Journal du vendredi 5 septembre 2003

Du samedi 6 au lundi 8 septembre
C'était au temps où Alpine triomphait

Plus de cinq cents Alpine et Renault Sport qui, mises bout à bout, dérouleront un immense ruban de plus de 3 km de long. Ça va décoiffer ce week-end à Dieppe et dans la côte de Pourville. Pour fêter le trentième anniversaire du triomphe de la marque sportive dieppoise dans le championnat du monde des rallyes, les amoureux d’Alpine ont mis le paquet. Ronflements de moteurs en perspective...

C’est au tour de Corse, début décembre 1973, que la messe a été dite : avec six premières places (dont trois pour Jean-Luc Thérier), quatre deuxièmes places et cinq troisièmes places conquises de haute lutte dans neuf rallyes disputés dans toute l’Europe, la marque dieppoise Alpine devenait championne du monde des rallyes. Et s’il avait existé à l’époque un championnat du monde des conducteurs en plus de celui des constructeurs, le Normand Jean-Luc Thérier, qui habite toujours près de Neufchâtel-en-Bray, aurait été sacré.

L’aventure extraordinaire avait démarré en 1946 dans un garage de l’avenue Pasteur : Jean Rédélé, fils du garagiste dieppois Emile Rédélé et fraîchement diplômé d’HEC renonce à une carrière dans la haute administration pour vivre pleinement sa passion pour l’automobile. Il reprend le garage de son père et devient concessionnaire Renault. Ebloui par les qualités de la 4 CV avec laquelle il parcourt des milliers de kilomètres pour vendre toutes sortes de véhicules, il se lance dans la compétition, remporte le rallye de Dieppe devant les Peugeot 203 de Michel Laffilé et Guy Lecuyer (1950).

Mais il trouve la 4 CV un peu lourde et haute sur pattes. Alors avec l’aide des carrossiers italiens Michelotti et Allemano, il décide de l’abaisser, de lui donner une ligne plus aérodynamique et de l’alléger. Le coach A 106 est né, et il prend le nom d’Alpine en souvenir de la course des Alpes que Jean Rédélé avait gagnée en 1953.

La classe au dessus

Alpine est née. Jean Rédélé s’entoure lors d’une précieuse équipe, les Henri Gauchet, André Desaubry et tous les autres qui feront les beaux jours de la firme dieppoise. Après le coach A106, la marque produira les fameuses «berlinettes» A 108, A 110, A 310, les prototypes M64, M65 et M66 pour les vingt-quatre heures du Mans, puis les Alpine A 440 et A 441, cette dernière remportant le championnat du monde des 2 litres avec Alain Serpaggi au volant.

Thérier, Serpaggi, Nicolas, Darniche, Andruet... : la marque a ses pilotes de références, qui œuvrent sous les conseils du «maître ès compétition», Jacques Cheinisse. Ensuite épaulée par Renault dès 1967, Alpine est finalement rachetée par la marque au losange juste après l’énorme succès de 1973 qui va être fêté en fanfare ce week-end.

Car c’était donc en 1973, il y a tout juste trente ans. La petite et légère Berlinette s’envolait dans tous les rallyes. Après douze années de succès en compétition- depuis 1961 - qui ont vu sa cylindrée doubler et sa puissance tripler pour atteindre 175 CV, la saison 1973 permet à la Berlinette 1800 Groupe IV de se mesurer aux plus grandes marques dans la quête de ce premier titre mondial. Pour la première épreuve, le Rallye de Monte-Carlo, l'équipe Alpine Renault n'engage pas moins de dix voitures afin d'accroître ses chances : 5 Berlinettes officielles, 3 « assistées » et 2 Renault 12 Gordini. Toutes ces voitures sont classées parmi les vingt premières, mais surtout les Berlinettes réussissent un fantastique tiercé et occupent 5 des 6 premières places. Et Alpine restera en tête du début à la fin du championnat, ce 2 décembre 1973 qui consacre en Corse le triomphe de la marque dieppoise.

Cet anniversaire méritait d’être fêté de manière spectaculaire. A l’initiative de l’association des anciens d’Alpine, ce sera le cas du samedi 6 au lundi 8 septembre, pour trois jours de folie automobile auxquels se joindront les organisateurs du rallye Dieppe Rétro et ceux de la course de côté d’Arques-la-Bataille qui se déroulent le même week-end.

