| Le regard pétillant, et
lémotion dans la voix, Alice Sergent se concentre pour se remémorer lannonce
de lArmistice : le cessez-le-feu proclamé le 11 novembre 1918, clôturera quatre
années dun terrible conflit. A cette époque, elle avait quatre ans et avait été
placée, avec ses surs, à la campagne chez ses grands-parents. Alice
a 90 ans. Elle nest pas très grande, fluette, et a dans son regard une pointe de
malice qui semble ne jamais lavoir quittée.
La vie dAlice aura été marquée par les deux grandes guerres : des
moments forts quelle noubliera jamais, même si en 1918, elle était très
jeune. Depuis sa naissance, le 30 mai 1914, le destin dAlice est, semble-t-il,
marqué par la guerre.
Malgré ses quatre enfants, son père est mobilisé pour le front. Sa mère
travaille alors dans la manufacture de tabac de Dieppe. Le conflit perdure, la charge de
travail est importante pour cette mère seule. Elle décide alors de garder avec elle son
fils et envoie Alice et ses deux surs aînées, chez ses grands-parents paternels,
à Mesnières-en-Bray.
« Je me souviens avoir pleuré quand jai pris le train pour me rendre
chez des grands-parents que je navais quasiment jamais vus. Et puis,
aujourdhui, jen garde des souvenirs merveilleux : courir dans les bois,
ramasser des châtaignes. On vivait avec notre insouciance denfant ».
Le grand-père dAlice soignait les chevaux du château du village, sa
grand-mère était quant à elle raccommodeuse de linge. « Mes surs allaient à
lécole, mais moi, jétais trop jeune, alors je restais aux côtés de ma
grand-mère ou bien de mon grand-père. Tous les jours jallais chercher le journal,
«Le Matin » et je le ramenais à mon grand-père. Cétait le seul moyen à
lépoque de se tenir informé du conflit. Un matin, jai senti que nous vivions
un jour particulier : mon grand-père ma prise par la main et nous nous sommes
rendus à la mairie où dautres personnes étaient déjà rassemblées. Je men
souviens très bien », se remémore Alice, « mon grand-père portait une blouse de
paysan et un chapeau, un feutre noir. Les jours ordinaires, il portait une casquette,
cest pour ça que je men souviens si bien. Nous nous sommes approchés
dun panneau installé sur le mur de la mairie, une feuille était accrochée
derrière un grillage. Moi, je ne savais pas lire à lépoque et cest mon
grand-père qui ma expliqué : « LArmistice a été signée, la guerre est
finie ».
Ces quelques années marquées par linsouciance juvénile dureront
jusquen 1922, date à laquelle Alice revient chez ses parents. « Nous sommes
restées un peu plus longtemps chez mes grands-parents, le temps que la vie reprenne son
cours entre mes parents ». Finalement très marqué par cette guerre, le couple ne
parvient pas à reprendre une vie commune normale. Ses parents divorcent. Jamais le père
dAlice névoquera devant ses enfants ce quil a vécu sur les champs de
bataille.
La vie après lArmistice
Après le 11 novembre 1918, toutes les familles essaient de
reprendre la vie quelles menaient avant le conflit. « Ma mère a continué son
travail, nous, nous allions à lécole. Mes surs ont arrêté assez tôt parce
que poursuivre des études coûtait cher », explique Alice.
Cette dernière savère, quant à elle, plutôt douée. « Javais de
la mémoire et jétais assez maligne, ajoute-t-elle avec modestie. Jai
réussi, après avoir passé un concours, à obtenir des bourses ». Ces aides
financières lui permettront de poursuivre ses études jusquà lâge de 21
ans, époque où elle sort diplômée de lécole normale de Rouen. Elle devient
alors institutrice et obtient son premier poste à Arques-la-Bataille.
« Moi, ce que je voulais, cétait être professeur déducation
physique, mais ma mère na pas voulu. Jétais très bonne en sport », raconte
Alice avec beaucoup de fierté.
Après une année, Alice se marie, elle débute dans une nouvelle école
élémentaire à Saint-Nicolas-dAliermont, et attend à nouveau une année pour
quon lui propose un poste à Dieppe. Le couple Sergent donne naissance à un fils,
en 1939... Encore une date fatidique.
La Seconde Guerre
Alors que le pays peine à se remettre dun premier
long conflit, un deuxième débute. « Au départ, nous avons continué à faire la
classe. Lorsque les sirènes retentissaient, cétait terrible demmener les
enfants de maternelle dans les abris pour se protéger, ils étaient apeurés ».
Face aux dangers que représentent les bombardements de plus en plus fréquents,
la Ville de Dieppe décide en 1943 quil est trop dangereux de laisser les enfants en
ville.
« Des familles de fermiers ont accueilli les enfants dans la campagne
dArques-la-Bataille. Les Allemands avaient réquisitionné lécole pour se
faire une infirmerie. Nous, nous faisions classe dans la gare et dans une usine. Lorsque
les bombardements se déroulaient, cest dans les tranchées que nous emmenions les
petits ».
Et le souvenir le plus terrible que garde Alice, cest la fois où elle et
son fils, ont failli se faire mitrailler. «Nous étions sur la route en vélo, je me suis
couchée dans le fossé et je lai protégé. Jentendais aux alentours des cris
dhommes qui étaient touchés. Rien que den parler, jen ai des frissons
».
Une vie marquée
par les conflits
Le mari dAlice qui était lui-même orphelin de guerre
a été mobilisé en 1939 et démobilisé en septembre 1940. Le couple sest alors
retrouvé et ne sest plus quitté. Ils vivent depuis leur retraite à
Neuville-les-Dieppe, où ils ont acheté une maison. Leur fils a également vécu au sein
des conflits, car même sil ne se souvient pas, ou très peu, de la Seconde Guerre
mondiale, il a dû partir en 1962, pour la guerre dAlgérie.
Il en est heureusement revenu sain et sauf. « Toute ma vie, jai vécu aux
côtés de ces guerres et je faisais de telles rencontres que je narrivais jamais à
les oublier. Un jour, je suis allée en vacances à Majorque et jai rencontré un
Anglais qui a participé au débarquement de Dieppe, le 19 août 1942. Il avait devancé
lappel à 17 ans et avait 60 ans quand je lai rencontré. Lhorreur se
lisait encore dans ses yeux ».
Si le couple a vécu de nombreux jours heureux, après avoir vécu toutes ces
guerres, Alice explique son désarroi en regardant les informations internationales : «
ce qui se passe en Irak est terrible, le monde a peu évolué depuis 1914, il est toujours
marqué par ces guerres ».
Virginie Veiss
Le 11 novembre 1918
La signature de lArmistice
Dès léchec de leur contre-offensive en juillet 1918,
les Allemands ont compris quils navaient plus aucun espoir darracher la
victoire. Les troupes américaines, fortes de quatre millions dhommes, arrivent en
renfort des Anglais et des Français. Les Allemands sont alors convaincus de leur
infériorité. Le 11 novembre 1918, une convention est signée entre les forces armées
allemandes et françaises, pour mettre fin au terrible conflit qui avait débuté en 1914.
Ce jour-là, toutes les cloches des villes et villages sonnent à la volée. Au
front, les clairons sonnent le cessez-le-feu. La «Marseillaise» jaillit à pleins
poumons des tranchées, même soulagement en face, dans le camp allemand. LArmistice
laisse derrière lui huit millions de morts et six millions de mutilés. Les survivants
voulaient croire que cette guerre qui sachève restera la dernière de
lHistoire, «la der des der». |