Journal du 14 octobre 2003

Affaire Dominici
L'enquête dieppoise

Elle est l’une des plus mystérieuses affaires du siècle. Aujourd’hui encore, chacun a son idée sur ce qui a bien pu se passer dans la nuit du 4 au 5 août 1952 au bord de la RN 96 dans les Alpes de Haute-Provence à 150 m de la ferme de la famille Dominici. Si TF 1 a pris le parti de suivre la thèse de William Reymond et donc de présenter, hier soir et lundi prochain, un Gaston Dominici non coupable, la chaîne a également chargé une équipe de journalistes d’enquêter sur la thèse retenue de l’espionnage. Une enquête qu’ils ont commencée à Dieppe…

Pour débuter notre enquête, nous sommes partis de la dernière phrase du livre de William Reymond qui se demande « Pourquoi la police française n’a jamais enquêté sur le meurtre de la secrétaire particulière de Drummond, June Marshall retrouvée noyée dans le port de Dieppe ». Comme de nombreux Français, l’affaire Dominici a passionné Madeleine Sultan, co-auteur du documentaire « L’affaire Dominici : ses mystères, ses impasses, ses mensonges ». C’est donc avec enthousiasme que la journaliste et Jean-Charles Deniau, co-auteur, ont répondu à la demande de la chaîne Odyssée, une filiale de TF 1 qui souhaitait compléter le téléfilm d’une enquête sur la thèse avancée d’un Jack Drummond, l’une des trois victimes, agent secret anglais.

Loin de la commune de Lurs où Jack Drummond, son épouse et sa petite fille de 10 ans ont été assassinés, les journalistes débuteront leur enquête à Dieppe en suivant la dernière phrase du livre de William Reymond, dont la thèse a séduit et dont les droits ont été achetés par TF 1.

« L’idée de départ était de voir les faits et de retrouver les témoins pour compléter le téléfilm, indique Madeleine Sultan. Après que les téléspectateurs ont vu la fiction sur la thèse de l’espionnage, nous voulions observer la réalité avec tous ses points d’interrogation. » Les journalistes enquêteurs iront pourtant beaucoup plus loin en vérifiant si Jack Drummond était bien, comme le soutient William Reymond dans son livre « Dominici non coupable, les assassins retrouvés », un agent secret anglais. Ce qui impliquerait que le massacre aurait été le résultat d’un règlement de comptes.

La thèse
de l’espionnage démontée à Dieppe

Les journalistes arrivent donc à Dieppe pour retrouver la trace de June Marshall qui aurait été la secrétaire particulière de Drummond et qui aurait été retrouvée noyée dans le port de Dieppe. Ils fouillent dans les archives, s’attardant sur la rubrique « Faits divers » des Infos en 1955. Ils n’y trouveront rien. Ensuite, ils observent toute la documentation que contient le fonds ancien sur cette année-là. Ils retrouveront bien une Jeannett Marshall, une Anglaise assassinée entre Dieppe et Amiens. Cette jeune institutrice de Nottingham, voisine des Drummond, a été tuée par un maniaque sexuel, repris de justice qui a avoué le meurtre.

Rien à voir avec la thèse soutenue par William Reymond : « Dieppe nous a permis de commencer à démonter la thèse de l’espionnage. »

De la cité de Duquesne, les journalistes partiront dans toutes les directions, chacune s’ajoutant à la piste dieppoise pour réduire à néant l’idée d’un Jack Drummond espion : « Jean-Charles Deniau a réalisé de nombreux documentaires en Russie. Nous avons donc rencontré un ancien officier du KGB en poste à Londres dans les années cinquante et actuellement à la retraite. Il a vérifié dans les archives et n’a rien trouvé sur Drummond, un scientifique anglais, spécialiste de la nutrition » explique Madeleine Sultan.

L’homme a notamment mis au point les aliments de survie pour toutes les personnes sortant des camps de concentration après la Seconde Guerre mondiale, mais également spécialiste de produits chimiques tels qu’en produit une usine de Lurs.

Cinquante ans après le drame (voir par ailleurs), les journalistes avancent donc une première hypothèse pour expliquer la présence de Jack Drummond à Lurs en ce début août 1952.

