Journal du 4 octobre 2002

Snekkar Arctic
Pour le deuil des familles

La cour d’appel de Paris est saisie de l’affaire du Snekkar Arctic. Seize ans après les faits, des familles sont réunies pour écouter, une fois de plus, les versions des protagonistes de cette histoire tragique.

Mercredi, 9 h. L’affaire du Snekkar Arctic va connaître dans quelques minutes un nouvel épisode judiciaire. Un de plus. Une dizaine de membres des familles des disparus sont là. Ils sont réunis une fois de plus, pour évoquer cette nuit du jeudi 20 au vendredi 21 février 1986, qui a déjà suscité tant de larmes. Regroupés autour de Bernard Malet, président de l’association des familles des victimes (l’AFSA), des femmes, des enfants, attendent l’ouverture de la porte de la salle d’audience, les yeux tournés vers le sol. Tous ont fait le déplacement jusqu’ici, au palais de justice de Paris, dans l’anonymat de ces centaines de salles et magistrats, avec l’espoir de voir enfin ce marathon judiciaire toucher à sa fin, après seize ans de procédure.

Guy Roux, PDG des Ateliers et Chantiers de la Manche, Jean Bourel, préposé du bureau Véritas de Rouen et Henri Poisson, directeur des Affaires maritimes, sont là. Ce dernier comparaissant en tant que simple témoin. Bernard Malet et Henri Poisson s’assoient d’ailleurs l’un à côté de l’autre. Le sentiment d’injustice se lit sur le visage du président de l’AFSA, la tension est perceptible, mais celui-ci a conscience que le témoignage d’Henri Poisson (actuellement en poste en Poitou Charente) est indispensable. Il est nécessaire qu’un débat s’installe entre les prévenus et les parties civiles.

« Un débat doit s’installer »

Représentées par Benoît Gruau, Thierry Massis du barreau de Paris, et François Thévenin, avocat au barreau de Dieppe qui suit l’affaire depuis le départ, les familles des victimes souhaitent ce débat. Elles parviennent ainsi à contenir leur émotion, toujours vive malgré le temps passé.

Le président de la cour d’appel, M. Garric, rappelle les faits de cette nuit froide de février, dans les moindres détails. Les familles, émues, tiennent le choc. Pourtant, certains ont du mal à retenir leurs larmes. Ensuite, deux documentaires, déjà projetés à Rennes, avec des images du Snekkar Arctic en action de pêche, sont visionnés devant la 20e chambre correctionnelle. « L’objectif est de montrer aux nouveaux magistrats qui n’ont pas suivi l’affaire, à quoi ressemblait le Snekkar Arctic, notamment son franc bord à 5 cm de l’eau et sa stabilité précaire », explique François Thévenin.

Ensuite, c’est au tour d’Henri Poisson de prendre la parole. Soumis à l’interrogatoire des avocats de la partie civile, celui-ci se disculpe en insistant sur la nature de son poste à l’époque. « Je n’étais pas technicien, j’étais responsable de la commission de mise en service. Je ne suis pas intervenu dans le suivi de la construction du navire. Il n’était pas question en une journée de décortiquer le bateau pour savoir s’il avait été bien conçu ou pas! » clame-t-il, avant d’être renvoyé dans ses cordes par le président de la cour, rappelant la condamnation de l’Etat pour faute lourde et ainsi, la réalité des erreurs de conception du navire.

C’est ensuite Guy Roux qui tente de convaincre la cour. Il remet, lui aussi, en cause sa position dans l’entreprise à l’époque. « Les Ateliers et chantiers de la Manche, à l’époque, c’étaient 900 personnes réparties dans les chantiers de Saint-Malo, Grand-Quevilly et Dieppe et dans chaque établissement, il y avait un directeur et des ingénieurs responsables des différentes parties de la construction des navires », explique-t-il.

Non-respect des consignes de sécurité

Concernant le problème des tableaux électriques commandant notamment les pompes de refoulement des eaux, souvent obstruées par des déchets de poisson, ses explications sont floues. Guy Roux a véritablement agacé les parties civiles. Il nie systématiquement les défauts de construction potentiels pour tenter de reporter la faute sur les marins et le non-respect des règles de sécurité.

Jean Bourel, le préposé du bureau Véritas, accusé de négligences, avoue de son côté, avoir été « dépassé ». « Je ne suis pas un électricien. Les essais s’étaient révélés concluants, il ne s’agissait pas d’un contrôle technique. Au vu des plans, je pensais que tout était en ordre » balbutie-t-il.

A l’issue de la première journée d’audience d’un procès qui devait s’achever hier soir, alors que nous mettions sous presse, les avocats de la partie civile, se déclaraient « satisfait, » puisque chacun a de nouveau pu fournir ses explications.

