Journal du 9 avril 2002

Une Normande dans la tourmente israélienne
Des Dieppois veulent témoigner

« Toujours vivants », c’est ainsi que commencent tous les messages envoyés jour après jour par Valérie Féron, une Dieppoise, journaliste, qui habite à Jérusalem depuis plusieurs années. Elle vit l’histoire au présent parfois dans le désespoir et parfois dans la peur avec toujours la même envie: témoigner.

Jour après jour, Guy Vanderplaesten, diacre de Janval, et Florence Lallinec veulent parler, témoigner de ce qui se passe actuellement en Palestine sans que personne ne soit vraiment informé de tout: « Cette guerre, c’est avant tout une guerre des médias. Chaque camp doit faire passer le maximum d’informations, souvent fausses, pour décourager l’adversaire » assure Florence Lallinec, reprenant la phrase tout droit sortie d’une émission d’analyse des médias en Israël. Ses informations ne peuvent pas être plus vérifiées. Elle les reçoit directement de Valérie Féron, journaliste passionnée par l’histoire du conflit entre Palestiniens et Israëliens. Lors d’un de ses passages à Dieppe, elle était venue présenter son livre « Palestine(s), les déchirures » avant de repartir vivre l’histoire en direct.

Parce que depuis quelques semaines, l’histoire a rattrapé la journaliste de « La Croix » qui travaille également pour un journal suisse et qui habite aujourd’hui à Jérusalem: « J’ai rencontré Valérie Féron par le biais de Florence Lallinec et depuis le 18 mars, nous entretenons une correspondance régulière par Internet. »

Au début, l’idée était de mettre en place des relations entre un groupe de jeunes de Ramallah où Valérie Féron a de nombreux amis et des jeunes Dieppois: « Les enfants de Ramallah grandissent comme tous les enfants du monde, mais eux, c’est dans l’occupation et la violence des armes. A notre niveau, nous voulions leur donner, autant que possible, un semblant de vie normale » explique Florence Lallinec. L’histoire ne leur en laissera pas le temps.

Le 28 mars, l’état de siège était décrété à Ramallah. Le pays entrait ainsi en état de guerre. Aucune entrée de journaliste n’est autorisée et l’armée israélienne, Tsahal, tente de faire sortir tous les ressortissants étrangers du pays. A Jérusalem, Valérie Féron tient bon. Elle n’a aucunement l’intention de quitter le pays qu’elle suit depuis des années au moment où tout explose.

Des horreurs au jour le jour

Pourtant, la vie de tous les jours y devient sinistre: les familles sont enfermées dans les maisons parfois sans eau ni électricité. Alors que les toilettes sont à l’extérieur pour de nombreuses habitations, hommes, femmes ou enfants sont arrêtés ou tués dès qu’ils mettent un pied dehors.

A Jérusalem, dans certaines conditions et sur certains secteurs, Valérie Féron peut circuler mais elle n’est absolument pas autorisée à rejoindre ses amis palestiniens ou étrangers qui habitent à Ramallah ou à Bethléem. Les contacts, dès qu’ils sont possibles, passent par Internet ou par portables puisque toute l’armée israélienne a laissé leur portable à l’ensemble des étrangers qui résident en Palestine afin qu’ils puissent appeler leurs ambassades pour rentrer chez eux.

Des témoignages que la journaliste vérifie et envoie où elle peut. Le but maintenant pour elle est de témoigner et faire passer autant de messages que possible.

Par le biais des réunions de l’ACO, action catholique ouvrière, les Dieppois distribuent un maximum de témoignages tant à titre individuel que par le biais de la presse: « Qu’est ce qu’on attend pour faire quelque chose, s’indigne Florence Lallinec. Est-ce qu’on va laisser ces deux peuples se déchirer quand l’un d’entre eux est plus fort que l’autre puisque l’un a une armée régulière et que l’autre ne compte que sur ses résistants. Valérie voit ce qui se passe et vit le déséquilibre flagrant et le désespoir des Palestiniens qui voulaient construire la paix et qui dénonçaient même les attentats suicide. » Ainsi, de jour en jour après plus de trente ans d’occupation, un sentiment de haine se développe.

Et si les deux internautes condamnent l’antisémitisme, ils condamnent les extrémismes, quels qu’ils soient: « Les soldats pillent, tuent, mettent tout à sac. Les horreurs existent » assure Florence Lallinec qui souhaite alerter l’Europe et l’ONU parce que « ce sont les seuls qui peuvent intervenir. »

Florence Lallinec et Guy Vanderplaesten se sentaient concernés parce qu’ils ont des amis qui habitent en Palestine. Aujourd’hui, ils veulent se faire porte-parole. Tranquillement installés dans leurs vies, les Dieppois ne peuvent pas se rendre compte des horreurs que les peuples subissent dans un pays en état de siège. A raison de treize à quinze messages par jour, ils doivent maintenant lutter contre des images qui s’imposent à leur esprit. Une douleur qu’ils souhaitent faire partager pour que tout cela s’arrête enfin.

