Journal du 10 septembre 2002

Le retour des prisonniers de Dieppe et sa région
L'incroyable tentative de propagande

Une soirée conférence consacrée au 19 août 42 et au retour des prisonniers dieppois à partir du 12 septembre de la même année, a rassemblé deux cents personnes à l’Espace Guy-de-Maupassant à Offranville.

C’est notre façon à nous de commémorer le 60 e anniversaire de l’opération Jubilee qui a eu pour conséquences la libération progressive à partir de septembre 1942 des prisonniers», soulignait Patrick Frébourg, le président du Rotary Dieppe-doyen, accueillant pour cette soirée Louis-Michel Bonté, sous préfet de Dieppe, Edouard Leveau, député-maire de Dieppe ainsi que le dr Pierre Lesieur, chirurgien et Sœur Agnès-Marie Valois, infirmière, qui à l’époque avaient soigné les soldats anglais et canadiens avec les moyens du bord.

Le débarquement a-t-il été un fiasco comme certains le prétendent?

Le président Frébourg saluait le courage et la bravoure de ces soldats partis de leurs provinces canadiennes ou d’Angleterre qui auront fait douter jusqu’au bout l’Etat-Major allemand de la date du débarquement qui n’eut lieu, comme on le sait, qu’en juin 1944.

La parole était donnée à Alain Buriot, président de l’association « Jubilee », retraça les événements de cette journée du 19 août 1942 qui entraîna de lourdes pertes humaines pour conduire au désastre que l’on sait.

Après la projection du film réalisé par FR3, suscitant une forte émotion parmi le public, la seconde partie de la soirée était consacrée au retour des prisonniers, avec pour témoignage celui de Jean-Marie Delarue, à l’initiative de cette soirée et qui fut de ceux-là.

Le retour de mille cinq cent quatre-vingt-un prisonniers

Jean-Pierre Rousseau raconta comment Hitler ordonna la libération des prisonniers de Dieppe, Neuville, Hautot-sur-Mer, Pourville, Petit-Appeville et Arques-la-Bataille, qualifiant l’événement d’action de propagande de la part du gouvernement allemand. Dès le lendemain de l’opération Jubilee, les autorités allemandes par l’intermédiaire de la feldkommandantur de Rouen proposèrent au maire de Dieppe, René Levasseur, la Croix de Fer, ainsi qu’une somme de 10 MF (actuel) pour récompenser les Dieppois de leur attitude.

Il faut dire que des tracts avaient été répandus par les Alliés, par milliers sur la ville, appelant la population au calme, pour « éviter toute action qui pourrait compromettre la sécurité ». Le jour viendrait où l’on aurait besoin d’eux.

L’attitude des Dieppois leur valut ainsi des témoignages de satisfaction de la part de l’occupant.

« La population n’a pas aidé les Allemands, contrairement à ce que l’on pourrait penser, je peux l’affirmer. Si elle a aidé des militaires, ce sont des Canadiens », assure le Dr Lesieur.

D’ailleurs, pendant les combats, les Dieppois, pour la plupart dans les abris, tandis que se déroulait sur Dieppe une grande bataille aérienne, ne pouvaient entreprendre aucune action. Ce n’est qu’en sortant des abris qu’ils comprirent qu’un débarquement avait eu lieu.

Un maire audacieux

C’est alors que René Levasseur mit à profit la proposition qui lui était faite pour demander la libération des prisonniers dieppois. Hitler donna très vite son accord, six jours après les événements. La population ne fut pas dupe de cette manipulation de propagande, mais avant tout comptait la joie de retrouver les siens.

Dès le 28 août, une liste de mille deux cents prisonniers était établie et transmise.

Le 8 septembre, le sous-préfet de Dieppe apprenait que le rassemblement des prisonniers avait débuté. Ils se retrouvèrent à Trèves au nombre de neuf cent quatre-vingt-quatre.

Le 11 septembre au matin, le train des rapatriés partait en direction de Serqueux où il arrivait le 12 septembre vers 15 h.

Les prisonniers descendirent du train sous les applaudissements des personnes présentes pour écourter un discours de propagande et reçurent avant de repartir en direction de Dieppe, des bons gratuits de pain, de viande et de vin pour fêter leur retour en famille.

