Journal du vendredi 14 novembre 2003

Foire aux harengs et à la coquille

La ruée vers l'or blanc
24 heures à bord d'un coquillard

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Ils méritent quatre fourchettes ces gars-là ! Leur fourneau, c’est leur bateau… Et quels coups de chauffe. Pour nous, terrien, embarquer avec eux, c’est une sacrée aventure. L’équipage du Jennivic, un coquillard dieppois, a bien voulu accueillir un journaliste des Informations dieppoises lors d’une marée. Nous vous livrons le journal de bord de ces trois jours en mer. Une expérience éprouvante au contact de cinq marins au courage impressionnant.

Jeudi 6 novembre, 21 heures La sirène de la caserne des pompiers retentit dans la nuit. Un véhicule sort en trombe. En face, dans le bassin Duquesne, les premiers coquillards s’amarrent au quai, en douceur. Puis tout s’anime. Les mâts de charge sont en marche. On s’active dans tous les sens. Les cales réfrigérées des bateaux dieppois se vident progressivement. Des dizaines de caisses et de sacs de trente ou soixante kilos sont débarqués. Puis pesés. La « reine des sables » est débarquée par tonnes.

Le Jennivic entre dans la danse à 22 heures, escorté par une horde de mouettes excitées. Patrick, l’armateur, est posté sur le quai. Il salue brièvement ses marins, puis note attentivement la quantité de Saint-Jacques récoltée depuis leur départ, mardi, à 8 heures du matin. La pêche sera vendue à l’aube, à la criée. Il annonce le cours du jour : 3, 40 euros le kilo. « En espérant que ça ne chute pas d’ici demain », soupire Daniel, le capitaine. Le déchargement prendra un peu plus d’une heure, le temps de la pleine mer. Certains matelots ne posent même pas le pied à terre. Le plein d’eau douce et de vivres est effectué. Les 18 000 litres de gazole chargés mardi suffiront pour refaire une marée et alimenter le moteur de 550 CV. Le Jennivic repart. Je me glisse à bord.

23 h 30 : La lune qui éclairait le ciel tout à l’heure est désormais noyée dans le brouillard. Je perçois à peine les jetées lorsque l’on quitte le port. Quelques lumières scintillantes parviennent encore à percer le rideau opaque. Puis plus rien. Adieu la terre. Le Jennivic fait cap au Nord-Ouest. Dans quatre heures, nous serons sur la zone de pêche. Les matelots rejoignent leurs couchettes. Le bateau file à 11 nœuds.

Vendredi 7 novembre, 3 h 28 : Premier réveil douloureux. Il faut mettre en pêche. Les neuf dragues fixées au bâton à bâbord plongent à 43 mètres sous nos pieds. Le bâton à tribord subit le même sort une minute plus tard. Le premier trait d’une longue série a débuté. Daniel a réduit l’allure du Jennivic à 3 nœuds. Il mise sur cette trace vers l’Ouest, à 16 milles des côtes anglaises, que lui indique son ordinateur. « Elle s’est avérée concluante dans le passé », m’explique-t-il. Je retourne dans ma couchette étroite et humide. Mon lit me manque déjà.

 Un huit clos en pleine mer

5 h 15 : Je suis en plein rêve, mais le grouillement d’une activité débordante, dans ce huis clos en pleine mer me fait revenir à la réalité. « On vire ! », crie Sylvain, le second. L’équipage ne pense qu’à pêcher. Dans les vapeurs du sommeil, j’enfile veste et bonnet. Les bâtons qui travaillaient à plus de cent mètres derrière nous sont remontés par un système de treuil. Ils vacillent maintenant sur les rebords du bateau. J’aperçois les premières coquilles. Les premiers cailloux aussi. Tirées par des câbles en acier, les dragues se déversent avec fracas sur le pont. Puis les hommes remettent en pêche pour un nouveau trait d’environ une heure et demie. Le travail est cependant loin d’être terminé. Sylvain et Henri d’un côté, André et Matthieu de l’autre, les quatre marins entament la tâche la plus pénible : le ramassage. A genoux sur le pont glissant, les hommes trient. Ils rejettent par des petites trappes appelées « dalots », les cailloux, les étoiles de mer et les autres trésors des fonds marins. Ils sélectionnent ensuite les coquilles. Celles qui n’atteignent pas les 11 cm de rigueur retournent dans leur milieu naturel. Les adultes, elles, sont rangées soigneusement dans des caisses, puis placées dans la cale réfrigérée, située à l’avant de la passerelle.

