| Plus de cinq cents Alpine et Renault
Sport qui, mises bout à bout, dérouleront un immense ruban de plus de 3 km de long. Ça
va décoiffer ce week-end à Dieppe et dans la côte de Pourville. Pour fêter le
trentième anniversaire du triomphe de la marque sportive dieppoise dans le championnat du
monde des rallyes, les amoureux dAlpine ont mis le paquet. Ronflements de moteurs en
perspective... Cest au tour de Corse, début décembre
1973, que la messe a été dite : avec six premières places (dont trois pour Jean-Luc
Thérier), quatre deuxièmes places et cinq troisièmes places conquises de haute lutte
dans neuf rallyes disputés dans toute lEurope, la marque dieppoise Alpine devenait
championne du monde des rallyes. Et sil avait existé à lépoque un
championnat du monde des conducteurs en plus de celui des constructeurs, le Normand
Jean-Luc Thérier, qui habite toujours près de Neufchâtel-en-Bray, aurait été sacré.
Laventure extraordinaire avait démarré en 1946 dans un garage de
lavenue Pasteur : Jean Rédélé, fils du garagiste dieppois Emile Rédélé et
fraîchement diplômé dHEC renonce à une carrière dans la haute administration
pour vivre pleinement sa passion pour lautomobile. Il reprend le garage de son père
et devient concessionnaire Renault. Ebloui par les qualités de la 4 CV avec laquelle il
parcourt des milliers de kilomètres pour vendre toutes sortes de véhicules, il se lance
dans la compétition, remporte le rallye de Dieppe devant les Peugeot 203 de Michel
Laffilé et Guy Lecuyer (1950).
Mais il trouve la 4 CV un peu lourde et haute sur pattes. Alors avec laide
des carrossiers italiens Michelotti et Allemano, il décide de labaisser, de lui
donner une ligne plus aérodynamique et de lalléger. Le coach A 106 est né, et il
prend le nom dAlpine en souvenir de la course des Alpes que Jean Rédélé avait
gagnée en 1953.
La classe au dessus
Alpine est née. Jean Rédélé sentoure lors
dune précieuse équipe, les Henri Gauchet, André Desaubry et tous les autres qui
feront les beaux jours de la firme dieppoise. Après le coach A106, la marque produira les
fameuses «berlinettes» A 108, A 110, A 310, les prototypes M64, M65 et M66 pour les
vingt-quatre heures du Mans, puis les Alpine A 440 et A 441, cette dernière remportant le
championnat du monde des 2 litres avec Alain Serpaggi au volant.
Thérier, Serpaggi, Nicolas, Darniche, Andruet... : la marque a ses pilotes de
références, qui uvrent sous les conseils du «maître ès compétition», Jacques
Cheinisse. Ensuite épaulée par Renault dès 1967, Alpine est finalement rachetée par la
marque au losange juste après lénorme succès de 1973 qui va être fêté en
fanfare ce week-end.
Car cétait donc en 1973, il y a tout juste trente ans. La petite et
légère Berlinette senvolait dans tous les rallyes. Après douze années de succès
en compétition- depuis 1961 - qui ont vu sa cylindrée doubler et sa puissance tripler
pour atteindre 175 CV, la saison 1973 permet à la Berlinette 1800 Groupe IV de se mesurer
aux plus grandes marques dans la quête de ce premier titre mondial. Pour la première
épreuve, le Rallye de Monte-Carlo, l'équipe Alpine Renault n'engage pas moins de dix
voitures afin d'accroître ses chances : 5 Berlinettes officielles, 3 « assistées » et
2 Renault 12 Gordini. Toutes ces voitures sont classées parmi les vingt premières, mais
surtout les Berlinettes réussissent un fantastique tiercé et occupent 5 des 6 premières
places. Et Alpine restera en tête du début à la fin du championnat, ce 2 décembre 1973
qui consacre en Corse le triomphe de la marque dieppoise.
Cet anniversaire méritait dêtre fêté de manière spectaculaire. A
linitiative de lassociation des anciens dAlpine, ce sera le cas du
samedi 6 au lundi 8 septembre, pour trois jours de folie automobile auxquels se joindront
les organisateurs du rallye Dieppe Rétro et ceux de la course de côté
dArques-la-Bataille qui se déroulent le même week-end.
