Journal du 1er août 2003

Ils surveillent les balises de la région
Henri, Roger et Patrick, gardiens de phare

Ils ont respectivement commencé en 1970, 1967 et 1983. Des années de métier souvent dures, parfois drôles mais toujours passionnantes. Henri Lainé, Roger Léon et Patrick Cortés sont gardiens de phare. S’ils ont connu les difficultés des phares en mer, ils surveillent aujourd’hui la vingtaine de feux qui permettent aux bateaux de circuler au large entre Yport et Le Tréport. Rencontre au phare d’Ailly, un monument qu’ils préservent des agressions du temps.

« Malgré toute la technologie à bord, un avion qui n’a aucune lumière sur la piste n’atterrit pas. C’est la même chose pour un bateau au port. »

Henri, Roger et Patrick sont gardiens de phare. Une profession qu’on a cru voir disparaître avec l’arrivée des nouvelles technologies mais qui reste pourtant indispensable. Sur le secteur compris entre Yport et Le Tréport, ils sont quatre, avec Djamel Delmouffok, à bichonner la vingtaine de feux, quinze phares et quelques bouées, utiles aux marins: « Un satellite donne au bateau sa position, le balisage lui signale ce qu'il y a autour de lui: les cailloux, les hauts fonds, une épave… Il est hors de question de voir s’éteindre un phare en France. »

Passionnés, les trois hommes sont humbles: « Nous n’avons d’importance que celle que les marins nous donnent. Or de nombreux phares ont été construits grâce aux dons des marins. »

L’importance est, en effet, capitale: « Les gens qui ne naviguent pas ne peuvent pas imaginer ce qu’est l’entrée d’un port la nuit. Le chenal est noyé dans les lumières de la ville. C’est impossible de rentrer si les marins ne se réfèrent pas à une lueur connue. »

A Saint-Valery-en-Caux, deux feux et deux panneaux ont ainsi été ajoutés à la demande de tous les professionnels de la mer. Des instruments placés sous la responsabilité des gardiens.

A tout faire

Polyvalents, les hommes du phare entretiennent, réparent, remettent en service, jouent parfois les maçons, les peintres ou les électromécaniciens tout en tondant les pelouses autour du phare d’Ailly. Leur mission: que l’ensemble des feux installés à terre ou au large de leur secteur soient parfaitement visible des marins.

De jour comme de nuit, ils interviennent à la moindre alerte: « Comme tout le monde, nous travaillons 35 heures par semaine. Chacun d’entre nous est de permanence 24 heures sur 24 pendant une semaine à tour de rôle » explique Roger Léon.

L’homme est un passionné. Tout petit déjà, ce Breton aux cheveux longs posait des tas de questions: « Je voulais tout savoir de ces lumières qu’on voyait de si loin » se souvient-il, lui qui est né, comme ses deux collègues, également bretons, au bord de la mer et à proximité d’un phare.

« Avec l’âge, j’ai arrêté de poser des questions puis j’ai rencontré un gardien de phare et je me suis souvenu de cette passion d’enfant. » Roger Léon a commencé à travailler dans les phares en 1967. A cette date, tout l’éclairage, mais aussi la lumière dirigée vers le large fonctionnaient au pétrole.

Tour d’ivoire

Des souvenirs que les trois hommes qui ont tous commencé dans des phares en mer ne peuvent oublier: « Nous pouvions rester une semaine ou quinze jours enfermés dans le phare. Quand l’ambiance est bonne avec son collègue, le temps passe très vite parce qu’il faut tout faire dans la tour. » Ménage, cuisine, entretien, peinture, toute la vie se résume à quelques mètres carrés pour les hommes enfermés dans ces tours en mer.

Aujourd’hui, il ne reste que sept phares en France gérés par des hommes. Tous les autres, informatisés, ont été murés. On n’y accède plus que très rarement par hélicoptère.

Une vie hachée sans famille pendant plusieurs jours, soumise aux aléas du mauvais temps et qui n’a rien à voir avec les permanences dans des phares à terre: « La vie y est beaucoup plus normale, avec des horaires, une famille. En cas de trop gros soucis, nous pouvons faire appel aux ouvriers du balisage pour les travaux. Ce qui n’est pas le cas en mer: il fallait se débrouiller tout seul » explique Henri Lainé.