Aux environs de 19h40, le train entrait en gare de Dieppe. Les troupes allemandes gardaient la gare et en empêchaient l’entrée, afin d’éviter tous incidents hostiles. Cependant, plus de dix mille personnes étaient là, faisant fi des consignes, se regroupant devant les troupes allemandes. Une foule qui resta digne. Pas de cri, pas de chant ou geste déplacé. Personne n’essaya de franchir les limites. L’émotion, on s’en doute, était à son comble. C’est alors qu’une fillette franchit le cordon des gardes, suivie de toute la foule. Les Allemands laissèrent faire sans intervenir.

Les retrouvailles se déroulèrent dans une liesse indescriptible. Mais parmi les scènes de joie, d’autres, dramatiques eurent lieu aussi. Certaines familles restaient prostrées, n’ayant pu retrouver l’être cher tant attendu.

Il manquait, en effet, cinq cents personnes.

Très vite, les autorités françaises se remettaient au travail pour organiser un second convoi. Les familles revinrent en mairie pour déposer de nouveaux dossiers. Le 30 septembre, René Levasseur était informé de l’arrivée d’un 2e train vers le 20 octobre.

Le 22 octobre, le train ne ramena à Compiègne que trois cent vingt libérés qui ne rentrèrent à Dieppe que deux jours plus tard.

Mille trois cents prisonniers étaient rentrés. Le compte n’y était pas.

L’Etat Major allemand prétexta des attitudes défavorables de l’état d’esprit des libérés et ne voyant surtout plus d’intérêt sur le plan de la propagande, les négociations se durcirent pour l’organisation d’un nouveau convoi. D’autant que l’occupant semblait aussi irrité par certains articles de la presse locale qui soulignait plus le rôle du maire de Dieppe que la bonté du Führer.

Mais encore une fois, René Levasseur réussit à arracher aux autorités allemandes une troisième liste qui fut diffusée le 4 novembre 1942, comportant cinq cents noms. Le convoi n’arriva en gare de Dieppe que le 15 mai 1943 avec seulement deux cent quatre-vingt-un prisonniers.

Malheureusement les choses en restèrent là. Neuf mois après le raid, mille cinq cent quatre-vingt-un prisonniers avaient retrouvé les leurs.

L’intervention des soldats canadiens et anglais aura eu ce côté positif. Une bien maigre compensation en regard du sacrifice très lourd qui fut le leur.

Jean Marie Delarue témoigne:
« Je ne suis pas un héros »

J’avais 20 ans et j’avais été appelé directement sur le front. J’étais à Dresde, sur les bords de l’Elbe. Un ami qui parlait allemand venait d’apprendre la libération de prisonniers dieppois dans les plus brefs délais. J’avais su aussi pour le débarquement. Sur les trois cent cinquante prisonniers du commando où je me trouvais, il n’y en avais qu’un, c’était moi. Je suis donc rentré.

J’ai traversé Berlin en train. Avec ma sentinelle, on est allé au stalag où j’ai retrouvé des Dieppois et nous avons pris le train. Un train d’un grand confort. C’était aussi un geste de propagande.

On a traversé l’Allemagne tant bien que mal avec toujours la peur des bombardements. Les prisonniers étaient répartis dans toute l’Europe, il a fallu regrouper tout le monde. A Trêves, j’ai retrouvé à nouveau d’autres amis venus d’autres stalags. Les officiers allemands nous servaient des sandwichs et du café par les fenêtres du train. Le train a traîné tout doucement en France (propagande encore, il fallait montrer) jusqu’à Serqueux.

A Dieppe, il n’y avait que mon père pour m’accueillir. Ma famille s’était réfugiée en zone libre. Beaucoup de mes amis n’ont pas retrouvé leur famille pour les mêmes raisons.

Aujourd’hui, sur les mille trois cents prisonniers rentrés ce jour-là, nous ne serions plus qu’une cinquantaine.

C’est une page de ma vie qui m’a beaucoup marqué et puis j’en ai beaucoup parlé, contrairement à d’autres qui ont voulu définitivement tourner la page. C’était supportable. Au cours des six premiers mois, on perd à peu près le quart de son poids, mais quand on est jeune, on supporte. Jamais malade, jamais un rhume, mais vingt-sept mois, c’est dur tout de même.

Cependant, ma situation était loin de celle des déportés dont nous ne savions rien en Allemagne.

Et puis la vie m’a réservé d’autres choses meilleures par la suite ».


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