encadré).

Selon le scientifique, il en va de l’avenir de la pêche à la coquille elle-même. « Si on ne limite pas cette pression de pêche, il suffirait de deux ou trois mauvaises années de suite pour laisser s’écrouler toute la pêcherie ». Autre souci de l’Ifremer : l’équilibre des âges. En Baie de Seine, on ne peut pêcher une coquille qu’à partir de deux ans, et sur le proche extérieur à partir de trois ans. « Il ne faut pas que la flotille soit tributaire d’une seule classe d’âge, mais de deux ou trois comme en baie de Saint-Brieuc » ajoute Eric Foucher. « Cette année, en faisant respecter les quotas, nous sommes parvenus à rééquilibrer le gisement » (voir graphique ci-dessous). « Ce qui est moins le cas au large, où les gros bateaux de Dieppe, de Boulogne et un peu de Basse-Normandie sont confrontés à une situation de flux tendu avec seulement des coquilles de deux ou trois ans ». Pour l’Ifremer, ce que confirme d’ailleurs le sentiment des pêcheurs dieppois après quatre semaines de pêche, la saison 2003-2004 sera donc « très moyenne », mais devrait être «meilleure en baie de Seine ». A condition que la ruée ne se transforme pas en foire d’empoigne...

O.B.

Une réglementation sévère

La campagne hors Baie de Seine (gisements du nord-ouest à 3 ou 4 miles de Dieppe, de la bouée de Greenwich en centre-Manche au nord du Havre, et de « Bassurelle » au large de Boulogne et au nord de Dieppe) est ouverte depuis le 6 octobre et jusqu’au 15 mai vingt-quatre heures sur vingt-quatre. A l’exception des trois premiers week-ends d’octobre.

La campagne dans le gisement très prisé de la baie de Seine ne se fera que du 1er décembre au 15 mars, seulement quatre jours par semaine et entre deux marées seulement (des sorties de 12 h sur 24 en fonction des horaires des marées). La pêche y sera donc interdite 72 heures par semaine. Les gendarmes et les Affaires maritimes veillent au respect des règles.

Amende requise, jugement le 2 décembre
Six mareyeurs à la barre

pour trempage de noix de Saint-Jacques

Falsification ou non de denrées alimentaires ? Voilà ce que devront déterminer les magistrats qui ont interrogé à la barre, mardi, six mareyeurs dieppois. Ceux-ci avaient été contrôlés alors que dans leurs sociétés, des noix de Saint-Jacques trempaient dans de l’eau. Le délibéré sera rendu en décembre.

Mardi après-midi, six mareyeurs dieppois ont quitté leurs entreprises situées au bord du port de commerce pour se retrouver à la barre du tribunal correctionnel de Dieppe. Ils comparaissaient tous les six pour « falsification de denrées alimentaires ». En d’autres termes pour avoir fait tremper dans de l’eau des noix de coquilles Saint-Jacques.

Il était quatre heures du matin ce 20 décembre 2002 lorsque les gendarmes maritimes et des contrôleurs de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) ont fait irruption simultanément chez les huit mareyeurs de Dieppe pour les contrôler. Chez cinq d’entre-eux ils ont trouvé des bacs d’eau qui contenaient de 275 à 1 080 kg noix de coquilles Saint-Jacques. Et chez le dernier 45 kg dans un bac avec de la glace. « Nous avons fait des constatations de visu et également des prélèvements de noix prises dans l’eau, ainsi que des coquilles fraîches et des coquilles juste dessablées à la douchette », explique un inspecteur principal de la DGCCRF entendu au titre de témoin. Des contrôles avaient également été réalisés sur des noix de Saint-Jacques arrivées chez les clients des mareyeurs.

Taux d’humidité sur protéine

« Selon les services des fraudes, cette pratique a pour conséquence de gorger les noix d’eau. Leur poids augmente. Et au final, ce sont les consommateurs qui sont trompés car ils paient plus cher la marchandise. Cela aurait également des effets sur la qualité gustative », relate Sybèle Vannier, présidente du tribunal lors de la lecture des faits. Toujours pour la DGCCRF la falsification est reconnue « si la valeur d’humidité sur le taux de protéine est supérieure à 5 », poursuit-elle. Dans tous les échantillons le taux était supérieur à 5 sauf l’échantillon témoin contrôlé à 4,5.

Mais à la barre, les six gérants et pdg des entreprises de mareyage tentent d’expliquer le but du trempage qu’ils ne nient pas pratiquer. « Cela permet de dessabler les noix mais également de donner une meilleure présentation. Elles sont ainsi bien blanches », ont-ils tour à tour expliqué. Mais également d’être concurrentiel avec les noix de Saint-Jacques venues de l’étranger qui elles, selon les mareyeurs dieppois, arrivent directement dans des seaux d’eau. Les magistrats ont donc tout appris de la technique employée, technique qui n’est pas autorisée. Le trempage dure plus ou moins longtemps, de deux heures à vingt-quatre heures selon les sociétés, et est suivi d’une période d’égouttage allant d’une à cinq heures.

Perte de poids

Tous les mareyeurs, un à un, ont expliqué qu’ils ne cherchent pas à tromper leurs clients mais que ce trempage compense les 30 % d’eau perdue par les noix entre le moment où elles sont sorties de l’eau et le moment où elles arrivent chez eux pour être dénuclées. Sans oublier le poids qui sera de nouveau perdu avant d’arriver chez leurs clients. « D’ailleurs lorsque nous faisons des caisses de 2 kg, par exemple, nous ajoutons toujours deux cents grammes pour compenser ce qui sera perdu sur le trajet », expliquent-ils.

Certains ont essayé de commercialiser des noix sèches. « Mais j’ai perdu 50 % de ma clientèle. Alors je trempe depuis 1996 », souligne l’un d’entre eux. Aussitôt suivi de l’un de ses collègues : « J’ai moi aussi essayé d’en commercialiser qui ne soient pas trempées, mais des clients me les ont renvoyées car sans eau elles se collent, elles sont plus marron… Elles ne leur plaisaient pas ».

Rien que de l’eau

Maître Dehors, ses lunettes au bout du nez, a basé la défense de ses clients sur deux points : l’absence de réglementation européenne sur la pratique et le fait que le trempage ne modifie pas la noix. « Le fait de diluer par augmentation de la masse d’eau ne modifie en aucune façon la teneur protéinique de la noix. Dans l’analyse de l’eau et des noix, il n’y a aucune trace de rétenteur d’eau, de conservateur ou de produit quelconque. Contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays… », a-t-il souligné. Par ailleurs « chacun procède à une période d’égouttage justement pour qu’il n’y ait pas de falsification. Et de toute manière il faudrait connaître le poids de la coquille lorsqu’elle sort de la mer », poursuit-il.

Par rapport à la loi elle-même, la défense s’appuie sur le fait qu’il n’existe pas de véritable réglementation, la DGCCRF se basant sur une note de service de 1988 qui établit le taux d’humidité par rapport aux protéines. « Ce qui n’est pas conforme à la législation européenne », conclut-il. Me Dehors réclame donc la relaxe pour ses six clients.

Pour le procureur Juliette Bourdais, au contraire, l’infraction de falsification de denrées alimentaires est constituée car les mareyeurs savaient que les noix prenaient du poids avec l’eau. Ils n’ont pas respecté la réglementation. Elle demande donc, selon le code de la consommation, une amende de 15 000 euros pour chaque société de mareyage et la publication du jugement. Celui-ci a été mis en délibéré le 2 décembre prochain. Affaire à suivre…

Véronique Guiborel


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