6 h 30 : La couchette devient franchement inconfortable. Je décide de monter à la passerelle voir le capitaine. J’entame le parcours du combattant. Rien n’est droit. A chaque pas, je me heurte contre quelque chose. La houle me rend maboule. Daniel a senti le vent venir. Il amarre son ordinateur avec un bout de ficelle. La météo anglaise annonce au même moment « 4 à 5 fraîchissant 6 à 7. » J’ai compris, je me suis engagé dans un reportage galère. Il faut que je me recouche tant que les éléments m’en laissent encore la possibilité.

 Des cargos  de plus de 100 mètres

7 h 20 : L’équipage a les crocs. Les effluves acides de poisson dans la cuisine me coupent l’appétit. A la vue du pâté sur la table, je tranche, je choisis le pont. J’assiste au lever du soleil gâché par une nausée nettement moins romantique. A bâbord, les cargos qui empruntent le rail vers le nord, se suivent sur un fond de falaises de craie. C’est le Kief. « Une zone dangereuse au milieu de ces monstres de plus de cent mètres, mais où la pêche est correcte », m’explique Daniel, les yeux rivés sur le radar. Le vent est maintenant établi à 25 nœuds. La remontée de ces mastodontes d’acier devient un exercice périlleux. Les blagues fusent pourtant. Les marins ont la pêche. La récolte est bonne. Daniel communique par radio avec d’autres coquillards dieppois. « Nous avons un système de code entre nous pour nous indiquer les bons coins », sourit-il en me montrant une grille de chiffres auxquels correspondent des lettres. Il indique ainsi, à l’aide de phrases humoristiques, sa position et le nombre de pots (caisses de 27 kg) pêchés par trait.

14 h 20 : La mer est crevassée par un mauvais vent. Les dragues sont secouées. Le moral des matelots, frissonnants sous le vent aigrelet est en chute libre. Le mien sombre.

16 h 40 : Matthieu, à bâbord, se sent l’âme guerrière. Il s’empare d’un obus coincé dans une drague ! « Je vais le mettre dans mon jardin ! », s’exclame-t-il. Daniel ne l’entend pas ainsi et lui ordonne de le rejeter par l’arrière.

 17 h 30 : Le vent a molli. Le ciel est orangé. Le soleil couchant fait flamber la mer à l’horizon puis la lune fait place au soleil. Les mouettes semblent faire la course le long des 18 mètres 50 du Jennivic.

 18 h 40 : L’espoir d’une nuit calme n’aura pas duré longtemps. Les paquets de mer viennent se fracasser sur le pont. Le vent fouette la mer. Le bateau rugit. La météo indique 5 à 7 beaufort. Une drague est abîmée, il faut la « ramander » (la recoudre). Les hommes d’équipage tentent d’appeler leur famille, mais les téléphones portables ne fonctionnent pas. Daniel se console avec un DVD tout en réfléchissant à une nouvelle zone de pêche plus calme et plus rentable. Il envisage d’aller roder autour d’une carcasse si les conditions s’améliorent. Pour ma part, j’ai envie d’une douche. Il faudra s’en passer. « Il faut économiser l’eau douce », m’annonce Sylvain. Lors du repas, dans le carré, le silence est grave. La fatigue physique et morale se fait sentir.