O.B.
Pour ceux qui ne seraient pas encore procuré notre numéro spécial «
Un siècle de passion automobile à Dieppe », voici linterview de Jean Rédélé,
le fondateur dAlpine, que nous avions rencontré le 22 juillet dans son garage
Renault, rue Forest à Paris
Le génie de Jean
Rédélé
Les Infos : Comment ressentez-vous, avec le recul,
lévénement qui se prépare à Dieppe les 6 et 7 septembre pour le trentième
anniversaire de la victoire de la Berlinette en championnat du monde des rallyes ?
Jean Rédélé : Cest un événement extrêmement touchant pour moi. Ce
sera loccasion de retrouver tous mes anciens compagnons et des passionnés
dAlpine qui sont des clients, et souvent aussi des amis. Que tout cela se passe à
Dieppe, qui a accueilli toutes nos activités est formidable et amplement mérité. Car si
je navais pas été entouré de mon équipe dieppoise, je naurais jamais fait
tout ce que jai fait.
Vous êtes né à Dieppe (le 17 mai 1922) et y avez fait lessentiel de
votre brillante carrière. Cela ne vous a-t-il pas été difficile ensuite, lorsque vous
avez vendu Alpine à Renault, de revenir à Paris ?
Je nai jamais quitté Dieppe. Jai toujours été obligé de partager
mon temps entre mes activités dAlpine et de concessionnaire Renault à Dieppe, avec
les activités que javais en région parisienne ou en Eure-et-Loir (une usine Alpine
à Thiron-Gardais construite en 1967, NDLR). Car jai développé Alpine sans aucun
moyen, et il fallait absolument que je trouve dautres ressources. Au début, ce
nétait pas payant, et il fallait que je « nourrisse » mon équipe de Dieppe avec
des moyens extérieurs, ce qui ma dailleurs amené à courir le monde pour
conclure des contrats de cession de modèles, de licences et de procédés de fabrication
au Brésil, au Mexique, en Espagne, dans les pays de lEst, en Italie, en Afrique du
Sud, au Japon. Tout cela en plus de la direction de six concessions Renault. En tout,
depuis fin 1946, jai dû créer plus de 3 000 emplois, et il mest arrivé de
parcourir 35 000 km en avion en une seule semaine.
Comment a démarré votre
aventure dans lautomobile ?
Au début, jai loué les ruines du garage dieppois de
mon père, démoli par les bombardements. Jai commencé fin 1946. Après mon
certificat détudes à lécole Richard-Simon, avec un maître décole
formidable, M. Lheureux, qui ma tout appris, puis mon bac sur Rouen et Forges-les
Eaux, et mes études à HEC, je voulais devenir attaché commercial au ministère des
Affaires étrangères. On mavait conseillé pour cela - plutôt que dintégrer
une nouvelle école qui sappelait lENA - dentrer dans la préfectorale
pour une durée de deux ans. Un poste de sous-préfet métait dailleurs
réservé en Bretagne. Mais pour mon stage à HEC, javais choisi Renault, car
lautomobile me passionnait. Mon rapport avait été retenu par le staff de Renault,
qui ma reçu en me disant que cétait la première fois quils recevaient
une telle volée de bois vert. Javais notamment mentionné que les voitures ne
tenaient pas la route, ne freinaient pas comme elles auraient dû, et que
lentreprise ne tenait pas assez compte des désirs des clients. Ils mont alors
dit quils avaient besoin de jeunes comme moi. Je leur ai répondu que jétais
plutôt du genre « chien sans collier » et que jaurais du mal à dépendre de
notes de service. Ils mont proposé de reprendre une concession à Dieppe. Mais il
fallait quils me fassent tout de suite un papier lattestant car la semaine
suivante je risquais dêtre sous-préfet en Bretagne.
Pour vous, cétait le goût du risque plutôt que la carrière toute
tracée dans ladministration ?
Cest vrai quau début, cétait difficile. Au début, Renault
ne nous livrait à Dieppe que trois ou quatre voitures par mois. Cest mon côté un
peu paysan, mais beaucoup de gens sont comme moi : quand vous avez des parents qui ont
fait quelque chose qui a ensuite été démoli, on ne peut pas larguer tout ça. Mes
économies détudiant risquaient peut-être dy passer, mais je ne courais pas
à la catastrophe, puisque la catastrophe avait déjà eu lieu avec les bombardements. Mon
devoir était de reprendre le flambeau.