O.B.

Pour ceux qui ne seraient pas encore procuré notre numéro spécial « Un siècle de passion automobile à Dieppe », voici l’interview de Jean Rédélé, le fondateur d’Alpine, que nous avions rencontré le 22 juillet dans son garage Renault, rue Forest à Paris

Le génie de Jean Rédélé

Les Infos : Comment ressentez-vous, avec le recul, l’événement qui se prépare à Dieppe les 6 et 7 septembre pour le trentième anniversaire de la victoire de la Berlinette en championnat du monde des rallyes ?

Jean Rédélé : C’est un événement extrêmement touchant pour moi. Ce sera l’occasion de retrouver tous mes anciens compagnons et des passionnés d’Alpine qui sont des clients, et souvent aussi des amis. Que tout cela se passe à Dieppe, qui a accueilli toutes nos activités est formidable et amplement mérité. Car si je n’avais pas été entouré de mon équipe dieppoise, je n’aurais jamais fait tout ce que j’ai fait.

Vous êtes né à Dieppe (le 17 mai 1922) et y avez fait l’essentiel de votre brillante carrière. Cela ne vous a-t-il pas été difficile ensuite, lorsque vous avez vendu Alpine à Renault, de revenir à Paris ?

Je n’ai jamais quitté Dieppe. J’ai toujours été obligé de partager mon temps entre mes activités d’Alpine et de concessionnaire Renault à Dieppe, avec les activités que j’avais en région parisienne ou en Eure-et-Loir (une usine Alpine à Thiron-Gardais construite en 1967, NDLR). Car j’ai développé Alpine sans aucun moyen, et il fallait absolument que je trouve d’autres ressources. Au début, ce n’était pas payant, et il fallait que je « nourrisse » mon équipe de Dieppe avec des moyens extérieurs, ce qui m’a d’ailleurs amené à courir le monde pour conclure des contrats de cession de modèles, de licences et de procédés de fabrication au Brésil, au Mexique, en Espagne, dans les pays de l’Est, en Italie, en Afrique du Sud, au Japon. Tout cela en plus de la direction de six concessions Renault. En tout, depuis fin 1946, j’ai dû créer plus de 3 000 emplois, et il m’est arrivé de parcourir 35 000 km en avion en une seule semaine.

Comment a démarré votre aventure dans l’automobile ?

Au début, j’ai loué les ruines du garage dieppois de mon père, démoli par les bombardements. J’ai commencé fin 1946. Après mon certificat d’études à l’école Richard-Simon, avec un maître d’école formidable, M. Lheureux, qui m’a tout appris, puis mon bac sur Rouen et Forges-les Eaux, et mes études à HEC, je voulais devenir attaché commercial au ministère des Affaires étrangères. On m’avait conseillé pour cela - plutôt que d’intégrer une nouvelle école qui s’appelait l’ENA - d’entrer dans la préfectorale pour une durée de deux ans. Un poste de sous-préfet m’était d’ailleurs réservé en Bretagne. Mais pour mon stage à HEC, j’avais choisi Renault, car l’automobile me passionnait. Mon rapport avait été retenu par le staff de Renault, qui m’a reçu en me disant que c’était la première fois qu’ils recevaient une telle volée de bois vert. J’avais notamment mentionné que les voitures ne tenaient pas la route, ne freinaient pas comme elles auraient dû, et que l’entreprise ne tenait pas assez compte des désirs des clients. Ils m’ont alors dit qu’ils avaient besoin de jeunes comme moi. Je leur ai répondu que j’étais plutôt du genre « chien sans collier » et que j’aurais du mal à dépendre de notes de service. Ils m’ont proposé de reprendre une concession à Dieppe. Mais il fallait qu’ils me fassent tout de suite un papier l’attestant car la semaine suivante je risquais d’être sous-préfet en Bretagne.

Pour vous, c’était le goût du risque plutôt que la carrière toute tracée dans l’administration ?

C’est vrai qu’au début, c’était difficile. Au début, Renault ne nous livrait à Dieppe que trois ou quatre voitures par mois. C’est mon côté un peu paysan, mais beaucoup de gens sont comme moi : quand vous avez des parents qui ont fait quelque chose qui a ensuite été démoli, on ne peut pas larguer tout ça. Mes économies d’étudiant risquaient peut-être d’y passer, mais je ne courais pas à la catastrophe, puisque la catastrophe avait déjà eu lieu avec les bombardements. Mon devoir était de reprendre le flambeau.