Samedi 8 novembre, 1 h 15 : Le Jennivic traîne maintenant à proximité de la bouée de Greenwich, plus à l’Ouest. Les traits sont meilleurs. La cale se remplit. La stratégie du capitaine s’avère payante. On l’entend siffloter dans la cabine. Les visages s’éclairent. Matthieu s’enfile une boîte de sardines à l’huile pour fêter çà.

8 h 30 : Après une nuit agitée, rythmée par les traits humides sur le pont, Daniel m’informe que le Nolwenn a subi une voie d’eau. « Zaza (Xavier Henri, le patron) serait tombé à l’eau et l’équipage rapatrié à Fécamp », m’explique-t-il. L’incident est clos. Personne ne réévoquera le sujet à bord. Daniel lave le cadre photo de ses quatre enfants.

9 h 40 : Le coquillard dieppois, « Mes gamins », pêche à nos côtés. Henri et Matthieu hâlent sur les dragues, corps obliques. Nous sommes à 58 milles du port. Le vent a faibli.

13 heures : Alors que Sylvain prépare le déjeuner, une drague accroche le fond. Daniel est sur les nerfs, lance un chapelet de jurons. Il manœuvre pour sortir son matériel du ridin (une bosse de sable ou de cailloux).

14 h 40 : Matthieu prend son quart à la barre. La musique des UB 40 résonne sur la passerelle. Les autres membres de l’équipage font la sieste. Quatre mouettes se reposent sur la proue du navire, entre les deux ancres. Un fou de bassan, tel l’ex-concorde vole au-dessus de nos têtes.

16 h 30 : Un radio-réveil et une chaussure sont remontés au milieu des coquilles-Saint-Jacques. Plus d’une tonne d’or blanc repose dans la cale.

18 h 40 : Le froid vif ne stoppe pas l’ardeur des marins. Les couteaux qui raclent le sol ont besoin d’être changés. Les cinq marins sont sur le pont pour ne pas perdre de temps. Visseuse électrique à la main, Sylvain fait le tour des 18 dragues. 30 minutes suffiront pour remettre les bâtons à l’eau.

« Ok, vous pouvez rentrer »

21 h 30 : Sylvain fait preuve d’originalité pour le dîner. Au menu : coquilles Saint-Jacques.

Dimanche 8 h 50 : Impossible de suivre le rythme des matelots. L’appel de la couette était trop fort. Le vent a tourné au sud pendant la nuit. L’anémomètre indique 20 nœuds. La pluie larmoie derrière les vitres du poste de pilotage. J’entrevois le Sardinia Vera qui vient de quitter Newhaven et rejoint Dieppe à vive allure. Je rêve d’être à son bord.

12 heures : Daniel annonce à son équipage qu’ils auront douze heures de repos. Effusion de joie sur le pont. Les matelots contactent leurs compagnes.

19 heures : Le Jennivic fait route vers Dieppe à près de 11 nœuds. Les feux vert et blanc tournoyant au-dessus du bateau s’éteignent. Les pêcheurs sont au repos. Cap au Nord-Est puis au Sud. Les matelots astiquent le pont. Daniel passe la serpillière sur la passerelle.

22 h 20 : Les éclats du phare d’Ailly sont perceptibles. Nous sommes à moins de six milles de la terre ferme. On distingue progressivement la côte, le château-musée, puis la lumière verte de la jetée ouest.

22 h 45 : « OK, vous pouvez rentrer » Par radio, le sémaphore autorise le Jennivic à entrer au port.

Minuit : Les cales sont vidées. Moi aussi. Il m’est impossible de marcher droit, j’ai le mal de terre. Le bruit du vent, le grincement des treuils, le claquement sec des dragues me serinent dans les oreilles. Il me faudra près d’une journée pour m’en remettre. Les marins eux, sont repartis douze heures plus tard, comme convenu….

Journaliste embarqué : Briac Trébert


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