Reportage Briac Trébert

Le rappel des faits

Parti le mercredi des Cendres, le 12 février 1986, du port de Dieppe, le Snekkar-Arctic atteint sa zone de pêche dans la nuit du jeudi 20 au vendredi 21 février. La nuit du drame. Le navire-congélateur, fleuron de la pêche industrielle, compte vingt-cinq hommes à bord sous la direction du commandant Claude Jouen. Le bateau est alors à 350 miles des îles Hébrides, à deux jours de l’Ecosse, le vent souffle de l’Est-Nord-Est à 30 nœuds, la houle est modérée. Cette nuit-là, la visibilité est nulle, quelques flocons de neige virevoltent dans le ciel…

Il est 1 h du matin quand les premiers ennuis commencent à bord. Alors que le Snekkar est en pêche, un court-circuit intervient dans un système électrique. Le bateau le plus proche, le Dogger Bank de Nord-pêcheries, commandé par Jean-Claude Bellamy, entre alors en contact radio et apprend que le problème est maîtrisé. Le chalut est alors remonté, mais deux heures plus tard, alors que le Snekkar-Arctic a repris la pêche, une nouvelle panne de courant et de communication intervient. L’horreur va commencer pour les membres de l’équipage. Une légère gîte à tribord s’est accentuée en un rien de temps. Le chalutier-congélateur embarque par l’arrière, puis par les manches de ventilation, un paquet de mer qui va être fatal. La température de l’eau est de 5°C, la scène est tragique. Des hommes sautent à la mer sans avoir enfilé leurs combinaisons de survie, d’autres restent enfermés à l’intérieur du navire qui s’enfonce pour s’échouer par plus de 700 mètres de profondeur. Le bilan est terrible. Deux marins périront en mer et on ne retrouvera jamais le corps de seize autres. Un marin du Dogger Bank, venu porter secours au Snekkar fait partie également des victimes.

Une vingtaine d’enfants ont ce jour-là perdu leurs pères; des familles entières, pour la plupart fécampoises, sont endeuillées. A l’époque, l’événement avait fait grand bruit, suscitant à travers le pays un élan de sympathie et de solidarité autour des familles laissées sans revenus. Il fit jaillir aussi beaucoup de questions sur les raisons profondes d’un tel drame. Seize ans après, les cicatrices ne sont toujours pas refermées. Tous, en tout cas, prient pour que justice soit faite, enfin.

Une procédure fleuve

Dans les jours qui suivent le naufrage, un comité de défense se crée, l’Association des familles des victimes (l’AFSA) commence son combat judiciaire. Elle est présidée par Bernard Malet, père de William Malet, capitaine en second du Snekkar Arctic, dont le corps n’a jamais été retrouvé. Il avait 29 ans et a laissé derrière lui trois enfants.

Février 1988: l’information judiciaire ouverte par le procureur de la République Jean-Marie Huet et confiée au juge d’instruction André Paccalin n’apporte aucun élément de réponse. Les experts notent une déficience matérielle et humaine mais ne se prononcent pas sur la cause exacte de la catastrophe.

Le 19 octobre 1993: le procès au tribunal de grande instance de Dieppe s’ouvre. Sont appelés à comparaître: Guy Roux, Henri Poisson et Jean Bourel.

Guy Roux: ingénieur et architecte naval de formation. Il était, au moment des faits, président du conseil d’administration des Ateliers et Chantiers de la Manche (ACM), le chantier constructeur du Snekkar Arctic. On lui reproche des problème dans la conception du bateau.

Henri Poisson: à l’époque administrateur des affaires maritimes de Dieppe. On lui reproche la délivrance du certificat de navigabilité du bateau.

Jean Bourel: employé du bureau Véritas de Rouen, il était chargé de vérifier la sécurité du bateau.

(NB: Les armateurs du navire ne sont pas inquiétés par la justice et ne le seront pas.)

Après onze heures de débats, le jugement est mis en délibéré.

Le 7 décembre: verdict; les trois prévenus sont relaxés. Cependant, la décision fait aussitôt l’objet d’un appel du parquet.

Le 15 mai 1995: la cour d’appel de Rouen reconnaît que des fautes de conception et de contrôle, pouvant concourir au naufrage du bateau, ont été commises. MM. Roux et Poisson sont condamnés à six mois de prison avec sursis et 10000 francs d’amende.

Le 20 août 1996: suite au pourvoi en cassation des deux condamnés, la chambre criminelle de la cour de cassation annule le jugement (car le jour du rendu du jugement l’un des magistrats siégeant n’a pas participé aux débats). La cour d’appel de Rennes est désignée pour rouvrir le dossier.

Le 31 décembre 1996: L’Etat est reconnu responsable pour faute lourde à hauteur de 20 %, par le tribunal administratif de Rouen. Le jugement a été confirmé par la cour administrative d’appel de Nantes. (Le 26 mai 1997, le ministère de l’Equipement et des Transports fait appel de ce jugement).

Le 13 mai 1998: La cour d’appel de Rennes requiert un an de prison avec sursis et 30000 francs (4500 euros) d’amende contre Guy Roux et six mois de prison avec sursis et la même amende pour Henri Poisson. Le jugement est mis en délibéré.

Le 16 septembre 1998: Le jugement condamne Guy Roux à un an de prison avec sursis et 3000 francs (450 euros) d’amende et relaxe Henri Poisson (celui-ci a comparu sans l’avis du ministre de la Défense dont il dépend statutairement et disparaît ainsi de la procédure). Sur le plan civil, MM. Roux et Bourel doivent verser un peu plus de quatre millions de francs (610000 euros) aux familles des victimes.

Le 20 mars 2001: L’arrêt est cassé.

D’où le renvoi devant la cour d’appel de Paris aujourd’hui.


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