Journal du 11 novembre 2003

Rencontre avec Alice Sergent, une Neuvillaise de 90 ans
"Le 11 novembre 1918, j'avais quatre ans,
mon grand-père m'a dit : la guerre est finie"

Le regard pétillant, et l’émotion dans la voix, Alice Sergent se concentre pour se remémorer l’annonce de l’Armistice : le cessez-le-feu proclamé le 11 novembre 1918, clôturera quatre années d’un terrible conflit. A cette époque, elle avait quatre ans et avait été placée, avec ses sœurs, à la campagne chez ses grands-parents.

Alice a 90 ans. Elle n’est pas très grande, fluette, et a dans son regard une pointe de malice qui semble ne jamais l’avoir quittée.

La vie d’Alice aura été marquée par les deux grandes guerres : des moments forts qu’elle n’oubliera jamais, même si en 1918, elle était très jeune. Depuis sa naissance, le 30 mai 1914, le destin d’Alice est, semble-t-il, marqué par la guerre.

Malgré ses quatre enfants, son père est mobilisé pour le front. Sa mère travaille alors dans la manufacture de tabac de Dieppe. Le conflit perdure, la charge de travail est importante pour cette mère seule. Elle décide alors de garder avec elle son fils et envoie Alice et ses deux sœurs aînées, chez ses grands-parents paternels, à Mesnières-en-Bray.

« Je me souviens avoir pleuré quand j’ai pris le train pour me rendre chez des grands-parents que je n’avais quasiment jamais vus. Et puis, aujourd’hui, j’en garde des souvenirs merveilleux : courir dans les bois, ramasser des châtaignes. On vivait avec notre insouciance d’enfant ».

Le grand-père d’Alice soignait les chevaux du château du village, sa grand-mère était quant à elle raccommodeuse de linge. « Mes sœurs allaient à l’école, mais moi, j’étais trop jeune, alors je restais aux côtés de ma grand-mère ou bien de mon grand-père. Tous les jours j’allais chercher le journal, «Le Matin » et je le ramenais à mon grand-père. C’était le seul moyen à l’époque de se tenir informé du conflit. Un matin, j’ai senti que nous vivions un jour particulier : mon grand-père m’a prise par la main et nous nous sommes rendus à la mairie où d’autres personnes étaient déjà rassemblées. Je m’en souviens très bien », se remémore Alice, « mon grand-père portait une blouse de paysan et un chapeau, un feutre noir. Les jours ordinaires, il portait une casquette, c’est pour ça que je m’en souviens si bien. Nous nous sommes approchés d’un panneau installé sur le mur de la mairie, une feuille était accrochée derrière un grillage. Moi, je ne savais pas lire à l’époque et c’est mon grand-père qui m’a expliqué : « L’Armistice a été signée, la guerre est finie ».

Ces quelques années marquées par l’insouciance juvénile dureront jusqu’en 1922, date à laquelle Alice revient chez ses parents. « Nous sommes restées un peu plus longtemps chez mes grands-parents, le temps que la vie reprenne son cours entre mes parents ». Finalement très marqué par cette guerre, le couple ne parvient pas à reprendre une vie commune normale. Ses parents divorcent. Jamais le père d’Alice n’évoquera devant ses enfants ce qu’il a vécu sur les champs de bataille.

La vie après l’Armistice

Après le 11 novembre 1918, toutes les familles essaient de reprendre la vie qu’elles menaient avant le conflit. « Ma mère a continué son travail, nous, nous allions à l’école. Mes sœurs ont arrêté assez tôt parce que poursuivre des études coûtait cher », explique Alice.

Cette dernière s’avère, quant à elle, plutôt douée. « J’avais de la mémoire et j’étais assez maligne, ajoute-t-elle avec modestie. J’ai réussi, après avoir passé un concours, à obtenir des bourses ». Ces aides financières lui permettront de poursuivre ses études jusqu’à l’âge de 21 ans, époque où elle sort diplômée de l’école normale de Rouen. Elle devient alors institutrice et obtient son premier poste à Arques-la-Bataille.

