Ils méritent
quatre fourchettes ces gars-là ! Leur fourneau, cest leur bateau
Et quels
coups de chauffe. Pour nous, terrien, embarquer avec eux, cest une sacrée aventure.
Léquipage du Jennivic, un coquillard dieppois, a bien voulu accueillir un
journaliste des Informations dieppoises lors dune marée. Nous vous livrons le
journal de bord de ces trois jours en mer. Une expérience éprouvante au contact de cinq
marins au courage impressionnant.
Jeudi 6 novembre, 21 heures La sirène de la caserne des pompiers
retentit dans la nuit. Un véhicule sort en trombe. En face, dans le bassin Duquesne, les
premiers coquillards samarrent au quai, en douceur. Puis tout sanime. Les
mâts de charge sont en marche. On sactive dans tous les sens. Les cales
réfrigérées des bateaux dieppois se vident progressivement. Des dizaines de caisses et
de sacs de trente ou soixante kilos sont débarqués. Puis pesés. La « reine des
sables » est débarquée par tonnes.
Le Jennivic entre dans la danse à 22 heures, escorté par une horde de
mouettes excitées. Patrick, larmateur, est posté sur le quai. Il salue brièvement
ses marins, puis note attentivement la quantité de Saint-Jacques récoltée depuis leur
départ, mardi, à 8 heures du matin. La pêche sera vendue à laube, à la criée.
Il annonce le cours du jour : 3, 40 euros le kilo. « En espérant que ça ne chute pas
dici demain », soupire Daniel, le capitaine. Le déchargement prendra un peu
plus dune heure, le temps de la pleine mer. Certains matelots ne posent même pas le
pied à terre. Le plein deau douce et de vivres est effectué. Les 18 000 litres de
gazole chargés mardi suffiront pour refaire une marée et alimenter le moteur de 550 CV.
Le Jennivic repart. Je me glisse à bord.
23 h 30 : La lune qui éclairait le ciel tout à lheure est
désormais noyée dans le brouillard. Je perçois à peine les jetées lorsque lon
quitte le port. Quelques lumières scintillantes parviennent encore à percer le rideau
opaque. Puis plus rien. Adieu la terre. Le Jennivic fait cap au Nord-Ouest. Dans
quatre heures, nous serons sur la zone de pêche. Les matelots rejoignent leurs
couchettes. Le bateau file à 11 nuds.
Vendredi 7 novembre, 3 h 28 : Premier réveil douloureux. Il faut mettre
en pêche. Les neuf dragues fixées au bâton à bâbord plongent à 43 mètres sous nos
pieds. Le bâton à tribord subit le même sort une minute plus tard. Le premier trait
dune longue série a débuté. Daniel a réduit lallure du Jennivic à
3 nuds. Il mise sur cette trace vers lOuest, à 16 milles des côtes
anglaises, que lui indique son ordinateur. « Elle sest avérée concluante dans
le passé », mexplique-t-il. Je retourne dans ma couchette étroite et humide.
Mon lit me manque déjà.
Un huit clos en pleine
mer
5 h 15 : Je suis en plein rêve, mais le grouillement
dune activité débordante, dans ce huis clos en pleine mer me fait revenir à la
réalité. « On vire ! », crie Sylvain, le second. Léquipage ne pense
quà pêcher. Dans les vapeurs du sommeil, jenfile veste et bonnet. Les
bâtons qui travaillaient à plus de cent mètres derrière nous sont remontés par un
système de treuil. Ils vacillent maintenant sur les rebords du bateau. Japerçois
les premières coquilles. Les premiers cailloux aussi. Tirées par des câbles en acier,
les dragues se déversent avec fracas sur le pont. Puis les hommes remettent en pêche
pour un nouveau trait denviron une heure et demie. Le travail est cependant loin
dêtre terminé. Sylvain et Henri dun côté, André et Matthieu de
lautre, les quatre marins entament la tâche la plus pénible : le ramassage. A
genoux sur le pont glissant, les hommes trient. Ils rejettent par des petites trappes
appelées « dalots », les cailloux, les étoiles de mer et les autres trésors
des fonds marins. Ils sélectionnent ensuite les coquilles. Celles qui natteignent
pas les 11 cm de rigueur retournent dans leur milieu naturel. Les adultes, elles, sont
rangées soigneusement dans des caisses, puis placées dans la cale réfrigérée, située
à lavant de la passerelle.
6 h 30 : La couchette devient franchement inconfortable. Je décide
de monter à la passerelle voir le capitaine. Jentame le parcours du combattant.
Rien nest droit. A chaque pas, je me heurte contre quelque chose. La houle me rend
maboule. Daniel a senti le vent venir. Il amarre son ordinateur avec un bout de ficelle.
La météo anglaise annonce au même moment « 4 à 5 fraîchissant 6 à 7. »
Jai compris, je me suis engagé dans un reportage galère. Il faut que je me
recouche tant que les éléments men laissent encore la possibilité.
Des cargos de plus de
100 mètres
7 h 20 : Léquipage a les crocs. Les effluves
acides de poisson dans la cuisine me coupent lappétit. A la vue du pâté sur la
table, je tranche, je choisis le pont. Jassiste au lever du soleil gâché par une
nausée nettement moins romantique. A bâbord, les cargos qui empruntent le rail vers le
nord, se suivent sur un fond de falaises de craie. Cest le Kief. « Une zone
dangereuse au milieu de ces monstres de plus de cent mètres, mais où la pêche est
correcte », mexplique Daniel, les yeux rivés sur le radar. Le vent est
maintenant établi à 25 nuds. La remontée de ces mastodontes dacier devient
un exercice périlleux. Les blagues fusent pourtant. Les marins ont la pêche. La récolte
est bonne. Daniel communique par radio avec dautres coquillards dieppois. « Nous
avons un système de code entre nous pour nous indiquer les bons coins », sourit-il
en me montrant une grille de chiffres auxquels correspondent des lettres. Il indique
ainsi, à laide de phrases humoristiques, sa position et le nombre de pots (caisses
de 27 kg) pêchés par trait.