Dans leur documentaire, les enquêteurs interrogent les descendants des témoins et notamment le motocycliste qui a prévenu les gendarmes juste après la découverte des corps par Gustave Dominici, le fils de Gaston. Ils donneront également la parole aux membres de la famille Dominici dont le petit-fils, Alain, se bat encore pour innocenter Gaston.

Aujourd’hui, cinquante ans après le triple meurtre, passion et mystère entourent encore le drame, certains témoins choisissant de se taire ou ayant emporté la vérité dans la mort.

A l’heure où le mystère Dominici n’a jamais été élucidé, TF 1 relance l’affaire.

S. B.

Retour sur les lieux du crime

Dans la nuit du 4 au 5 août 1952, à 1 h 30, des coups de feu résonnent au bord de la nationale 96 à une centaine de mètres de la ferme des Dominici, « Le Grand air ». La famille Drummond, le père, un scientifique anglais anobli, son épouse et leur petite fille de 10 ans, viennent d’être assassinés. Juliette aura le crâne fracassé de deux coups de crosse, sa maman mourra derrière la voiture tandis que son papa, touché à la main aura le temps de traverser la route avant de recevoir une balle dans le dos. C’est Gustave, au petit matin qui trouvera le corps de la petite fille. Il hèle un motocycliste qui préviendra les gendarmes. Au « Grand air » personne n’a rien vu ni entendu. La famille Dominici s’inquiétait plutôt d’un champ, trop arrosé la veille et qui menaçait de s’ébouler sur la voie de chemin de fer et ainsi de stopper la micheline.

Une enquête embrouillée

Lorsque les gendarmes arrivent sur les lieux du triple crime, ils n’installent pas de périmètre de sécurité. Les curieux fouillent dans la voiture sans prendre garde aux empreintes. Alerté, le commissaire Edmond Sébeille de la police judiciaire de Marseille n’arrivera à Lurs que vers 17 heures. Il affirmera : « C’était la foire » avant que Scotland Yard ne débarque.

L’arme du crime sera retrouvée dans un bras mort de la Durance qui passe juste derrière la ferme des Dominici. Personne ne la reconnaîtra et pourtant, elle semble provenir de la remise de la « Grand air ».

Les témoins s’emmêlent

Le motocycliste qui préviendra la gendarmerie assure que Gustave est sorti de derrière la voiture alors que le fils de Gaston Dominici assurera être devant la voiture. Paul Maillet, un poseur de voie ami de Gustave, qui, à 93 ans, témoigne dans le documentaire, indique que Gustave lui a dit que l’enfant bougeait encore lorsqu’il est arrivé lui, précisant : « Si tu avais entendu ces cris, ces cris, quelle horreur. ». Des propos que le fils Dominici niera avoir tenus.

Après que Gaston a passé deux mois en prison pour non-assistance à personne en danger, l’enquête reprend. Après une série d’aveux et contre-aveux à rendre fous les policiers, Gustave avoue que son père, Gaston, a tué la famille anglaise. Arrêté, Gaston niera toujours, se confiant pourtant à un vieux gardien de prison provençal : « C’était un accident, je les ai fait péter tous les trois ».

Lorsqu’il faudra le répéter devant le juge d’instruction et le commissaire, Gaston précisera : « Je suis innocent mais je m’accuse pour sauver l’honneur de ma famille. »

Clovis, le fils aîné, fâché avec son père mais très proche de son jeune frère, sera le seul à ne jamais changer de thèse, affirmant que son père a tué la famille Drummond.

Gaston Dominici sera finalement inculpé. Lors d’un procès qui a passionné la France, il sera condamné à mort puis gracié par René Coty. Il sera libéré en 1962 par le général De Gaulle.

Avec passion

« Personne n’a jamais pensé qu’il y avait eu intention de tuer. Si Gaston a tué, c’est un accident sauf peut-être pour la petite Juliette, achevée puisque témoin de la scène » assure Madeleine Sultan. La journaliste s’étonne de cette enquête si bizarrement réalisée alors que rien ne commence normalement et que tous mentent. Elle accuse même le commissaire Sébeille d’avoir travesti la vérité dans ses mémoires.

L’affaire n’aura sans doute jamais de fin tant ceux qui savent se taisent et partent dans la tombe avec leur secret.


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