« Moi, ce que je voulais, c’était être professeur d’éducation physique, mais ma mère n’a pas voulu. J’étais très bonne en sport », raconte Alice avec beaucoup de fierté.

Après une année, Alice se marie, elle débute dans une nouvelle école élémentaire à Saint-Nicolas-d’Aliermont, et attend à nouveau une année pour qu’on lui propose un poste à Dieppe. Le couple Sergent donne naissance à un fils, en 1939... Encore une date fatidique.

La Seconde Guerre

Alors que le pays peine à se remettre d’un premier long conflit, un deuxième débute. « Au départ, nous avons continué à faire la classe. Lorsque les sirènes retentissaient, c’était terrible d’emmener les enfants de maternelle dans les abris pour se protéger, ils étaient apeurés ».

Face aux dangers que représentent les bombardements de plus en plus fréquents, la Ville de Dieppe décide en 1943 qu’il est trop dangereux de laisser les enfants en ville.

« Des familles de fermiers ont accueilli les enfants dans la campagne d’Arques-la-Bataille. Les Allemands avaient réquisitionné l’école pour se faire une infirmerie. Nous, nous faisions classe dans la gare et dans une usine. Lorsque les bombardements se déroulaient, c’est dans les tranchées que nous emmenions les petits ».

Et le souvenir le plus terrible que garde Alice, c’est la fois où elle et son fils, ont failli se faire mitrailler. «Nous étions sur la route en vélo, je me suis couchée dans le fossé et je l’ai protégé. J’entendais aux alentours des cris d’hommes qui étaient touchés. Rien que d’en parler, j’en ai des frissons ».

Une vie marquée
par les conflits

Le mari d’Alice qui était lui-même orphelin de guerre a été mobilisé en 1939 et démobilisé en septembre 1940. Le couple s’est alors retrouvé et ne s’est plus quitté. Ils vivent depuis leur retraite à Neuville-les-Dieppe, où ils ont acheté une maison. Leur fils a également vécu au sein des conflits, car même s’il ne se souvient pas, ou très peu, de la Seconde Guerre mondiale, il a dû partir en 1962, pour la guerre d’Algérie.

Il en est heureusement revenu sain et sauf. « Toute ma vie, j’ai vécu aux côtés de ces guerres et je faisais de telles rencontres que je n’arrivais jamais à les oublier. Un jour, je suis allée en vacances à Majorque et j’ai rencontré un Anglais qui a participé au débarquement de Dieppe, le 19 août 1942. Il avait devancé l’appel à 17 ans et avait 60 ans quand je l’ai rencontré. L’horreur se lisait encore dans ses yeux ».

Si le couple a vécu de nombreux jours heureux, après avoir vécu toutes ces guerres, Alice explique son désarroi en regardant les informations internationales : « ce qui se passe en Irak est terrible, le monde a peu évolué depuis 1914, il est toujours marqué par ces guerres ».

Virginie Veiss

Le 11 novembre 1918
La signature de l’Armistice

Dès l’échec de leur contre-offensive en juillet 1918, les Allemands ont compris qu’ils n’avaient plus aucun espoir d’arracher la victoire. Les troupes américaines, fortes de quatre millions d’hommes, arrivent en renfort des Anglais et des Français. Les Allemands sont alors convaincus de leur infériorité. Le 11 novembre 1918, une convention est signée entre les forces armées allemandes et françaises, pour mettre fin au terrible conflit qui avait débuté en 1914.

Ce jour-là, toutes les cloches des villes et villages sonnent à la volée. Au front, les clairons sonnent le cessez-le-feu. La «Marseillaise» jaillit à pleins poumons des tranchées, même soulagement en face, dans le camp allemand. L’Armistice laisse derrière lui huit millions de morts et six millions de mutilés. Les survivants voulaient croire que cette guerre qui s’achève restera la dernière de l’Histoire, «la der des der».


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