14 h 20 : La mer est crevassée par un mauvais vent. Les dragues sont
secouées. Le moral des matelots, frissonnants sous le vent aigrelet est en chute libre.
Le mien sombre.
16 h 40 : Matthieu, à bâbord, se sent lâme guerrière. Il
sempare dun obus coincé dans une drague ! « Je vais le mettre dans mon
jardin ! », sexclame-t-il. Daniel ne lentend pas ainsi et lui ordonne de
le rejeter par larrière.
17 h 30 : Le vent a molli. Le ciel est orangé. Le soleil couchant
fait flamber la mer à lhorizon puis la lune fait place au soleil. Les mouettes
semblent faire la course le long des 18 mètres 50 du Jennivic.
18 h 40 : Lespoir dune nuit calme naura pas
duré longtemps. Les paquets de mer viennent se fracasser sur le pont. Le vent fouette la
mer. Le bateau rugit. La météo indique 5 à 7 beaufort. Une drague est abîmée, il faut
la « ramander » (la recoudre). Les hommes déquipage tentent dappeler
leur famille, mais les téléphones portables ne fonctionnent pas. Daniel se console avec
un DVD tout en réfléchissant à une nouvelle zone de pêche plus calme et plus rentable.
Il envisage daller roder autour dune carcasse si les conditions
saméliorent. Pour ma part, jai envie dune douche. Il faudra sen
passer. « Il faut économiser leau douce », mannonce Sylvain. Lors du
repas, dans le carré, le silence est grave. La fatigue physique et morale se fait sentir.
Samedi 8 novembre, 1 h 15 : Le Jennivic traîne maintenant à
proximité de la bouée de Greenwich, plus à lOuest. Les traits sont meilleurs. La
cale se remplit. La stratégie du capitaine savère payante. On lentend
siffloter dans la cabine. Les visages séclairent. Matthieu senfile une boîte
de sardines à lhuile pour fêter çà.
8 h 30 : Après une nuit agitée, rythmée par les traits humides sur le
pont, Daniel minforme que le Nolwenn a subi une voie deau. « Zaza
(Xavier Henri, le patron) serait tombé à leau et léquipage rapatrié à
Fécamp », mexplique-t-il. Lincident est clos. Personne ne réévoquera
le sujet à bord. Daniel lave le cadre photo de ses quatre enfants.
9 h 40 : Le coquillard dieppois, « Mes gamins », pêche à nos
côtés. Henri et Matthieu hâlent sur les dragues, corps obliques. Nous sommes à 58
milles du port. Le vent a faibli.
13 heures : Alors que Sylvain prépare le déjeuner, une drague
accroche le fond. Daniel est sur les nerfs, lance un chapelet de jurons. Il manuvre
pour sortir son matériel du ridin (une bosse de sable ou de cailloux).
14 h 40 : Matthieu prend son quart à la barre. La musique des UB 40
résonne sur la passerelle. Les autres membres de léquipage font la sieste. Quatre
mouettes se reposent sur la proue du navire, entre les deux ancres. Un fou de bassan, tel
lex-concorde vole au-dessus de nos têtes.
16 h 30 : Un radio-réveil et une chaussure sont remontés au milieu des
coquilles-Saint-Jacques. Plus dune tonne dor blanc repose dans la cale.
18 h 40 : Le froid vif ne stoppe pas lardeur des marins. Les
couteaux qui raclent le sol ont besoin dêtre changés. Les cinq marins sont sur le
pont pour ne pas perdre de temps. Visseuse électrique à la main, Sylvain fait le tour
des 18 dragues. 30 minutes suffiront pour remettre les bâtons à leau.
« Ok, vous pouvez rentrer
»
21 h 30 : Sylvain fait preuve doriginalité
pour le dîner. Au menu : coquilles Saint-Jacques.
Dimanche 8 h 50 : Impossible de suivre le rythme des matelots.
Lappel de la couette était trop fort. Le vent a tourné au sud pendant la nuit.
Lanémomètre indique 20 nuds. La pluie larmoie derrière les vitres du poste
de pilotage. Jentrevois le Sardinia Vera qui vient de quitter Newhaven et
rejoint Dieppe à vive allure. Je rêve dêtre à son bord.
12 heures : Daniel annonce à son équipage quils auront douze
heures de repos. Effusion de joie sur le pont. Les matelots contactent leurs compagnes.
19 heures : Le Jennivic fait route vers Dieppe à près de 11
nuds. Les feux vert et blanc tournoyant au-dessus du bateau séteignent. Les
pêcheurs sont au repos. Cap au Nord-Est puis au Sud. Les matelots astiquent le pont.
Daniel passe la serpillière sur la passerelle.
22 h 20 : Les éclats du phare dAilly sont perceptibles. Nous
sommes à moins de six milles de la terre ferme. On distingue progressivement la côte, le
château-musée, puis la lumière verte de la jetée ouest.
22 h 45 : « OK, vous pouvez rentrer » Par radio, le sémaphore
autorise le Jennivic à entrer au port.
Minuit : Les cales sont vidées. Moi aussi. Il mest impossible de
marcher droit, jai le mal de terre. Le bruit du vent, le grincement des treuils, le
claquement sec des dragues me serinent dans les oreilles. Il me faudra près dune
journée pour men remettre. Les marins eux, sont repartis douze heures plus tard,
comme convenu
.
Journaliste embarqué : Briac
Trébert |