| Au moins une douzaine de clandestins sont actuellement à
Dieppe pour tenter de rejoindre lAngleterre. Alors que le froid sintensifie,
ils se terrent dans les gobes, ces grottes creusées dans la falaise. Des
boîtes de pois chiches vides gisent sur le sol dans un tas de détritus mêlant restes de
repas et vieilles couvertures. A deux pas de là, dans un gobe muré de la falaise de
Bonsecours, six hommes se terrent et tentent de dormir malgré le froid qui envahit
progressivement la ville. Quand le soleil se lèvera, comme les jours précédents et sans
doute les suivants, ils tenteront de sintroduire dans la remorque dun camion
pour essayer dembarquer sur le ferry et poser le pied en Angleterre. Ils sont six,
six Irakiens, en majorité des étudiants, à avoir choisi comme tant dautres de
fuir leur pays, pendant la guerre mais aussi après. " Car il ny a plus de
sécurité là-bas ", explique en anglais lun dentre eux, heureux de
lintervention des Américains, de la chute du régime de Saddam Hussein. Mais il
réclame lintervention urgente de lONU pour le bien de ses concitoyens qui
aspire au calme et à lordre.
Lan dernier, on se souvient quils étaient nombreux ces clandestins
à tenter leur chance dans le port de Dieppe pour gagner leur Eldorado. Leur nombre avait
visiblement baissé cet été. Mais ces dernières semaines, plusieurs jeunes hommes ont
été aperçus autour du terminal ferry. Comme cest également le cas notamment à
Ouistreham. " Mon collègue a vu un groupe dune douzaine de personnes il y a
quelques jours, là-bas ", explique un des employés des Graves de mer en désignant
le quai faisant face à celui de Transmanche ferries. Et des traces de leur passage sont
visibles comme le local électrique de cette entreprise où des duvets, au sol, parlent
deux-mêmes.
La plupart sortent la journée, prendre le soleil sur le quai de la Marne avant
de retourner dans leur grotte ou leur baraquement de fortune. A moins quun ferry ne
soit à quai, auquel cas ils tentent de sen approcher
Demande dasile
Pour empêcher ces hommes dembarquer clandestinement dans les ferries, la
police fait une ronde une heure avant chaque départ de bateau et les douanes sont aux
aguets. " Cest très dur actuellement de partir. Et nous savons quen
Angleterre la situation aussi est difficile. Ce nest plus comme avant ",
souligne un des Irakiens, un professeur, conscient que le chemin pour une vie meilleure
est encore semé dembûches.
Et ils ont déjà parcouru une longue route depuis lIrak. " Nous
sommes arrivés en camion en passant par la Turquie et en Italie. Notre famille est
restée en Irak. Nous navons pas de nouvelles ", raconte lhomme. En
situation irrégulière, les clandestins se sont déjà, à de multiples reprises,
retrouvés face aux forces de lordre. Des confrontations sans violence qui ne les
font pas renoncer pour autant.
Dans le groupe de six hommes, seul Mohammad a choisi finalement de demander
asile à la France. " Ça fait quatre mois que je vis ici à Dieppe ",
explique-t-il dans un bon français. Dans la cité dAngo, sans un sou, pour manger
lui et ses compagnons dinfortune ne comptent que sur des dons de particuliers et
laide de quelques associations. Lan dernier, Erik Schando, responsable de
lassociation Information Solidarité Réfugiés, apportait un soutien important aux
clandestins qui, à lépoque, sabritaient sur le site des Graves de Mer dans
lépave du bateau le Saint-Germain. Selon lui aujourdhui, les jeunes gens qui
squattent actuellement à Dieppe viennent de foyers parisiens et multiplient les
allers-retours pour tenter leur chance. Pour lui la situation nest pas comparable
avec celle de lan dernier. Le comportement des institutions non plus. Le "
laxisme des autorités dénoncé à lépoque " nest plus
dactualité. Par contre linsécurité en Irak, elle, lest toujours. Et
certains habitants veulent fuir cette poudrière
B.T. et V.G.
" Cest une honte "
" Pourquoi les autorités françaises ne nous laissent pas passer en
Angleterre ? Tout ce quon veut, cest vivre tranquillement ". Ses petites
lunettes sur le nez, ce professeur irakien ne comprend pas que la France, qui ne le chasse
pas et le laisse squatter les gobes de la falaise de Dieppe, naille pas
jusquau bout en le laissant prendre le ferry. Et quand on lui explique la nature des
relations entre la France et lAngleterre qui obligent à un contrôle aux
frontières, il se demande alors " pourquoi on ne nous permet pas davoir un
toit et de la nourriture ici ? " Cest bien là toute lambivalence entre
linaccessible Eldorado britannique qui autrefois nourrissait ses réfugiés, et la
France, certes tolérante mais qui ferme les yeux et les laisse se débrouiller entre le
froid et la faim. |