Le «fabuleux» succès de la Berlinette

Vous êtes ensuite passé de la voiture de tourisme à la voiture de sport en faisant vous-même de la compétition…

Oui. Avec mon modeste contrat chez Renault, j’avais à peine 50 F par voiture que je vendais. Mais il fallait que j’aie des moyens pour reconstruire les murs et le toit du garage de mon père. C’est pour ça que j’ai eu l’idée d’acheter du matériel réformé par l’armée, jeeps, GMC et autres Dodge. Ce qui me permettait de vendre près de 50 véhicules par mois, notamment en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Cameroun, en Guyane et aux Antilles, grâce à des contacts avec des gens de ces pays. Car Dieppe était alors le premier port bananier d’Europe. Entretemps, la 4 CV de Renault était sortie, et j’achetais des véhicules à Paris, Marseille, Reims, Le Havre. Je faisais jusqu’à 1 000 km dans la journée avec ma 4 CV. J’avais appris à la conduire. C’est comme ça que je suis venu à la compétition, en commençant par le Rallye de Dieppe que j’ai gagné, puis des tas d’autres courses, notamment les Mille Miles en Italie, Liège-Rome-Liège, le Tour de France, la Coupe des Alpes, les 24 Heures du Mans…

Et comment vous est venue l’idée de créer Alpine ?

De fil en aiguille, avec mes mécaniciens du garage Renault, aussi passionnés que moi, qui m’aidaient aussi à préparer ma 4 CV pour les courses. Avec la disparition des Delage, Delahaye, et autres, il n’y avait plus de voitures de sport en France. Du fait des résultats que j’obtenais dans les courses avec la 4 CV, je m’étais rendu compte qu’il y avait là les bases d’une voiture de sport, à condition de l’alléger, de réaliser une carrosserie plus fine et d’imaginer un autre mode de fabrication. Et j’ai fait faire les premiers prototypes en Italie, avec Michelotti et Allemano, car les carrossiers français, en dehors des frères Chappe, ne voulaient pas s’intéresser à une voiture qu’ils jugeaient « minable ». Avec ce prototype, en 1955, j’ai encore gagné le Rallye de Dieppe et le Grand Prix de Lisbonne, malgré un zona qui m’a fait transpirer et perdre plus de deux kilos. Fort de ces succès, fin 1955, j’ai créé la société Alpine. Qui a connu ensuite le succès fabuleux avec la Berlinette.

Quel est votre meilleur souvenir de cette aventure ?

Nos victoires aux Mans avec l’A210, et avec la Berlinette le Championnat du monde des rallyes, et le Rallye de Monte-Carlo où nous sommes la seule marque à avoir gagné deux fois avec trois voitures en tête.

Et comment avez-vous vécu le rachat de votre entreprise par Renault ?

Ça a été pour moi extrêmement difficile. Nous avions à l’époque 450 employés à Dieppe, et comme nous venions d’agrandir l’usine, nous avions embauché 300 personnes de plus, et parmi eux des meneurs syndicalistes. Comme les compagnons ne voulaient pas marcher avec les syndicats, d’autant que les salaires d’Alpine étaient à l’époque les plus confortables de la région et que les gars étaient comme moi des passionnés, les syndicats se sont fait jeter par les employés. Du coup, nous avons dû affronter une grève très dure (en 1972, NDLR), avec des meneurs qui sont venus dans l’usine, souvent de l’extérieur, pour saccager. Comme ces derniers temps on a beaucoup parlé de ceux qui compromettent la vie économique du pays, je veux rendre hommage à ceux qui veulent travailler et dont on ne parle pas assez souvent. Tous ceux qui m’ont aidé à faire ce que j’ai fait, sans ménager leur temps et leur peine. Et quand j’ai signé avec Renault (en 1974, NDLR), par sagesse car si je devais subir une nouvelle grève, l’usine de Dieppe coulait, j’ai expressément demandé au président Pierre Dreyfus qu’il conserve pendant au moins quinze ans l’emploi de mes compagnons, sinon je ne vendais pas. Ce n’était pas une question d’argent. Je dois dire que Renault a fait le bon choix : Jacques Cheinisse est devenu le responsable de la direction du produit et Bernard Dudot responsable des moteurs de Formule 1 qui ont été six fois champions du monde. Le succès d’Alpine a apporté à Renault la qualité des produits mécaniques.