Dans les yeux de l’homme qui a commencé sa vie de gardien de phare en 1970, les souvenirs reviennent: « Chaque phare en mer est particulier. Sur certains comme en Corse, nous étions tous les jours en maillot de bain. Le phare était posé sur une île de 800 m2. Herpin, le petit phare sculpté de la baie du Mont-Saint-Michel, est en permanence barricadé en hiver parce qu’il reçoit des paquets de mer. »

Surgissent alors les images des longues minutes de débarquement au moment des relèves lorsqu’il fallait lutter contre les vagues et le vent pour décharger d’un bateau jusqu’au phare les vivres, bouteilles de gaz et autres ustensiles indispensables à la vie pendant plusieurs jours dans un univers parfaitement clos.

Parfois, la mer offrait ses présents lorsque les gardiens de phare se faisaient pêcheurs et parfois les marins passaient prendre le café, l’apéritif ou déposaient le journal en passant à quelques mètres avant de remonter les filets.

Des souvenirs bien ancrés dans le cœur d’Henri, Roger et Patrick aujourd’hui à terre. Malgré l’âge, les trois hommes n’ont qu’une envie: retourner dans un des phares qu’ils ont gardé pendant toutes ces semaines. Juste pour retrouver l’ambiance…

Sandra Beaufils

Quelques souvenirs

Souvent, nous prenions conscience après le débarquement que nous n’aurions jamais dû le faire. » La peur vient toujours après, une fois que, les pieds au sec, les gardiens ont rejoint leur tour au milieu des vagues. Roger se souvient ainsi d’un collègue dont la cheville a été écrasée entre le bateau et les rochers. Quant à Henri, il pense à cet autre collègue qui n’est pas resté longtemps dans le métier « parce qu’il avait le mal de mer et qu’il était jaloux, loin de sa femme. »

Et il y a les marins ou plaisanciers qui ne font pas attention aux balises: « Il y a trois ans, un voilier est passé au sud de la bouée. J’ai vu le mât bouger et quelques minutes après, j’ai entendu la coque cogner contre les roches de l’Ailly » se souvient Patrick Cortés tandis que Roger rappelle: « Un bateau de pêche a coulé lorsque je m’occupais d’un phare en mer. Les trois hommes ont été sauvés parce qu’ils sont venus frapper à la porte du phare. C’est très étrange quand ont se croit seul en mer. »

Et quand les collègues ne s’entendent pas, la situation peut vite devenir invivable: « Ils ne se parlaient que par écrit. Un des gardiens a demandé à l’autre de le réveiller à 7h30. A 9 heures, le lendemain, il était toujours au lit. Sur sa table de nuit, un petit mot indiquait « Réveille-toi, il est 7h30. »

Et si les hommes ne veulent pas tomber dans l’image trop romantique du phare en mer, ils ont pourtant dû l’accepter: « Il y a quelques jours, un jeune Irlandais nous a demandé le phare pour dix minutes. Sa petite amie avait les yeux bandés jusqu’à ce qu’elle arrive haut du phare. Là, il a fait sa demande en mariage. La jeune femme est redescendue avec sa bague au doigt. »

Au phare d’Ailly

Comme tous les phares de France, le phare d’Ailly a également été informatisé. « Tout s’est fait en une journée, s’étonne Patrick Cortés. On est passé d’un phare tournant avec des poids à l’ordinateur. »

Aujourd’hui, l’optique d’une tonne deux cents tourne grâce à une poussée de deux grammes: « L’optique flotte sur du mercure » souligne Roger Léon.

De permanence cette semaine-là, l’homme aurait pu être alerté directement par le phare qui bippe ses gardiens au moindre souci.

Sans que personne ne les y oblige et seulement par passion, les gardiens de phare ont choisi de faire visiter le phare d’Ailly. Selon leur disponibilité, ils ouvrent les lieux au public de 10 heures à 12 heures et de 14 heures à 17 heures en juillet et en août.

Rappelons que le balisage actif (lumineux) ou passif (visible uniquement de jour) n’est qu’une indication, une aide à la navigation. Rien oblige les marins à s’y conformer pourtant le service des phares et balises est classé sécurité: « Parfois une simple perche indique un rocher qui ne se découvre jamais mais qui peut être très dangereux pour un bateau. » La navigation reste placée sous la responsabilité des marins ou des plaisanciers: « En mer, la moindre faute ne pardonne pas » indiquent les gardiens de phare.

S. B.

Pour devenir gardien de phare

Il y a encore quelques années, une école des gardiens de phare proposait des stages de 18 mois avant d’enfermer ses hommes dans des phares. Aujourd’hui l’école a disparu et les gardiens de phare sont surtout recrutés sur leur compétence en informatique et automate. Reste, bien sûr, à avoir le pied marin pour toutes les réparations en mer. Les passionnés devront, malgré tout, passer par un stage alternant formation et expérience sur le terrain à la pointe du diable à Brest avant de s’ouvrir la carrière de gardien de phare.


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