| Entre les pêcheurs de coquilles
Saint-Jacques et lIfremer, lentente semble impossible. Les premiers vivent de
la pêche et le second est là pour gérer lécosystème marin. Nempêche : si
tout était permis dans les eaux du large et de la Baie de Seine où se trouvent les
«gisements», il y a belle lurette quil ny aurait plus de «délices de la
mer». Le point à un mois dune ouverture en baie de Seine qui laisse présager une
ruée vers «lor blanc». Sans reglementation et traque
sévère contre les surquotas, les coquillards y trouveraient-ils leur compte ? Selon
lIfremer et les Affaires maritimes, il est évident que sans régulation de la
pêche à la coquille Saint-Jacques, les gisements seraient en voie dépuisement.
Mais pour les marins et les mareyeurs, la législation (contre les quotas en toutes zones,
et les horaires en Baie de Seine) est préjudiciable à leur activité. En tout cas pour
la pêche haut-normande, tandis que Bas-Normands, Bretons et étrangers profiteraient
dun système que les « locaux » voudraient se réserver. Aussi, quand on parle des
prévisions de lIfremer à un pêcheur ou à un mareyeur, il rigole...
Pourtant, les campagnes dexamen des fonds réalisées par lIfremer
dans la zone Baie de Seine élargie (quinze jours de sondage en mer entre Barfleur et le
cap dAntifer) laissent souvent présager ce que sera la campagne de pêche à venir.
Même si elle est soumise à dautres aléas (météo agitée, dispersion des
gisements) qui font du démarrage de la campagne 2003-2004 un cru plutôt terne en dépit
de ce que lIfremer avait annoncé. « On nous avait dit que la réglementation
permettrait de préserver les gisements, et que la campagne serait bonne. Ce nest
pas le cas pour linstant » se plaint un mareyeur du port de Dieppe.
Propos confirmés par le comité régional des pêches, à qui lIfremer «
avait annoncé une saison correcte, mais ce nest pas le cas pour linstant à
cause des vents forts et de la fermeture les trois premier week-ends doctobre.
Maintenant, il faut attendre et voir ». Les pêcheurs attendent surtout louverture
du gisement très prisé de la Baie de Seine, le lundi 1er décembre prochain, pour se
faire une idée précise.
4200 tonnes au large, 4700 en
baie de Seine
« Sur notre secteur de prospection situé entre la pointe
de Barfleur et le cap dAntifer, qui est la zone qui subit la plus forte pression de
pêche, nous sommes légèrement en dessous de la moyenne des dix années précédentes »
explique Eric Foucher, scientifique à lIfremer et auteur de rapport de la campagne
« COMOR 33 » sur « lévaluation annuelle du stock de coquilles Saint-Jacques
de la baie de Seine ». « Sur le proche extérieur de la Baie de Seine, nous
avons répertorié 4 200 tonnes de coquilles contre près de 5 000 en moyenne les dix
années précédentes, soit environ 800 tonnes en moins. En Baie de Seine, en revanche, il
devrait y en avoir un peu plus : 4 700 tonnes cette année contre 4 500 tonnes en moyenne
les dix dernières années ».
A un mois de louverture de la Baie de Seine, alors quun navire
dieppois sest fait alpaguer par les Affaires maritimes dans la « zone interdite »,
le rush des coquillard dans le gisement roi risque dêtre terrible. « La
coquille en baie de Seine est mal répartie » poursuit Eric Foucher. « Les 4
700 tonnes sont concentrées sur une seule grosse tache, et même si on na pas le
droit de le leur dire, les pêcheurs savent évidemment où elle est. A louverture,
ils seront donc tous rassemblés sur la même zone ». Gare aux accidents !
Tout cela sous réserve que de petits fraudeurs ne se soient pas glissés entre
les mailles des filets de la gendarmerie et des Affaires maritimes. Ils auraient beau jeu,
en quelques jours, dappauvrir le gisement. Pour notre mareyeur dieppois, « les Bas-Normands
vont déjà se servir ». Mais il se trouve que le premier bateau contrôlé pour
linstant en « zone interdite » était dieppois...
