| La cour dappel de Paris est
saisie de laffaire du Snekkar Arctic. Seize ans après les faits, des familles sont
réunies pour écouter, une fois de plus, les versions des protagonistes de cette histoire
tragique. Mercredi, 9 h. Laffaire du Snekkar Arctic va
connaître dans quelques minutes un nouvel épisode judiciaire. Un de plus. Une dizaine de
membres des familles des disparus sont là. Ils sont réunis une fois de plus, pour
évoquer cette nuit du jeudi 20 au vendredi 21 février 1986, qui a déjà suscité tant
de larmes. Regroupés autour de Bernard Malet, président de lassociation des
familles des victimes (lAFSA), des femmes, des enfants, attendent louverture
de la porte de la salle daudience, les yeux tournés vers le sol. Tous ont fait le
déplacement jusquici, au palais de justice de Paris, dans lanonymat de ces
centaines de salles et magistrats, avec lespoir de voir enfin ce marathon judiciaire
toucher à sa fin, après seize ans de procédure.
Guy Roux, PDG des Ateliers et Chantiers de la Manche, Jean Bourel, préposé du
bureau Véritas de Rouen et Henri Poisson, directeur des Affaires maritimes, sont là. Ce
dernier comparaissant en tant que simple témoin. Bernard Malet et Henri Poisson
sassoient dailleurs lun à côté de lautre. Le sentiment
dinjustice se lit sur le visage du président de lAFSA, la tension est
perceptible, mais celui-ci a conscience que le témoignage dHenri Poisson
(actuellement en poste en Poitou Charente) est indispensable. Il est nécessaire
quun débat sinstalle entre les prévenus et les parties civiles.
« Un débat doit
sinstaller »
Représentées par Benoît Gruau, Thierry Massis du barreau
de Paris, et François Thévenin, avocat au barreau de Dieppe qui suit laffaire
depuis le départ, les familles des victimes souhaitent ce débat. Elles parviennent ainsi
à contenir leur émotion, toujours vive malgré le temps passé.
Le président de la cour dappel, M. Garric, rappelle les faits de cette
nuit froide de février, dans les moindres détails. Les familles, émues, tiennent le
choc. Pourtant, certains ont du mal à retenir leurs larmes. Ensuite, deux documentaires,
déjà projetés à Rennes, avec des images du Snekkar Arctic en action de pêche, sont
visionnés devant la 20e chambre correctionnelle. « Lobjectif est de montrer aux
nouveaux magistrats qui nont pas suivi laffaire, à quoi ressemblait le
Snekkar Arctic, notamment son franc bord à 5 cm de leau et sa stabilité précaire
», explique François Thévenin.
Ensuite, cest au tour dHenri Poisson de prendre la parole. Soumis à
linterrogatoire des avocats de la partie civile, celui-ci se disculpe en insistant
sur la nature de son poste à lépoque. « Je nétais pas technicien,
jétais responsable de la commission de mise en service. Je ne suis pas intervenu
dans le suivi de la construction du navire. Il nétait pas question en une journée
de décortiquer le bateau pour savoir sil avait été bien conçu ou pas! »
clame-t-il, avant dêtre renvoyé dans ses cordes par le président de la cour,
rappelant la condamnation de lEtat pour faute lourde et ainsi, la réalité des
erreurs de conception du navire.
Cest ensuite Guy Roux qui tente de convaincre la cour. Il remet, lui
aussi, en cause sa position dans lentreprise à lépoque. « Les Ateliers et
chantiers de la Manche, à lépoque, cétaient 900 personnes réparties dans
les chantiers de Saint-Malo, Grand-Quevilly et Dieppe et dans chaque établissement, il y
avait un directeur et des ingénieurs responsables des différentes parties de la
construction des navires », explique-t-il.
Non-respect des consignes de
sécurité
Concernant le problème des tableaux électriques commandant
notamment les pompes de refoulement des eaux, souvent obstruées par des déchets de
poisson, ses explications sont floues. Guy Roux a véritablement agacé les parties
civiles. Il nie systématiquement les défauts de construction potentiels pour tenter de
reporter la faute sur les marins et le non-respect des règles de sécurité.
Jean Bourel, le préposé du bureau Véritas, accusé de négligences, avoue de
son côté, avoir été « dépassé ». « Je ne suis pas un électricien. Les essais
sétaient révélés concluants, il ne sagissait pas dun contrôle
technique. Au vu des plans, je pensais que tout était en ordre » balbutie-t-il.
A lissue de la première journée daudience dun procès qui
devait sachever hier soir, alors que nous mettions sous presse, les avocats de la
partie civile, se déclaraient « satisfait, » puisque chacun a de nouveau pu fournir ses
explications.
