Journal du 1er août 2003

Escroquerie électronique à la station Esso :
une première dans la région

Des dizaines de Dieppois
se sont fait copier leur carte bleue

C’est la première fois que des escrocs de l’électronique s’attaquent à la région dieppoise. En allant faire leur plein d’essence au distributeur par carte bleue de la station Esso, dans la côte de Rouen, des dizaines de Dieppois, et sans doute autant de visiteurs, ont vu leur carte bleue copiée et leur compte pillé par des prélèvements effectués à l’étranger, au Luxembourg notamment.

Plusieurs cas ont déjà été signalés en France. Mais c’est la première fois que le Nord de la France, a fortiori la région dieppoise, est victime de l’habileté de ces escrocs de l’électronique qui pillent les comptes en banque.

Avec un matériel très sophistiqué, qui capture le contenu de la piste magnétique de la carte bancaire et qui lit le code secret, les escrocs pouvaient - à l’aide d’une machine permettant de graver une nouvelle carte - effectuer des retraits.

Mais à l’étranger seulement, car le système utilisé à la station automatique Esso de la côte de Rouen, à Dieppe, en mai et juin dernier, ne permet pas de décoder la puce, indispensable pour effectuer un achat en France.

Ils sont donc des dizaines - prévenus pour la plupart par leur banque - dont le compte a été pillé pour des sommes allant de 100 à 600 euros. Depuis lundi, le commissariat est assailli de dépôts de plaintes : une vingtaine étaient déjà enregistrées mercredi soir, et c’est sans doute loin d’être fini.

Car les escrocs qui ont installé leur système sophistiqué à la station Esso du haut de l’avenue Gambetta, ont opéré depuis le milieu du mois de mai jusqu’à la fin juin, faisant des dizaines, et sans doute des centaines de victimes dans la région.

« J’ai reçu un coup de fil, puis un courrier de ma banque m’expliquant qu’elle avait dû faire opposition sur ma carte à cause d’un versement effectué à mon insu à Berlange, au Luxembourg » explique une Dieppoise de 20 ans venue déposer plainte mercredi matin. « Je ne suis jamais allée là-bas, et le retrait de 100 euros a été effectué le 28 juillet. En revanche, je me rends toutes les deux semaines environ à la station de la côte de Rouen pour faire mon plein » ajoute la jeune femme.

« La banque m’a prévenue tout de suite que ma carte avait été neutralisée, avant que je ne m’en serve pour un achat. Et on m’a demandé de venir porter plainte. De toutes façons, on m’a dit que je serai remboursée ».

Des retraits de 100 à 600 euros

Car ce sont bien les banques qui payeront, pour défaut de sécurité sur la carte bancaire. Et la note pour les établissements dieppois pourrait bien être salée : pour l’instant, sur la quinzaine de plaintes enregistrées, les escroqueries portent sur des sommes de 100 à 600 euros.

Les escrocs, qui ont opéré à Dieppe entre le 14 mai et le 23 juin, disposaient donc d’un matériel très sophistiqué. Ils auraient effectué un branchement pirate sur l’automate de la station-service, dans laquelle il n’y a pas de personnel, puisqu’elle ne fonctionne qu’automatiquement avec des machines qui lisent les cartes bancaires et les billets de banque.

Ils y auraient ensuite installé leur petit bricolage maison : une machine qui enregistre les données inscrites sur la bande magnétique de la carte. Un autre dispositif encore plus sophisitiqué leur aurait ensuite apparemment permis de décrypter le code secret des cartes bancaires, permettant leur utilisation.

Munis de ces précieuses informations, il ne leur restait plus qu’à reproduire une fausse carte bancaire, avec les données contenues sur sa piste magnétique (mais pas la fameuse puce), à l’aide d’une machine à graver les cartes. En France, de telles cartes ne pouvaient pas servir, les lecteurs de cartes bancaires lisant simultanément la piste magnétique et la puce.

En revanche, à l’étranger où seule la piste magnétique est lue par la machine, ça marche. C’est pourquoi les escrocs, une fois leur moisson de données récoltée à Dieppe, opéraient ensuite au Luxembourg.

Une affaire d’envergure nationale

Pour les enquêteurs du commissariat de Dieppe, reste maintenant à identifier les escrocs. Une affaire compliquée d’envergure nationale, car les bandes capables de disposer d’un tel matériel sont heureusement encore assez rares.

Celle qui a opéré à Dieppe ces dernières semaines est apparemment composée de spécialistes qui agissent sur l’ensemble de la France, et jusqu’à présent surtout dans le Midi.

