| C'est un personnage exceptionnel, hors
du commun. Portraitiste sur marbre, André Rivière (74 ans) a l'amour du travail bien
fait. Comme lui, ils sont sans doute moins d'une dizaine en France à réaliser des
portraits avec pour unique outil un crayon équipé de pointes en carbure de tungstène.
André Rivière a l'art au bout des doigts. Il expose quelques-unes de ses uvres à
la marbrerie Rivière jusqu'au 11 novembre. J'essaie de
sauvegarder le beau boulot ». Il est comme ça André Rivière. Peu importe après tout
le nombre de journées entières qu'il passe à réaliser un portrait, l'artiste installé
comme marbrier à Blangy-sur-Bresle privilégie toujours le résultat sur la rentabilité.
Portrait d'un homme qui appartient à une vieille famille de marbriers.
Né en 1928, André Rivière passe son enfance à Envermeu. Ses parents sont
installés à Blangy-sur-Bresle comme
marbriers. La famille a migré de la Belgique
vers la Normandie grâce à Emile Rivière qui fut le premier à s'installer à Dieppe. Ce
dernier a ensuite fait venir ses deux demi-frères Edmond (le père d'André) et Oscar
dans notre région.
« Nous avons retrouvé des traces de la famille Rivière dans la marbrerie et
la taille de pierres depuis 1712 », souligne André Rivière qui a conservé la
nationalité belge. Nous sommes à la fin des années trente lorsqu André fait ses
premières armes comme tailleur de pierres: « J'avais 8-10 ans lorsque j'ai commencé à
tailler le granit belge avec des poinçons plats. Je réalisais des bacs pour que les
poules mangent ».
C'est à l'âge de 14 ans quAndré Rivière rejoint son père Edmond dans
l'entreprise familiale de Blangy-sur-Bresle: « J'ai tout appris sur le tas, explique-t-il
avec une certaine fierté. Le CAP n'existait pas à mon époque et c'est mon père qui m'a
transmis son savoir ». André taille donc la pierre de 1942 à 1948, année où il part
effectuer son service militaire en Belgique.
« J'ai débuté la gravure sur marbre au début des années soixante, explique
notre artiste. J'ai commencé avec une petite mollette. Elle dépolissait le granit et le
faisait changer de couleur. On créait ainsi les nuances de noir, gris et blanc. Cela
reste une bonne technique mais cela ne me satisfaisait pas. Je souhaitais davantage de
finesse ». Il est comme ça, André Rivière, perfectionniste jusqu'au bout des doigts.
En feuilletant « Le mausolée » (un magazine édité pour les marbriers), «
Dédé » a la possibilité de se rendre en URSS en 1970 pour y visiter une carrière et
une graniterie: « On nous a interdit ces visites au dernier moment, sourit-il
aujourd'hui. Par contre, je n'ai pas perdu mon temps parce que je me suis rendu en taxi au
cimetière Novodivietchi de Moscou. Je savais que j'y découvrirais des portraits
exceptionnels ».
En URSS et en Arménie
Reste à pouvoir pénétrer dans le fameux cimetière.
André tente sa chance une première fois mais le garde ne veut rien savoir. Il choisit
alors de faire quelques emplettes à la « Berioska » (magasin réservé aux touristes
qui affectionne particulièrement les dollars!). A la sortie du magasin, comme notre homme
est têtu, il tente une seconde fois sa chance pour pénétrer dans le cimetière. Cette
fois, on lui en autorise l'accès.
« Je n'ai pas été déçu, explique André Rivière. J'avais l'appareil-photo
sur moi et j'en ai profité pour immortaliser les magnifiques portraits qui étaient
réalisés. Ils étaient beaucoup plus précis que les miens parce que les graveurs
utilisaient une autre technique ». Comme il ne peut découvrir cette technique en URSS,
il se rend huit ans plus tard en Arménie, plus précisément à Erevan.