Sentez-vous l’attachement de Dieppe et des Dieppois à votre aventure Alpine ?

Bien sûr, j’ai parfaitement ressenti l’intérêt des Dieppois pour notre histoire, quand ils ont inauguré une rue à mon nom et en constatant qu’ils préparent cette grande fête pour le trentième anniversaire du titre de champion du monde de la Berlinette. Nous devons, avec tous les Dieppois, partager le fait d’avoir été les champions du monde des épreuves sur route.

Propos recueillis par Olivier Bassine

En même temps que le rallye Dieppe Rétro

Le programme des festivités

Samedi 6 septembre 2003

- 8 h : Accueil des participants au rallye «Nostalgie du circuit de Dieppe» sur le parvis de la mairie de Dieppe et remise des dossiers par les organisateurs de Dieppe Retro.

- 9 h : Accueil des participants à la concentration des Alpine et Renault de compétition au magasin de pièces détachées Alpine et Renault Sport de Rouxmesnil-Bouteille, puis départ des véhicules vers la plage de Dieppe à 10 h 30.

- 9 h 30 : Départ du rallye «Nostalgie du circuit de Dieppe» sur le parcours du Grand Prix de l’ACF (Dieppe, Neuville, Envermeu, Londinières, Fresnoy-Folny, Eu).

- 10h 30 - 11 h : Arrivée des 350 Alpine et 100 Renault Sport de la concentration sur la plage de Dieppe.

- 11 h 30 : Inauguration de l’exposition Alpine et Renault (salon de l’auto avec 40 voitures, photos, films...) sur la plage de Dieppe, organisée par Henry Gaucher et l’Amicale des anciens d’Alpine.

- 12 h 30 : Arrivée à Eu du rallye «Nostalgie du circuit de Dieppe» et réception par la Ville. Déjeuner pour les participants à 13 h, et exposition des vieilles voitures dans le parc du château.

- 15 H 30 : Défilé dans Dieppe, au départ de la plage, des Alpine et Renault emblématique de l’histoire du sport automobile (la Formule 1 Renault RS 01 sera pilotée par Alain Serpaggi et la fameuse berlinette par Jean-Luc Thérier (un des quatre artisans de la victoire avec Andruet, Darniche et Nicolas).

- 16 h : Départ d’Eu pour la deuxième partie du circuit de l’ACF avec les voitures de Dieppe Rétro en direction de Dieppe, via Criel-sur-Mer, Saint-Martin-en-Campagne, Berneval-le-Grand, Belleville-sur-Mer, Bracquemont et Puys.

- 18 h : Arrivée sur la plage de Dieppe des ancêtres de la «Nostalgie du circuit de Dieppe», pour un clin d’œil à leurs puissantes grandes sœurs de la concentration Alpine, puis exposition des vieilles voitures sur le quai Henri IV.

Dimanche 7 septembre 2003

9 h : Ouverture de l’exposition Alpine et Renault sur la plage de Dieppe. Exposition des grands mères de Dieppe Rétro dans la Grande Rue, la rue de la Barre et la place Nationale.

- 10 h 30 : Départ des 450 voitures de la concentration Alpine pour un croisement dans la côte de Pourville avec les participants du rallye «Nostalgie du circuit de Dieppe». Ceux-ci poursuivent ensuite leur promenade vers Varengeville, Hautot-sur-Mer et Petit-Appeville.

- 12 h : Retour des voitures, sur la plage de Dieppe pour les Alpine et Renault, dans le parc du parvis de la mairie pour Dieppe Rétro.

- 14 h : Départ des grands mères automobiles du rallye pour le front de mer, présentation des ancêtres et remise des lots aux participants.

- 17 h : Fin de la concentration Alpine et Renault sur les pelouses de la plage (l’exposition de 40 voitures se poursuit le lundi).

Lundi 8 septembre 2003

- 10 h - 17 h : Ouverture du salon des 40 Alpine et Renault , ainsi que de l’exposition sur Alpine et la victoire de la Berlinette, sur le stand du front de mer. Ouvert au public et aux scolaires.


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