| Ils ont respectivement commencé en
1970, 1967 et 1983. Des années de métier souvent dures, parfois drôles mais toujours
passionnantes. Henri Lainé, Roger Léon et Patrick Cortés sont gardiens de phare.
Sils ont connu les difficultés des phares en mer, ils surveillent aujourdhui
la vingtaine de feux qui permettent aux bateaux de circuler au large entre Yport et Le
Tréport. Rencontre au phare dAilly, un monument quils préservent des
agressions du temps. « Malgré toute la technologie à bord, un
avion qui na aucune lumière sur la piste natterrit pas. Cest la même
chose pour un bateau au port. »
Henri, Roger et Patrick sont gardiens de phare. Une profession quon a cru
voir disparaître avec larrivée des nouvelles technologies mais qui reste pourtant
indispensable. Sur le secteur compris entre Yport et Le Tréport, ils sont quatre, avec
Djamel Delmouffok, à bichonner la vingtaine de feux, quinze phares et quelques bouées,
utiles aux marins: « Un satellite donne au bateau sa position, le balisage lui signale ce
qu'il y a autour de lui: les cailloux, les hauts fonds, une épave
Il est hors de
question de voir séteindre un phare en France. »
Passionnés, les trois hommes sont humbles: « Nous navons
dimportance que celle que les marins nous donnent. Or de nombreux phares ont été
construits grâce aux dons des marins. »
Limportance est, en effet, capitale: « Les gens qui ne naviguent pas ne
peuvent pas imaginer ce quest lentrée dun port la nuit. Le chenal est
noyé dans les lumières de la ville. Cest impossible de rentrer si les marins ne se
réfèrent pas à une lueur connue. »
A Saint-Valery-en-Caux, deux feux et deux panneaux ont ainsi été ajoutés à
la demande de tous les professionnels de la mer. Des instruments placés sous la
responsabilité des gardiens.
A tout faire
Polyvalents, les hommes du phare entretiennent, réparent,
remettent en service, jouent parfois les maçons, les peintres ou les électromécaniciens
tout en tondant les pelouses autour du phare dAilly. Leur mission: que
lensemble des feux installés à terre ou au large de leur secteur soient
parfaitement visible des marins.
De jour comme de nuit, ils interviennent à la moindre alerte: « Comme tout le
monde, nous travaillons 35 heures par semaine. Chacun dentre nous est de permanence
24 heures sur 24 pendant une semaine à tour de rôle » explique Roger Léon.
Lhomme est un passionné. Tout petit déjà, ce Breton aux cheveux longs
posait des tas de questions: « Je voulais tout savoir de ces lumières quon voyait
de si loin » se souvient-il, lui qui est né, comme ses deux collègues, également
bretons, au bord de la mer et à proximité dun phare.
« Avec lâge, jai arrêté de poser des questions puis jai
rencontré un gardien de phare et je me suis souvenu de cette passion denfant. »
Roger Léon a commencé à travailler dans les phares en 1967. A cette date, tout
léclairage, mais aussi la lumière dirigée vers le large fonctionnaient au
pétrole.
Tour divoire
Des souvenirs que les trois hommes qui ont tous commencé
dans des phares en mer ne peuvent oublier: « Nous pouvions rester une semaine ou quinze
jours enfermés dans le phare. Quand lambiance est bonne avec son collègue, le
temps passe très vite parce quil faut tout faire dans la tour. » Ménage, cuisine,
entretien, peinture, toute la vie se résume à quelques mètres carrés pour les hommes
enfermés dans ces tours en mer.
Aujourdhui, il ne reste que sept phares en France gérés par des hommes.
Tous les autres, informatisés, ont été murés. On ny accède plus que très
rarement par hélicoptère.
Une vie hachée sans famille pendant plusieurs jours, soumise aux aléas du
mauvais temps et qui na rien à voir avec les permanences dans des phares à terre:
« La vie y est beaucoup plus normale, avec des horaires, une famille. En cas de trop gros
soucis, nous pouvons faire appel aux ouvriers du balisage pour les travaux. Ce qui
nest pas le cas en mer: il fallait se débrouiller tout seul » explique Henri
Lainé.
Dans les yeux de lhomme qui a commencé sa vie de gardien de phare en
1970, les souvenirs reviennent: « Chaque phare en mer est particulier. Sur certains comme
en Corse, nous étions tous les jours en maillot de bain. Le phare était posé sur une
île de 800 m2. Herpin, le petit phare sculpté de la baie du Mont-Saint-Michel, est en
permanence barricadé en hiver parce quil reçoit des paquets de mer. »
Surgissent alors les images des longues minutes de débarquement au moment des
relèves lorsquil fallait lutter contre les vagues et le vent pour décharger
dun bateau jusquau phare les vivres, bouteilles de gaz et autres ustensiles
indispensables à la vie pendant plusieurs jours dans un univers parfaitement clos.
