| « Toujours vivants », cest
ainsi que commencent tous les messages envoyés jour après jour par Valérie Féron, une
Dieppoise, journaliste, qui habite à Jérusalem depuis plusieurs années. Elle vit
lhistoire au présent parfois dans le désespoir et parfois dans la peur avec
toujours la même envie: témoigner. Jour après jour, Guy
Vanderplaesten, diacre de Janval, et Florence Lallinec veulent parler, témoigner de ce
qui se passe actuellement en Palestine sans que personne ne soit vraiment informé de
tout: « Cette guerre, cest avant tout une guerre des médias. Chaque camp doit
faire passer le maximum dinformations, souvent fausses, pour décourager
ladversaire » assure Florence Lallinec, reprenant la phrase tout droit sortie
dune émission danalyse des médias en Israël. Ses informations ne peuvent
pas être plus vérifiées. Elle les reçoit directement de Valérie Féron, journaliste
passionnée par lhistoire du conflit entre Palestiniens et Israëliens. Lors
dun de ses passages à Dieppe, elle était venue présenter son livre «
Palestine(s), les déchirures » avant de repartir vivre lhistoire en direct.
Parce que depuis quelques semaines, lhistoire a rattrapé la journaliste
de « La Croix » qui travaille également pour un journal suisse et qui habite
aujourdhui à Jérusalem: « Jai rencontré Valérie Féron par le biais de
Florence Lallinec et depuis le 18 mars, nous entretenons une correspondance régulière
par Internet. »
Au début, lidée était de mettre en place des relations entre un groupe
de jeunes de Ramallah où Valérie Féron a de nombreux amis et des jeunes Dieppois: «
Les enfants de Ramallah grandissent comme tous les enfants du monde, mais eux, cest
dans loccupation et la violence des armes. A notre niveau, nous voulions leur
donner, autant que possible, un semblant de vie normale » explique Florence Lallinec.
Lhistoire ne leur en laissera pas le temps.
Le 28 mars, létat de siège était décrété à Ramallah. Le pays
entrait ainsi en état de guerre. Aucune entrée de journaliste nest autorisée et
larmée israélienne, Tsahal, tente de faire sortir tous les ressortissants
étrangers du pays. A Jérusalem, Valérie Féron tient bon. Elle na aucunement
lintention de quitter le pays quelle suit depuis des années au moment où
tout explose.
Des horreurs au jour le jour
Pourtant, la vie de tous les jours y devient sinistre: les
familles sont enfermées dans les maisons parfois sans eau ni électricité. Alors que les
toilettes sont à lextérieur pour de nombreuses habitations, hommes, femmes ou
enfants sont arrêtés ou tués dès quils mettent un pied dehors.
A Jérusalem, dans certaines conditions et sur certains secteurs, Valérie
Féron peut circuler mais elle nest absolument pas autorisée à rejoindre ses amis
palestiniens ou étrangers qui habitent à Ramallah ou à Bethléem. Les contacts, dès
quils sont possibles, passent par Internet ou par portables puisque toute
larmée israélienne a laissé leur portable à lensemble des étrangers qui
résident en Palestine afin quils puissent appeler leurs ambassades pour rentrer
chez eux.
Des témoignages que la journaliste vérifie et envoie où elle peut. Le but
maintenant pour elle est de témoigner et faire passer autant de messages que possible.
Par le biais des réunions de lACO, action catholique ouvrière, les
Dieppois distribuent un maximum de témoignages tant à titre individuel que par le biais
de la presse: « Quest ce quon attend pour faire quelque chose, sindigne
Florence Lallinec. Est-ce quon va laisser ces deux peuples se déchirer quand
lun dentre eux est plus fort que lautre puisque lun a une armée
régulière et que lautre ne compte que sur ses résistants. Valérie voit ce qui se
passe et vit le déséquilibre flagrant et le désespoir des Palestiniens qui voulaient
construire la paix et qui dénonçaient même les attentats suicide. » Ainsi, de jour en
jour après plus de trente ans doccupation, un sentiment de haine se développe.
Et si les deux internautes condamnent lantisémitisme, ils condamnent les
extrémismes, quels quils soient: « Les soldats pillent, tuent, mettent tout à
sac. Les horreurs existent » assure Florence Lallinec qui souhaite alerter lEurope
et lONU parce que « ce sont les seuls qui peuvent intervenir. »
Florence Lallinec et Guy Vanderplaesten se sentaient concernés parce
quils ont des amis qui habitent en Palestine. Aujourdhui, ils veulent se faire
porte-parole. Tranquillement installés dans leurs vies, les Dieppois ne peuvent pas se
rendre compte des horreurs que les peuples subissent dans un pays en état de siège. A
raison de treize à quinze messages par jour, ils doivent maintenant lutter contre des
images qui simposent à leur esprit. Une douleur quils souhaitent faire
partager pour que tout cela sarrête enfin.