Sandra Beaufils

Au bout de l’horreur

Voici quelques témoignages récoltés par Valérie Féron et envoyés par internet :

A Tulkarem, l’armée israélienne a ordonné à tous les hommes de 14 à 40 ans de sortir des maisons et de se rassembler. Les soldats les ont fait défiler un à un, leur ont méticuleusement ligoté les mains et leur ont bandé les yeux. Ils étaient 800, marchant comme des aveugles vers une destination inconnue. Les soldats avaient l’air humain, pas un ne criait ou ne frappait. Chacun faisait son travail consciencieusement, le même scénario s’est produit à Deheishe, Qalqilya ou à Wadi Saka. Les prisonniers ont été emmenés dans une usine que l’armée avait entourée de fils barbelés. Sur le bras de chaque homme, les soldats ont imprimé avec une encre difficilement effaçable un numéro personnel. » Sans commentaire…

Week-end de Pâques: « Mes amis palestiniens à Deheiche sont à bout de nerf. On annonce de minute en minute l’attaque. Les rumeurs succèdent aux rumeurs. Tout le monde est d’accord pour affirmer que les camps de réfugiés vont trinquer. Mes amis ici attendent leur mort. Moi j’essaie de ne penser à rien et surtout de ne pas penser que je ne les reverrai peut-être jamais. »

La directrice du centre culturel Khalil Sakakini de Ramallah ne demande ni pitié, ni prières ou dons, mais des actes. Elle envoie des messages d’enfants: « En ce moment, mon père est au loin. Quand j’ai remarqué pour la première fois que ma sœur et ma mère pleuraient en regardant la télévision où on voyait des soldats israéliens qui tuaient les hommes, j’ai cru que mon papa était l’un d’eux. J’ai commencé à pleurer et à pleurer et puis au bout d’une minute, je me suis demandé pourquoi je pleure, c’est notre destinée. Mon père est policier et nous devons résister. »

« Vincent et Anaïs sont allés jeter un coup d’œil à leur appartement. Il y avait des chars garés devant l’immeuble. Quand ils sont revenus, les miliaires étaient partis depuis une demi-heure. Les voisins étaient terrorisés et épuisés, ils avaient été enfermés à deux familles (dont cinq enfants) dans l’appartement du deuxième étage pendant trois jours pendant que les militaires s’installaient aux 4e, 5e et 6e étages. Comme d’habitude, portes défoncées, plus d’eau, plus de satellite, vol, destruction, notamment le carrelage du 6e étage décollé du mur) et un chien de garde sur la terrasse de l’immeuble d’en face. Anaïs a le sentiment que son intimité a été violée: les militaires ont dormi dans son lit, ont pris des douches dans sa salle de bain. Ils lui ont évidemment volé ses effets personnels dont son paréo qui était accroché au mur et les cartes postales dont elle avait décoré sa porte. »

« Le sonneur des cloches de l’église de la Nativité a été tué par un sniper israélien en début d’après-midi. C’est la douzième victime depuis hier. Il y a des blessés qui ont saigné jusqu’à la mort parce que les ambulances sont visées par les soldats israéliens et trouvent beaucoup de difficultés à venir au secours des blessés. »

L’émissaire américain trop longtemps attendu

Prévu ce week-end, l’émissaire américain qui doit se rendre en Palestine n’arrivera qu’en fin de semaine sur la Terre Sainte en état de guerre. Très attendu par les populations opprimées, l’émissaire arrivera certainement trop tard: « Ce n’est plus une question de semaines mais c’est plutôt une question de jours. Là, le délai va laisser aux Israéliens le temps de faire le ménage » indique Florence Lallinec qui a reçu un message de Valérie Féron à ce propos: « Apparemment, la radio israélienne annonçait déjà samedi matin que l’émissaire américain n’arriverait qu’en fin de semaine. C’est vraiment cousu de fil blanc cette affaire » regrette Florence Lallinec.

Des informations qui désespèrent les Palestiniens qui ont l’impression d’être complètement oubliés du reste du monde.

Guerre des médias

Les informations passent encore mais elles ont bien des difficultés à se frayer un chemin. Par le biais d’Internet, par téléphone portable ou par courrier, les Palestiniens tentent de se faire entendre. Si certaines informations passent comme il faut, d’autres rencontrent des difficultés comme les contestations et les manifestations pacifistes qui ont lieu en Israël. « Parce que tous les Israéliens ne sont pas pour l’état de guerre. Voila trente ans que ces peuples se déchirent et beaucoup en ont assez. »

Même par Internet, l’armée israélienne réussit à stopper des informations. Certains Palestiniens utilisent des sites Internet qui, s’ils sont retrouvés par les Israéliens qui occupent les nombreux cybercafés, sont immédiatement piratés. Une crainte pour Florence Lallinec et Guy Vanderplaesten: « Pour le moment, nous avons reçu tous les messages de Valérie mais nous craignons que ça ne lui arrive à elle aussi, soulignent les deux internautes. Un des messages que nous avons reçus a d’ailleurs transité par l’ordinateur d’un ministre israélien. » Le risque est donc de voir arriver des messages piratés par l’armée israélienne qui ne transmettent que des informations contrôlées par Israël. « Et à un moment, l’armée va finir par faire taire ces gens-là. »


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