Journal du 21 octobre 2003

En attendant un passage en Angleterre
Une douzaine de clandestins
squattent les "gobes"

Au moins une douzaine de clandestins sont actuellement à Dieppe pour tenter de rejoindre l’Angleterre. Alors que le froid s’intensifie, ils se terrent dans les gobes, ces grottes creusées dans la falaise.

Des boîtes de pois chiches vides gisent sur le sol dans un tas de détritus mêlant restes de repas et vieilles couvertures. A deux pas de là, dans un gobe muré de la falaise de Bonsecours, six hommes se terrent et tentent de dormir malgré le froid qui envahit progressivement la ville. Quand le soleil se lèvera, comme les jours précédents et sans doute les suivants, ils tenteront de s’introduire dans la remorque d’un camion pour essayer d’embarquer sur le ferry et poser le pied en Angleterre. Ils sont six, six Irakiens, en majorité des étudiants, à avoir choisi comme tant d’autres de fuir leur pays, pendant la guerre mais aussi après. " Car il n’y a plus de sécurité là-bas ", explique en anglais l’un d’entre eux, heureux de l’intervention des Américains, de la chute du régime de Saddam Hussein. Mais il réclame l’intervention urgente de l’ONU pour le bien de ses concitoyens qui aspire au calme et à l’ordre.

L’an dernier, on se souvient qu’ils étaient nombreux ces clandestins à tenter leur chance dans le port de Dieppe pour gagner leur Eldorado. Leur nombre avait visiblement baissé cet été. Mais ces dernières semaines, plusieurs jeunes hommes ont été aperçus autour du terminal ferry. Comme c’est également le cas notamment à Ouistreham. " Mon collègue a vu un groupe d’une douzaine de personnes il y a quelques jours, là-bas ", explique un des employés des Graves de mer en désignant le quai faisant face à celui de Transmanche ferries. Et des traces de leur passage sont visibles comme le local électrique de cette entreprise où des duvets, au sol, parlent d’eux-mêmes.

La plupart sortent la journée, prendre le soleil sur le quai de la Marne avant de retourner dans leur grotte ou leur baraquement de fortune. A moins qu’un ferry ne soit à quai, auquel cas ils tentent de s’en approcher…

Demande d’asile

Pour empêcher ces hommes d’embarquer clandestinement dans les ferries, la police fait une ronde une heure avant chaque départ de bateau et les douanes sont aux aguets. " C’est très dur actuellement de partir. Et nous savons qu’en Angleterre la situation aussi est difficile. Ce n’est plus comme avant ", souligne un des Irakiens, un professeur, conscient que le chemin pour une vie meilleure est encore semé d’embûches.

Et ils ont déjà parcouru une longue route depuis l’Irak. " Nous sommes arrivés en camion en passant par la Turquie et en Italie. Notre famille est restée en Irak. Nous n’avons pas de nouvelles ", raconte l’homme. En situation irrégulière, les clandestins se sont déjà, à de multiples reprises, retrouvés face aux forces de l’ordre. Des confrontations sans violence qui ne les font pas renoncer pour autant.

Dans le groupe de six hommes, seul Mohammad a choisi finalement de demander asile à la France. " Ça fait quatre mois que je vis ici à Dieppe ", explique-t-il dans un bon français. Dans la cité d’Ango, sans un sou, pour manger lui et ses compagnons d’infortune ne comptent que sur des dons de particuliers et l’aide de quelques associations. L’an dernier, Erik Schando, responsable de l’association Information Solidarité Réfugiés, apportait un soutien important aux clandestins qui, à l’époque, s’abritaient sur le site des Graves de Mer dans l’épave du bateau le Saint-Germain. Selon lui aujourd’hui, les jeunes gens qui squattent actuellement à Dieppe viennent de foyers parisiens et multiplient les allers-retours pour tenter leur chance. Pour lui la situation n’est pas comparable avec celle de l’an dernier. Le comportement des institutions non plus. Le " laxisme des autorités dénoncé à l’époque " n’est plus d’actualité. Par contre l’insécurité en Irak, elle, l’est toujours. Et certains habitants veulent fuir cette poudrière…

B.T. et V.G.

" C’est une honte "

" Pourquoi les autorités françaises ne nous laissent pas passer en Angleterre ? Tout ce qu’on veut, c’est vivre tranquillement ". Ses petites lunettes sur le nez, ce professeur irakien ne comprend pas que la France, qui ne le chasse pas et le laisse squatter les gobes de la falaise de Dieppe, n’aille pas jusqu’au bout en le laissant prendre le ferry. Et quand on lui explique la nature des relations entre la France et l’Angleterre qui obligent à un contrôle aux frontières, il se demande alors " pourquoi on ne nous permet pas d’avoir un toit et de la nourriture ici ? " C’est bien là toute l’ambivalence entre l’inaccessible Eldorado britannique qui autrefois nourrissait ses réfugiés, et la France, certes tolérante mais qui ferme les yeux et les laisse se débrouiller entre le froid et la faim.


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