« Si on ne limite pas,
cest la pêcherie
qui sécroule »
Selon le spécialiste de lIfremer, « la
surexploitation pose un réel problème. Deux cent cinquante navires travaillent sur le
secteur Manche-Est et baie de Seine, et la pression de pêche est trop forte. Nous sommes
obligés de la limiter, en fermant lété et certains week-ends sur le large (ou
« proche extérieur », NDLR) et en la limitant encore plus strictement en baie de
Seine » (voir encadré).
Selon le scientifique, il en va de lavenir de la pêche à la coquille
elle-même. « Si on ne limite pas cette pression de pêche, il suffirait de deux ou
trois mauvaises années de suite pour laisser sécrouler toute la pêcherie ».
Autre souci de lIfremer : léquilibre des âges. En Baie de Seine, on ne peut
pêcher une coquille quà partir de deux ans, et sur le proche extérieur à partir
de trois ans. « Il ne faut pas que la flotille soit tributaire dune seule
classe dâge, mais de deux ou trois comme en baie de Saint-Brieuc » ajoute
Eric Foucher. « Cette année, en faisant respecter les quotas, nous sommes parvenus
à rééquilibrer le gisement » (voir graphique ci-dessous). « Ce qui est moins
le cas au large, où les gros bateaux de Dieppe, de Boulogne et un peu de Basse-Normandie
sont confrontés à une situation de flux tendu avec seulement des coquilles de deux ou
trois ans ». Pour lIfremer, ce que confirme dailleurs le sentiment des
pêcheurs dieppois après quatre semaines de pêche, la saison 2003-2004 sera donc «
très moyenne », mais devrait être «meilleure en baie de Seine ». A
condition que la ruée ne se transforme pas en foire dempoigne...
O.B.
Une réglementation sévère
La campagne hors Baie de Seine (gisements du nord-ouest à 3
ou 4 miles de Dieppe, de la bouée de Greenwich en centre-Manche au nord du Havre, et de «
Bassurelle » au large de Boulogne et au nord de Dieppe) est ouverte depuis le 6
octobre et jusquau 15 mai vingt-quatre heures sur vingt-quatre. A lexception
des trois premiers week-ends doctobre.
La campagne dans le gisement très prisé de la baie de Seine ne se fera que du
1er décembre au 15 mars, seulement quatre jours par semaine et entre deux marées
seulement (des sorties de 12 h sur 24 en fonction des horaires des marées). La pêche y
sera donc interdite 72 heures par semaine. Les gendarmes et les Affaires maritimes
veillent au respect des règles.
Amende requise, jugement
le 2 décembre
Six mareyeurs à la barre
pour trempage de noix de Saint-Jacques
Falsification ou non de denrées alimentaires ? Voilà ce que devront
déterminer les magistrats qui ont interrogé à la barre, mardi, six mareyeurs dieppois.
Ceux-ci avaient été contrôlés alors que dans leurs sociétés, des noix de
Saint-Jacques trempaient dans de leau. Le délibéré sera rendu en décembre.
Mardi après-midi, six mareyeurs dieppois ont quitté leurs entreprises situées
au bord du port de commerce pour se retrouver à la barre du tribunal correctionnel de
Dieppe. Ils comparaissaient tous les six pour « falsification de denrées alimentaires
». En dautres termes pour avoir fait tremper dans de leau des noix de
coquilles Saint-Jacques.
Il était quatre heures du matin ce 20 décembre 2002 lorsque les gendarmes
maritimes et des contrôleurs de la Direction générale de la concurrence, de la
consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) ont fait irruption simultanément
chez les huit mareyeurs de Dieppe pour les contrôler. Chez cinq dentre-eux ils ont
trouvé des bacs deau qui contenaient de 275 à 1 080 kg noix de coquilles
Saint-Jacques. Et chez le dernier 45 kg dans un bac avec de la glace. « Nous avons fait
des constatations de visu et également des prélèvements de noix prises dans leau,
ainsi que des coquilles fraîches et des coquilles juste dessablées à la douchette »,
explique un inspecteur principal de la DGCCRF entendu au titre de témoin. Des contrôles
avaient également été réalisés sur des noix de Saint-Jacques arrivées chez les
clients des mareyeurs.