Le «fabuleux» succès de la
Berlinette
Vous êtes ensuite passé de la voiture de tourisme à la
voiture de sport en faisant vous-même de la compétition
Oui. Avec mon modeste contrat chez Renault, javais à peine 50 F par
voiture que je vendais. Mais il fallait que jaie des moyens pour reconstruire les
murs et le toit du garage de mon père. Cest pour ça que jai eu lidée
dacheter du matériel réformé par larmée, jeeps, GMC et autres Dodge. Ce
qui me permettait de vendre près de 50 véhicules par mois, notamment en Côte
dIvoire, au Sénégal, au Cameroun, en Guyane et aux Antilles, grâce à des
contacts avec des gens de ces pays. Car Dieppe était alors le premier port bananier
dEurope. Entretemps, la 4 CV de Renault était sortie, et jachetais des
véhicules à Paris, Marseille, Reims, Le Havre. Je faisais jusquà 1 000 km dans la
journée avec ma 4 CV. Javais appris à la conduire. Cest comme ça que je
suis venu à la compétition, en commençant par le Rallye de Dieppe que jai gagné,
puis des tas dautres courses, notamment les Mille Miles en Italie,
Liège-Rome-Liège, le Tour de France, la Coupe des Alpes, les 24 Heures du Mans
Et comment vous est venue lidée de créer Alpine ?
De fil en aiguille, avec mes mécaniciens du garage Renault, aussi passionnés
que moi, qui maidaient aussi à préparer ma 4 CV pour les courses. Avec la
disparition des Delage, Delahaye, et autres, il ny avait plus de voitures de sport
en France. Du fait des résultats que jobtenais dans les courses avec la 4 CV, je
métais rendu compte quil y avait là les bases dune voiture de sport,
à condition de lalléger, de réaliser une carrosserie plus fine et dimaginer
un autre mode de fabrication. Et jai fait faire les premiers prototypes en Italie,
avec Michelotti et Allemano, car les carrossiers français, en dehors des frères Chappe,
ne voulaient pas sintéresser à une voiture quils jugeaient « minable ».
Avec ce prototype, en 1955, jai encore gagné le Rallye de Dieppe et le Grand Prix
de Lisbonne, malgré un zona qui ma fait transpirer et perdre plus de deux kilos.
Fort de ces succès, fin 1955, jai créé la société Alpine. Qui a connu ensuite
le succès fabuleux avec la Berlinette.
Quel est votre meilleur souvenir de cette aventure ?
Nos victoires aux Mans avec lA210, et avec la Berlinette le Championnat du
monde des rallyes, et le Rallye de Monte-Carlo où nous sommes la seule marque à avoir
gagné deux fois avec trois voitures en tête.
Et comment avez-vous vécu le rachat de votre entreprise par Renault ?
Ça a été pour moi extrêmement difficile. Nous avions à lépoque 450
employés à Dieppe, et comme nous venions dagrandir lusine, nous avions
embauché 300 personnes de plus, et parmi eux des meneurs syndicalistes. Comme les
compagnons ne voulaient pas marcher avec les syndicats, dautant que les salaires
dAlpine étaient à lépoque les plus confortables de la région et que les
gars étaient comme moi des passionnés, les syndicats se sont fait jeter par les
employés. Du coup, nous avons dû affronter une grève très dure (en 1972, NDLR), avec
des meneurs qui sont venus dans lusine, souvent de lextérieur, pour saccager.
Comme ces derniers temps on a beaucoup parlé de ceux qui compromettent la vie économique
du pays, je veux rendre hommage à ceux qui veulent travailler et dont on ne parle pas
assez souvent. Tous ceux qui mont aidé à faire ce que jai fait, sans
ménager leur temps et leur peine. Et quand jai signé avec Renault (en 1974, NDLR),
par sagesse car si je devais subir une nouvelle grève, lusine de Dieppe coulait,
jai expressément demandé au président Pierre Dreyfus quil conserve pendant
au moins quinze ans lemploi de mes compagnons, sinon je ne vendais pas. Ce
nétait pas une question dargent. Je dois dire que Renault a fait le bon choix
: Jacques Cheinisse est devenu le responsable de la direction du produit et Bernard Dudot
responsable des moteurs de Formule 1 qui ont été six fois champions du monde. Le succès
dAlpine a apporté à Renault la qualité des produits mécaniques.