Parfois, la mer offrait ses présents lorsque les gardiens de phare se faisaient
pêcheurs et parfois les marins passaient prendre le café, lapéritif ou
déposaient le journal en passant à quelques mètres avant de remonter les filets.
Des souvenirs bien ancrés dans le cur dHenri, Roger et Patrick
aujourdhui à terre. Malgré lâge, les trois hommes nont quune
envie: retourner dans un des phares quils ont gardé pendant toutes ces semaines.
Juste pour retrouver lambiance
Sandra Beaufils
Quelques souvenirs
Souvent, nous prenions conscience après le débarquement
que nous naurions jamais dû le faire. » La peur vient toujours après, une fois
que, les pieds au sec, les gardiens ont rejoint leur tour au milieu des vagues. Roger se
souvient ainsi dun collègue dont la cheville a été écrasée entre le bateau et
les rochers. Quant à Henri, il pense à cet autre collègue qui nest pas resté
longtemps dans le métier « parce quil avait le mal de mer et quil était
jaloux, loin de sa femme. »
Et il y a les marins ou plaisanciers qui ne font pas attention aux balises: «
Il y a trois ans, un voilier est passé au sud de la bouée. Jai vu le mât bouger
et quelques minutes après, jai entendu la coque cogner contre les roches de
lAilly » se souvient Patrick Cortés tandis que Roger rappelle: « Un bateau de
pêche a coulé lorsque je moccupais dun phare en mer. Les trois hommes ont
été sauvés parce quils sont venus frapper à la porte du phare. Cest très
étrange quand ont se croit seul en mer. »
Et quand les collègues ne sentendent pas, la situation peut vite devenir
invivable: « Ils ne se parlaient que par écrit. Un des gardiens a demandé à
lautre de le réveiller à 7h30. A 9 heures, le lendemain, il était toujours au
lit. Sur sa table de nuit, un petit mot indiquait « Réveille-toi, il est 7h30. »
Et si les hommes ne veulent pas tomber dans limage trop romantique du
phare en mer, ils ont pourtant dû laccepter: « Il y a quelques jours, un jeune
Irlandais nous a demandé le phare pour dix minutes. Sa petite amie avait les yeux bandés
jusquà ce quelle arrive haut du phare. Là, il a fait sa demande en mariage.
La jeune femme est redescendue avec sa bague au doigt. »
Au phare dAilly
Comme tous les phares de France, le phare dAilly a
également été informatisé. « Tout sest fait en une journée, sétonne
Patrick Cortés. On est passé dun phare tournant avec des poids à
lordinateur. »
Aujourdhui, loptique dune tonne deux cents tourne grâce à
une poussée de deux grammes: « Loptique flotte sur du mercure » souligne Roger
Léon.
De permanence cette semaine-là, lhomme aurait pu être alerté
directement par le phare qui bippe ses gardiens au moindre souci.
Sans que personne ne les y oblige et seulement par passion, les gardiens de
phare ont choisi de faire visiter le phare dAilly. Selon leur disponibilité, ils
ouvrent les lieux au public de 10 heures à 12 heures et de 14 heures à 17 heures en
juillet et en août.
Rappelons que le balisage actif (lumineux) ou passif (visible uniquement de
jour) nest quune indication, une aide à la navigation. Rien oblige les marins
à sy conformer pourtant le service des phares et balises est classé sécurité: «
Parfois une simple perche indique un rocher qui ne se découvre jamais mais qui peut être
très dangereux pour un bateau. » La navigation reste placée sous la responsabilité des
marins ou des plaisanciers: « En mer, la moindre faute ne pardonne pas » indiquent les
gardiens de phare.
S. B.
Pour devenir gardien de phare
Il y a encore quelques années, une école des gardiens de
phare proposait des stages de 18 mois avant denfermer ses hommes dans des phares.
Aujourdhui lécole a disparu et les gardiens de phare sont surtout recrutés
sur leur compétence en informatique et automate. Reste, bien sûr, à avoir le pied marin
pour toutes les réparations en mer. Les passionnés devront, malgré tout, passer par un
stage alternant formation et expérience sur le terrain à la pointe du diable à Brest
avant de souvrir la carrière de gardien de phare. |