Sandra Beaufils
Au bout de lhorreur
Voici quelques témoignages récoltés par Valérie
Féron et envoyés par internet :
A Tulkarem, larmée israélienne a ordonné à tous les hommes de 14 à 40
ans de sortir des maisons et de se rassembler. Les soldats les ont fait défiler un à un,
leur ont méticuleusement ligoté les mains et leur ont bandé les yeux. Ils étaient 800,
marchant comme des aveugles vers une destination inconnue. Les soldats avaient lair
humain, pas un ne criait ou ne frappait. Chacun faisait son travail consciencieusement, le
même scénario sest produit à Deheishe, Qalqilya ou à Wadi Saka. Les prisonniers
ont été emmenés dans une usine que larmée avait entourée de fils barbelés. Sur
le bras de chaque homme, les soldats ont imprimé avec une encre difficilement effaçable
un numéro personnel. » Sans commentaire
Week-end de Pâques: « Mes amis palestiniens à Deheiche sont à bout de nerf.
On annonce de minute en minute lattaque. Les rumeurs succèdent aux rumeurs. Tout le
monde est daccord pour affirmer que les camps de réfugiés vont trinquer. Mes amis
ici attendent leur mort. Moi jessaie de ne penser à rien et surtout de ne pas
penser que je ne les reverrai peut-être jamais. »
La directrice du centre culturel Khalil Sakakini de Ramallah ne demande ni
pitié, ni prières ou dons, mais des actes. Elle envoie des messages denfants: «
En ce moment, mon père est au loin. Quand jai remarqué pour la première fois que
ma sur et ma mère pleuraient en regardant la télévision où on voyait des soldats
israéliens qui tuaient les hommes, jai cru que mon papa était lun
deux. Jai commencé à pleurer et à pleurer et puis au bout dune
minute, je me suis demandé pourquoi je pleure, cest notre destinée. Mon père est
policier et nous devons résister. »
« Vincent et Anaïs sont allés jeter un coup dil à leur
appartement. Il y avait des chars garés devant limmeuble. Quand ils sont revenus,
les miliaires étaient partis depuis une demi-heure. Les voisins étaient terrorisés et
épuisés, ils avaient été enfermés à deux familles (dont cinq enfants) dans
lappartement du deuxième étage pendant trois jours pendant que les militaires
sinstallaient aux 4e, 5e et 6e étages. Comme dhabitude, portes défoncées,
plus deau, plus de satellite, vol, destruction, notamment le carrelage du 6e étage
décollé du mur) et un chien de garde sur la terrasse de limmeuble den face.
Anaïs a le sentiment que son intimité a été violée: les militaires ont dormi dans son
lit, ont pris des douches dans sa salle de bain. Ils lui ont évidemment volé ses effets
personnels dont son paréo qui était accroché au mur et les cartes postales dont elle
avait décoré sa porte. »
« Le sonneur des cloches de léglise de la Nativité a été tué par un
sniper israélien en début daprès-midi. Cest la douzième victime depuis
hier. Il y a des blessés qui ont saigné jusquà la mort parce que les ambulances
sont visées par les soldats israéliens et trouvent beaucoup de difficultés à venir au
secours des blessés. »
Lémissaire américain trop
longtemps attendu
Prévu ce week-end, lémissaire américain qui doit se
rendre en Palestine narrivera quen fin de semaine sur la Terre Sainte en état
de guerre. Très attendu par les populations opprimées, lémissaire arrivera
certainement trop tard: « Ce nest plus une question de semaines mais cest
plutôt une question de jours. Là, le délai va laisser aux Israéliens le temps de faire
le ménage » indique Florence Lallinec qui a reçu un message de Valérie Féron à ce
propos: « Apparemment, la radio israélienne annonçait déjà samedi matin que
lémissaire américain narriverait quen fin de semaine. Cest
vraiment cousu de fil blanc cette affaire » regrette Florence Lallinec.
Des informations qui désespèrent les Palestiniens qui ont limpression
dêtre complètement oubliés du reste du monde.
Guerre des médias
Les informations passent encore mais elles ont bien des
difficultés à se frayer un chemin. Par le biais dInternet, par téléphone
portable ou par courrier, les Palestiniens tentent de se faire entendre. Si certaines
informations passent comme il faut, dautres rencontrent des difficultés comme les
contestations et les manifestations pacifistes qui ont lieu en Israël. « Parce que tous
les Israéliens ne sont pas pour létat de guerre. Voila trente ans que ces peuples
se déchirent et beaucoup en ont assez. »
Même par Internet, larmée israélienne réussit à stopper des
informations. Certains Palestiniens utilisent des sites Internet qui, sils sont
retrouvés par les Israéliens qui occupent les nombreux cybercafés, sont immédiatement
piratés. Une crainte pour Florence Lallinec et Guy Vanderplaesten: « Pour le moment,
nous avons reçu tous les messages de Valérie mais nous craignons que ça ne lui arrive
à elle aussi, soulignent les deux internautes. Un des messages que nous avons reçus a
dailleurs transité par lordinateur dun ministre israélien. » Le
risque est donc de voir arriver des messages piratés par larmée israélienne qui
ne transmettent que des informations contrôlées par Israël. « Et à un moment,
larmée va finir par faire taire ces gens-là. » |