Sentez-vous lattachement de Dieppe et des Dieppois à votre aventure
Alpine ?
Bien sûr, jai parfaitement ressenti lintérêt des Dieppois pour
notre histoire, quand ils ont inauguré une rue à mon nom et en constatant quils
préparent cette grande fête pour le trentième anniversaire du titre de champion du
monde de la Berlinette. Nous devons, avec tous les Dieppois, partager le fait davoir
été les champions du monde des épreuves sur route.
Propos recueillis par Olivier Bassine
En même temps que le
rallye Dieppe Rétro
Le programme des festivités
Samedi 6 septembre 2003
- 8 h : Accueil des participants au rallye «Nostalgie du circuit de Dieppe»
sur le parvis de la mairie de Dieppe et remise des dossiers par les organisateurs de
Dieppe Retro.
- 9 h : Accueil des participants à la concentration des Alpine et Renault de
compétition au magasin de pièces détachées Alpine et Renault Sport de
Rouxmesnil-Bouteille, puis départ des véhicules vers la plage de Dieppe à 10 h 30.
- 9 h 30 : Départ du rallye «Nostalgie du circuit de Dieppe» sur le parcours
du Grand Prix de lACF (Dieppe, Neuville, Envermeu, Londinières, Fresnoy-Folny, Eu).
- 10h 30 - 11 h : Arrivée des 350 Alpine et 100 Renault Sport de la
concentration sur la plage de Dieppe.
- 11 h 30 : Inauguration de lexposition Alpine et Renault (salon de
lauto avec 40 voitures, photos, films...) sur la plage de Dieppe, organisée par
Henry Gaucher et lAmicale des anciens dAlpine.
- 12 h 30 : Arrivée à Eu du rallye «Nostalgie du circuit de Dieppe» et
réception par la Ville. Déjeuner pour les participants à 13 h, et exposition des
vieilles voitures dans le parc du château.
- 15 H 30 : Défilé dans Dieppe, au départ de la plage, des Alpine et Renault
emblématique de lhistoire du sport automobile (la Formule 1 Renault RS 01 sera
pilotée par Alain Serpaggi et la fameuse berlinette par Jean-Luc Thérier (un des quatre
artisans de la victoire avec Andruet, Darniche et Nicolas).
- 16 h : Départ dEu pour la deuxième partie du circuit de lACF
avec les voitures de Dieppe Rétro en direction de Dieppe, via Criel-sur-Mer,
Saint-Martin-en-Campagne, Berneval-le-Grand, Belleville-sur-Mer, Bracquemont et Puys.
- 18 h : Arrivée sur la plage de Dieppe des ancêtres de la «Nostalgie du
circuit de Dieppe», pour un clin dil à leurs puissantes grandes surs
de la concentration Alpine, puis exposition des vieilles voitures sur le quai Henri IV.
Dimanche 7 septembre 2003
9 h : Ouverture de lexposition Alpine et Renault sur la plage de Dieppe.
Exposition des grands mères de Dieppe Rétro dans la Grande Rue, la rue de la Barre et la
place Nationale.
- 10 h 30 : Départ des 450 voitures de la concentration Alpine pour un
croisement dans la côte de Pourville avec les participants du rallye «Nostalgie du
circuit de Dieppe». Ceux-ci poursuivent ensuite leur promenade vers Varengeville,
Hautot-sur-Mer et Petit-Appeville.
- 12 h : Retour des voitures, sur la plage de Dieppe pour les Alpine et Renault,
dans le parc du parvis de la mairie pour Dieppe Rétro.
- 14 h : Départ des grands mères automobiles du rallye pour le front de mer,
présentation des ancêtres et remise des lots aux participants.
- 17 h : Fin de la concentration Alpine et Renault sur les pelouses de la plage
(lexposition de 40 voitures se poursuit le lundi).
Lundi 8 septembre 2003
- 10 h - 17 h : Ouverture du salon des 40 Alpine et Renault , ainsi que de
lexposition sur Alpine et la victoire de la Berlinette, sur le stand du front de
mer. Ouvert au public et aux scolaires. |