Ce ne sont certainement pas de simples voyous, mais sans doute des délinquants en col blanc, très organisés et disposant de moyens importants, ne serait-ce que le système électronique de lecture de carte et la machine qui permet de graver de nouvelles cartes bleues.

Mercredi midi, une demi-douzaine de policiers s’est rendue à la station Esso. Un responsable de la société Tokheim, qui gère les machines de ces stations automatiques, leur a ouvert les portes du local technique où les policiers sont venus relever des indices.

Un automate arraché et hors service

Mais le matériel électronique installé les semaines précédentes par les escrocs, n’était plus en place. Celui-ci avait sans doute été déplacé en un autre lieu, pour servir à d’autres escroqueries.

Car le principe de ces bandes est de piller cartes et codes en différents endroits de France, en ne restant jamais trop longtemps au même endroit.

En partant, la bande ne s’est pas cassé la tête à démonter minutieusement son système informatique : elle a carrément emporté toute une partie de l’automate pour récupérer son matériel, mettant l’automate situé au fond de la station hors service depuis plusieurs semaines.

Toute personne qui aurait aperçu des individus suspects rôdant autour de la station ou démontant l’automate est invitée à communiquer ces informations au commissariat de police.

Olivier Bassine

Plusieurs clients
des banques dieppoises concernés

« Ce sont les banques qui payeront »

Pas d’inquiétude. Aussi impressionnant soit il, le copiage de la piste magnétique de la carte bancaire est rare et les conséquences pour le client sont nulles. Il est entièrement remboursé. Le point avec Christian Cobert, le directeur du Crédit Agricole de Dieppe.

« La carte bancaire est actuellement le moyen de paiement le plus sûr. » Christian Cobert, le directeur du Crédit Agricole de Dieppe veut rassurer les porteurs. La vague d’escroquerie qui a touché plusieurs clients de différentes banques ces derniers jours est « rare » et surtout « entièrement couvert par les établissements », insiste-t-il.

Effectivement, lors de ce type de fraude permettant de copier la piste magnétique et de capturer les codes confidentiels, la carte n’est utilisable qu’à l’étranger et les banques sont extrêmement vigilantes. « Généralement, nous nous en rendons compte et appelons directement le client », explique Christian Cobert. Les « vraies-fausses » cartes sont utilisées pour des opérations de retraits d’espèces ou de paiement sur des matériels ne lisant que la piste magnétique des cartes bancaires. Ensuite, la démarche est la même.

Tout d’abord, le client fait opposition, puis dépose plainte, et dans les jours qui suivent, son compte est recrédité, conformément à la loi sur la sécurité quotidienne de novembre 2001. « Dans ce genre de cas d’escroquerie, jamais un porteur n’a perdu un centime avec une carte bancaire », insiste Christian Cobert. Les débits sont remboursés, mais également les frais annexes tels que ceux de la mise en opposition ou encore d’ éventuels agios.

La puce bientôt utilisée partout en Europe

Les vols de chéquiers s’avèrent bien plus fréquents et surtout plus faciles, « il suffit d’imiter la signature ». « Mes seules réserves concernent les achats par correspondance via Internet et le fameux fer à repasser qui existent encore dans quelques pays européens », énonce le banquier. En France, les quelque 45 millions de cartes bancaires en circulation sont équipées d’une puce « copiable mais très difficile à utiliser », commente-t-on au centre d’opposition de la société SMT qui travaille en relation avec une centaine de banques à travers la France. Pas d’inquiétude donc, mais des recommandations tout de même. Il faut signaler à la banque un éventuel débit inexpliqué à l’étranger alors que l’on est toujours en possession de sa carte au moment de l’opération contestée ; le conseil habituel de frapper son code secret à quatre chiffres, à l’abri des regards indiscrets, également, et ce, en protégeant de l’autre main celle qui compose le code sur le clavier, et bien sûr, de « ne jamais écrire son code confidentiel sur son agenda ou ailleurs. Le coup du code maquillé en date de naissance, tout le monde le connaît, et surtout les voleurs », sourit Christian Cobert. Une fois ces précautions d’usage rappelées, la carte bancaire semble avoir de beaux jours devant elles, surtout que la technologie très sécuritaire de la puce, qui équipe les cartes françaises depuis 1992, devrait s’exporter rapidement dans l’ensemble des pays européens. De plus, les trois principaux mécanismes de sécurité : le code confidentiel, la valeur de signature (un nombre qui est propre à la carte), et l’authentification cryptographique sont améliorés régulièrement en fonction des progrès informatiques… et des moyens des fraudeurs. Les génies des mathématiques et de l’informatique ont du travail devant eux.

B. T.


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