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Journal du 15 novembre 2002
Présent lors de
l'attentat de Bali, Hervé Duthu témoigne :
"J'ai tout de suite compris..."
| Vendredi dernier, le réseau
terroriste islamiste Al-Qaida revendiquait l'attentat du 12 octobre à Bali. Résidant à
Varengeville-sur-Mer depuis une quinzaine d'années, Hervé Duthu - ancien journaliste de
TF 1 aujourd'hui consultant pour Eurosport - était présent sur l'île indonésienne au
moment du drame. De retour de Bali, il nous livre ses impressions sur ce qu'il a vécu sur
place. Un témoignage poignant. Il était 23 h en ce 12 octobre
lorsque je suis entré dans ma chambre. J'ai entendu une forte déflagration et j'ai
pensé qu'une bouteille de gaz venait d'exploser dans le quartier. Une demi-heure plus
tard, je recevais un coup de téléphone de Paris, explique Hervé Duthu encore sous le
choc. C'était TF 1 qui prenait de mes nouvelles et m'apprenait qu'une dépêche venait de
tomber. Elle faisait état de l'explosion d'une bombe à Bali ».
Hervé Duthu quitte sa chambre : « Je suis sorti pour en savoir davantage.
L'explosion n'avait pas eu lieu dans le quartier mais à dix kilomètres ! Je suis parti
en moto et je suis arrivé à Kuta. C'était très difficile d'accéder dans la rue très
étroite à sens unique où était implanté le bar-discothèque. J'ai découvert un
immense brasier avec des gens qui agonisaient ou sortaient hagards, des immeubles
soufflés et des voitures dévastées. J'ai tout de suite compris qu'il s'agissait d'un
attentat terroriste. J'étais totalement impuissant devant ces personnes qui couraient
dans tous les sens et cette zone entière dévastée autour du bar-discothèque. Je
n'oublierai jamais la vision de ces corps momifiés ou encore la morgue de l'hôpital,
lequel n'était évidemment pas dimensionné pour soigner autant de blessés d'un seul
coup. Les médecins manquaient de tout et c'était un véritable désastre».
Comme il faudra 19 heures pour mettre en place le périmètre de sécurité,
Hervé Duthu accède à proximité du brasier avec sa carte de presse. Il découvre une
vision d'horreur et restera trois jours et trois nuits sans fermer l'il. « Je
n'avais jamais vécu quelque chose d'aussi horrible. C'était terrifiant et monstrueux.
Lors de l'attentat du World Trade Center, j'ai vu comme tout le monde les images qui
avaient été sélectionnées par la télévision américaine. Mais là, tout est parti en
vrac sous mes yeux et c'était effroyable ».
Seul journaliste présent à Bali, Hervé Duthu a témoigné pour TF 1, LCI,
RTL, RMC Infos et encore France-Inter. « Je connais bien l'Indonésie pour fréquenter
cette région depuis 25 ans, souligne-t-il. Je ne m'imaginais pas qu'un attentat pourrait
frapper un jour Bali qui est une entité de l'Indonésie. Cet attentat a une haute valeur
symbolique : Bali conjugue le croisement des cultures et c'est un endroit très
touristique qui symbolise la paix. Pour les terroristes, c'était leur manière de dire :
"Où que vous soyez, y compris au paradis, vous ne serez pas en paix". Rien ne
fut laissé au hasard. Il fallait toucher cet endroit où 5 millions de touristes passent
chaque année ».
« Je me sens coupable »
Trois bombes ont explosé ce fameux 12 octobre à Bali. «
Il y eut une première bombe qui a fait sortir les gens dans cette petite rue
particulièrement animée le samedi soir. Cela a créé un rassemblement très important,
reprend l'ancien journaliste de TF 1. C'est alors qu'une deuxième bombe de très forte
intensité a explosé tout près du bar-discothèque très fréquenté des Australiens.
Enfin, une troisième bombe placée au pied d'un arbre, près du consulat américain,
visait à signer l'acte terroriste ».
Après avoir rendu compte des événements vécus à Bali, le retour aux choses
normales de la vie fut difficile pour Hervé Duthu : « L'actualité va toujours trop
vite. Grâce à la radio, j'ai pu séparer les faits de l'analyse. Après ce travail de
journaliste, j'ai éprouvé un fort sentiment de culpabilité. Dans les jours qui ont
suivi, une vision d'horreur revenait jour et nuit. Je pense d'ailleurs que si j'avais
été cameraman ou photographe, je n'aurais pas pu travailler. J'étais abasourdi devant
un tel spectacle et je n'ai pas porté secours. Avec le recul, je me sens évidemment
coupable de n'avoir rien fait ».
S'il est évident que l'attentat fut préparé de longue date par des agents
d'Al- Qaida, « il semble acquis qu'il y ait eu des complicités indonésiennes, reprend
Hervé Duthu. Il y a un taux de chômage très important à Java où s'est développée
l'économie de marché. De nombreux jeunes sont sans emploi et il est facile de les
recruter avec un peu d'argent. Une chose est sûre, au regard de la méthode et de la
puissance de l'explosif, cet attentat voulait tuer un maximum de personnes. Dès que j'ai
accédé sur les lieux de l'explosion, je savais que ce n'était pas un accident. Il
s'agissait forcément d'un attentat ».
Au lendemain de l'attentat, les autorités politiques indonésiennes et tous les
responsables des différentes communautés religieuses - notamment les musulmans qui
représentent 95 % de la population balinaise - furent unanimes pour condamner l'attentat.
« C'était très important que toutes les religions soient unies dans cette condamnation
», explique le journaliste. Ce qui est paradoxal, c'est que le pays qui a engagé un
processus démocratique depuis quatre ans paraît aujourd'hui plus exposé qu'il ne
l'était sous la dictature.
« Je vais retourner à Bali »
A l'heure où nous écrivons ces lignes, le bilan de
l'attentat de Bali est terrible mais il n'est pas encore définitif: il fait état de 200
morts dont 120 corps ont été identifiés. Comme 200 personnes n'ont pas donné de
nouvelles, les autorités balinaises craignent plus de 300 victimes.
Pour l'heure, Bali panse ses plaies et souffre du reflux des touristes. « Il y
a plus de 700 hôtels de luxe à Bali et ils affichaient un taux d'occupation de l'ordre
de 70 % en octobre, indique Hervé Duthu. Un mois après l'attentat, le taux d'occupation
est de 11 % ! Les expatriés sont restés mais les touristes ont quitté l'île. Les
Balinais ont été touchés dans leur chair et ils voient dans ces événements un rappel
des Dieux. Ils se demandent ainsi s'ils ne se sont pas trop éloignés de leur culture
originelle en privilégiant le tourisme et donc l'argent ».
Aujourd'hui, vendredi 15 novembre, une grande cérémonie religieuse se
déroulera à Bali. «La population veut purifier la terre balinaise, conclut le
journaliste retiré à Varengeville. Cette terre fut touchée par cet attentat mais aussi
par l'éruption du volcan Mont-Agung qui avait fait 2 000 morts en 1963. Même si cela va
sans doute prendre du temps, la vie va reprendre à Bali. Je vais bien sûr y retourner.
J'ai vu dans les regards des Balinais combien ils étaient touchés ». Hervé Duthu sera
à leurs côtés pour les aider à construire l'avenir.
Christophe Quesne |
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