Reportage Briac Trébert
Le rappel des faits
Parti le mercredi des Cendres, le 12 février 1986, du port
de Dieppe, le Snekkar-Arctic atteint sa zone de pêche dans la nuit du jeudi 20 au
vendredi 21 février. La nuit du drame. Le navire-congélateur, fleuron de la pêche
industrielle, compte vingt-cinq hommes à bord sous la direction du commandant Claude
Jouen. Le bateau est alors à 350 miles des îles Hébrides, à deux jours de
lEcosse, le vent souffle de lEst-Nord-Est à 30 nuds, la houle est
modérée. Cette nuit-là, la visibilité est nulle, quelques flocons de neige virevoltent
dans le ciel
Il est 1 h du matin quand les premiers ennuis commencent à bord. Alors que le
Snekkar est en pêche, un court-circuit intervient dans un système électrique. Le bateau
le plus proche, le Dogger Bank de Nord-pêcheries, commandé par Jean-Claude Bellamy,
entre alors en contact radio et apprend que le problème est maîtrisé. Le chalut est
alors remonté, mais deux heures plus tard, alors que le Snekkar-Arctic a repris la
pêche, une nouvelle panne de courant et de communication intervient. Lhorreur va
commencer pour les membres de léquipage. Une légère gîte à tribord sest
accentuée en un rien de temps. Le chalutier-congélateur embarque par larrière,
puis par les manches de ventilation, un paquet de mer qui va être fatal. La température
de leau est de 5°C, la scène est tragique. Des hommes sautent à la mer sans avoir
enfilé leurs combinaisons de survie, dautres restent enfermés à lintérieur
du navire qui senfonce pour séchouer par plus de 700 mètres de profondeur.
Le bilan est terrible. Deux marins périront en mer et on ne retrouvera jamais le corps de
seize autres. Un marin du Dogger Bank, venu porter secours au Snekkar fait partie
également des victimes.
Une vingtaine denfants ont ce jour-là perdu leurs pères; des familles
entières, pour la plupart fécampoises, sont endeuillées. A lépoque,
lévénement avait fait grand bruit, suscitant à travers le pays un élan de
sympathie et de solidarité autour des familles laissées sans revenus. Il fit jaillir
aussi beaucoup de questions sur les raisons profondes dun tel drame. Seize ans
après, les cicatrices ne sont toujours pas refermées. Tous, en tout cas, prient pour que
justice soit faite, enfin.
Une procédure fleuve
Dans les jours qui suivent le naufrage, un comité de
défense se crée, lAssociation des familles des victimes (lAFSA) commence son
combat judiciaire. Elle est présidée par Bernard Malet, père de William Malet,
capitaine en second du Snekkar Arctic, dont le corps na jamais été retrouvé. Il
avait 29 ans et a laissé derrière lui trois enfants.
Février 1988: linformation judiciaire ouverte par le
procureur de la République Jean-Marie Huet et confiée au juge dinstruction André
Paccalin napporte aucun élément de réponse. Les experts notent une déficience
matérielle et humaine mais ne se prononcent pas sur la cause exacte de la catastrophe.
Le 19 octobre 1993: le procès au tribunal de grande instance
de Dieppe souvre. Sont appelés à comparaître: Guy Roux, Henri Poisson et Jean
Bourel.
Guy Roux: ingénieur et architecte naval de formation. Il était, au moment des
faits, président du conseil dadministration des Ateliers et Chantiers de la Manche
(ACM), le chantier constructeur du Snekkar Arctic. On lui reproche des problème dans la
conception du bateau.
Henri Poisson: à lépoque administrateur des affaires maritimes de
Dieppe. On lui reproche la délivrance du certificat de navigabilité du bateau.
Jean Bourel: employé du bureau Véritas de Rouen, il était chargé de
vérifier la sécurité du bateau.
(NB: Les armateurs du navire ne sont pas inquiétés par la justice et ne le
seront pas.)
Après onze heures de débats, le jugement est mis en délibéré.
Le 7 décembre: verdict; les trois prévenus sont relaxés.
Cependant, la décision fait aussitôt lobjet dun appel du parquet.
Le 15 mai 1995: la cour dappel de Rouen reconnaît que
des fautes de conception et de contrôle, pouvant concourir au naufrage du bateau, ont
été commises. MM. Roux et Poisson sont condamnés à six mois de prison avec sursis et
10000 francs damende.
Le 20 août 1996: suite au pourvoi en cassation des deux
condamnés, la chambre criminelle de la cour de cassation annule le jugement (car le jour
du rendu du jugement lun des magistrats siégeant na pas participé aux
débats). La cour dappel de Rennes est désignée pour rouvrir le dossier.
Le 31 décembre 1996: LEtat est reconnu responsable pour
faute lourde à hauteur de 20 %, par le tribunal administratif de Rouen. Le jugement a
été confirmé par la cour administrative dappel de Nantes. (Le 26 mai 1997, le
ministère de lEquipement et des Transports fait appel de ce jugement).
Le 13 mai 1998: La cour dappel de Rennes requiert un an
de prison avec sursis et 30000 francs (4500 euros) damende contre Guy Roux et six
mois de prison avec sursis et la même amende pour Henri Poisson. Le jugement est mis en
délibéré.
Le 16 septembre 1998: Le jugement condamne Guy Roux à un an de
prison avec sursis et 3000 francs (450 euros) damende et relaxe Henri Poisson
(celui-ci a comparu sans lavis du ministre de la Défense dont il dépend
statutairement et disparaît ainsi de la procédure). Sur le plan civil, MM. Roux et
Bourel doivent verser un peu plus de quatre millions de francs (610000 euros) aux familles
des victimes.
Le 20 mars 2001: Larrêt est cassé.
Doù le renvoi devant la cour dappel de Paris aujourdhui. |