« Là-bas, souligne-t-il, nous étions un peu plus libres qu'en URSS. Je savais
que je trouverai des ouvriers et du matériel ». Dans le cimetière de Erevan, André
Rivière découvre un magnifique monument. Mais il n'y a pas d'ouvriers à l'horizon. Le
lendemain, il « sèche » donc la visite du monastère pour retourner au cimetière de
Erevan. « J'ai alors fait la connaissance d'un ouvrier exceptionnel qui s'appelait Ranich
Zakarian ».
André Rivière a tout prévu. Il a emmené avec lui un morceau de marbre de 40
x 30 centimètres, lequel lui a d'ailleurs causé quelques soucis sous les portiques des
aéroports! « J'ai présenté mon morceau de marbre à l'ouvrier arménien. Il a dessiné
les contours du portrait avec un crayon gras puis a gravé la pierre en la piquant des
milliers de fois avec un crayon équipé d'une pointe de tungstène. Il a réalisé le
portrait sous mes yeux. J'étais en extase devant la qualité de son travail ».
Forcément, « Dédé » repart de l'Arménie avec du matériel plein les
valises et des idées plein la tête. A son retour à Blangy, la grande aventure de la
gravure au « piqué » peut commencer. « Plus l'on pique le marbre, plus il devient
blanc, souligne l'artiste. C'est comme cela qu'on obtient les nuances, que l'on crée les
ombres ». Un travail de longue haleine qui fatigue évidemment les yeux, surtout lorsque
l'on reste dix heures dans la journée sur le même portrait.
Des millions de piqués
« Pour un beau portrait, il faut une cinquantaine d'heures
de travail et des millions de piqués », explique André Rivière qui est très
sollicité mais il choisit ses réalisations. Il n'est pas un cimetière dans la région
blangeoise qui ne compte une dizaine de ses uvres sur les pierres tombales. «
Dédé » est un graveur et un dessinateur hors pair: « J'ai appris le dessin par
correspondance avec ABC dessins puis ensuite à l'Académie Royale des Beaux-Arts de
Bruxelles ». Et André Rivière est fier de rendre hommage à son ancien instituteur: «
C'était un homme exceptionnel qui nous apprenait à bien écrire, avec des pleins et des
déliés. Lorsque l'on sait bien écrire, on sait bien dessiner ».
Hormis ses multiples réalisations de personnes anonymes comme ces mains
d'ouvrier polonais, André Rivière a réalisé ces dernières années les portraits de
Jacques Chaban-Delmas, Serge Gainsbourg, Romy Schneider, Alain Delon, Yves Montand, Lino
Ventura, Léo Ferré, Lady Di ou encore Pierre Bérégovoy (Ndlr: la réalisation figure
sur la tombe de l'ancien Premier Ministre).
A son actif aussi, de magnifiques portraits de Doisneau comme « Les écoliers
» et encore le film « La Grande Illusion » réalisé sur une pierre façonnée en
accordéon. En se décalant sur la droite, on reconnaît Jean Gabin. Et en se décalant à
gauche, on aperçoit Pierre Fresnay. Une grande illusion
d'optique. Pas question
pour le marbrier blangeois qui est toujours en activité à 74 ans - le travail, ça
conserve! - de vendre ses plus belles uvres: « J'ai été sollicité mais je ne les
vendrai pas. J'y tiens beaucoup trop ».
Cet artiste hyper-réaliste déteste l'art contemporain et il ne s'en cache pas:
« C'est une facilité épouvantable qui ne passe pas chez moi. D'ailleurs, si ma femme
avait ressemblé à un tableau de Picasso, je ne me serais jamais marié », note-t-il
avec humour. Ultime challenge, André Rivière transmet désormais sa passion à sa petite
fille Peggy, âgée de 30 ans. Il paraît qu'elle est aussi douée que son
grand-père
Christophe Quesne
- Les uvres d'André Rivière sont exposées à la Marbrerie Rivière à
Janval jusqu'au 11 novembre. |