Taux dhumidité sur
protéine
« Selon les services des fraudes, cette pratique a pour
conséquence de gorger les noix deau. Leur poids augmente. Et au final, ce sont les
consommateurs qui sont trompés car ils paient plus cher la marchandise. Cela aurait
également des effets sur la qualité gustative », relate Sybèle Vannier, présidente du
tribunal lors de la lecture des faits. Toujours pour la DGCCRF la falsification est
reconnue « si la valeur dhumidité sur le taux de protéine est supérieure à 5
», poursuit-elle. Dans tous les échantillons le taux était supérieur à 5 sauf
léchantillon témoin contrôlé à 4,5.
Mais à la barre, les six gérants et pdg des entreprises de mareyage tentent
dexpliquer le but du trempage quils ne nient pas pratiquer. « Cela permet de
dessabler les noix mais également de donner une meilleure présentation. Elles sont ainsi
bien blanches », ont-ils tour à tour expliqué. Mais également dêtre
concurrentiel avec les noix de Saint-Jacques venues de létranger qui elles, selon
les mareyeurs dieppois, arrivent directement dans des seaux deau. Les magistrats ont
donc tout appris de la technique employée, technique qui nest pas autorisée. Le
trempage dure plus ou moins longtemps, de deux heures à vingt-quatre heures selon les
sociétés, et est suivi dune période dégouttage allant dune à cinq
heures.
Perte de poids
Tous les mareyeurs, un à un, ont expliqué quils ne
cherchent pas à tromper leurs clients mais que ce trempage compense les 30 % deau
perdue par les noix entre le moment où elles sont sorties de leau et le moment où
elles arrivent chez eux pour être dénuclées. Sans oublier le poids qui sera de nouveau
perdu avant darriver chez leurs clients. « Dailleurs lorsque nous faisons des
caisses de 2 kg, par exemple, nous ajoutons toujours deux cents grammes pour compenser ce
qui sera perdu sur le trajet », expliquent-ils.
Certains ont essayé de commercialiser des noix sèches. « Mais jai perdu
50 % de ma clientèle. Alors je trempe depuis 1996 », souligne lun dentre
eux. Aussitôt suivi de lun de ses collègues : « Jai moi aussi essayé
den commercialiser qui ne soient pas trempées, mais des clients me les ont
renvoyées car sans eau elles se collent, elles sont plus marron
Elles ne leur
plaisaient pas ».
Rien que de leau
Maître Dehors, ses lunettes au bout du nez, a basé la
défense de ses clients sur deux points : labsence de réglementation européenne
sur la pratique et le fait que le trempage ne modifie pas la noix. « Le fait de diluer
par augmentation de la masse deau ne modifie en aucune façon la teneur protéinique
de la noix. Dans lanalyse de leau et des noix, il ny a aucune trace de
rétenteur deau, de conservateur ou de produit quelconque. Contrairement à ce qui
se passe dans dautres pays
», a-t-il souligné. Par ailleurs « chacun
procède à une période dégouttage justement pour quil ny ait pas de
falsification. Et de toute manière il faudrait connaître le poids de la coquille
lorsquelle sort de la mer », poursuit-il.
Par rapport à la loi elle-même, la défense sappuie sur le fait
quil nexiste pas de véritable réglementation, la DGCCRF se basant sur une
note de service de 1988 qui établit le taux dhumidité par rapport aux protéines.
« Ce qui nest pas conforme à la législation européenne », conclut-il. Me Dehors
réclame donc la relaxe pour ses six clients.
Pour le procureur Juliette Bourdais, au contraire, linfraction de
falsification de denrées alimentaires est constituée car les mareyeurs savaient que les
noix prenaient du poids avec leau. Ils nont pas respecté la réglementation.
Elle demande donc, selon le code de la consommation, une amende de 15 000 euros pour
chaque société de mareyage et la publication du jugement. Celui-ci a été mis en
délibéré le 2 décembre prochain. Affaire à suivre
Véronique Guiborel |