| Une soirée conférence consacrée au
19 août 42 et au retour des prisonniers dieppois à partir du 12 septembre de la même
année, a rassemblé deux cents personnes à lEspace Guy-de-Maupassant à
Offranville. Cest notre façon à nous de commémorer le
60 e anniversaire de lopération Jubilee qui a eu pour conséquences la libération
progressive à partir de septembre 1942 des prisonniers», soulignait Patrick Frébourg,
le président du Rotary Dieppe-doyen, accueillant pour cette soirée Louis-Michel Bonté,
sous préfet de Dieppe, Edouard Leveau, député-maire de Dieppe ainsi que le dr Pierre
Lesieur, chirurgien et Sur Agnès-Marie Valois, infirmière, qui à lépoque
avaient soigné les soldats anglais et canadiens avec les moyens du bord.
Le débarquement a-t-il été un fiasco comme certains le prétendent?
Le président Frébourg saluait le courage et la bravoure de ces soldats partis
de leurs provinces canadiennes ou dAngleterre qui auront fait douter jusquau
bout lEtat-Major allemand de la date du débarquement qui neut lieu, comme on
le sait, quen juin 1944.
La parole était donnée à Alain Buriot, président de lassociation «
Jubilee », retraça les événements de cette journée du 19 août 1942 qui entraîna de
lourdes pertes humaines pour conduire au désastre que lon sait.
Après la projection du film réalisé par FR3, suscitant une forte émotion
parmi le public, la seconde partie de la soirée était consacrée au retour des
prisonniers, avec pour témoignage celui de Jean-Marie Delarue, à linitiative de
cette soirée et qui fut de ceux-là.
Le retour de mille cinq cent
quatre-vingt-un prisonniers
Jean-Pierre Rousseau raconta comment Hitler ordonna la
libération des prisonniers de Dieppe, Neuville, Hautot-sur-Mer, Pourville,
Petit-Appeville et Arques-la-Bataille, qualifiant lévénement daction de
propagande de la part du gouvernement allemand. Dès le lendemain de lopération
Jubilee, les autorités allemandes par lintermédiaire de la feldkommandantur de
Rouen proposèrent au maire de Dieppe, René Levasseur, la Croix de Fer, ainsi quune
somme de 10 MF (actuel) pour récompenser les Dieppois de leur attitude.
Il faut dire que des tracts avaient été répandus par les Alliés, par
milliers sur la ville, appelant la population au calme, pour « éviter toute action qui
pourrait compromettre la sécurité ». Le jour viendrait où lon aurait besoin
deux.
Lattitude des Dieppois leur valut ainsi des témoignages de satisfaction
de la part de loccupant.
« La population na pas aidé les Allemands, contrairement à ce que
lon pourrait penser, je peux laffirmer. Si elle a aidé des militaires, ce
sont des Canadiens », assure le Dr Lesieur.
Dailleurs, pendant les combats, les Dieppois, pour la plupart dans les
abris, tandis que se déroulait sur Dieppe une grande bataille aérienne, ne pouvaient
entreprendre aucune action. Ce nest quen sortant des abris quils
comprirent quun débarquement avait eu lieu.
Un maire audacieux
Cest alors que René Levasseur mit à profit la
proposition qui lui était faite pour demander la libération des prisonniers dieppois.
Hitler donna très vite son accord, six jours après les événements. La population ne
fut pas dupe de cette manipulation de propagande, mais avant tout comptait la joie de
retrouver les siens.
Dès le 28 août, une liste de mille deux cents prisonniers était établie et
transmise.
Le 8 septembre, le sous-préfet de Dieppe apprenait que le rassemblement des
prisonniers avait débuté. Ils se retrouvèrent à Trèves au nombre de neuf cent
quatre-vingt-quatre.
Le 11 septembre au matin, le train des rapatriés partait en direction de
Serqueux où il arrivait le 12 septembre vers 15 h.
Les prisonniers descendirent du train sous les applaudissements des personnes
présentes pour écourter un discours de propagande et reçurent avant de repartir en
direction de Dieppe, des bons gratuits de pain, de viande et de vin pour fêter leur
retour en famille.
Aux environs de 19h40, le train entrait en gare de Dieppe. Les troupes
allemandes gardaient la gare et en empêchaient lentrée, afin déviter tous
incidents hostiles. Cependant, plus de dix mille personnes étaient là, faisant fi des
consignes, se regroupant devant les troupes allemandes. Une foule qui resta digne. Pas de
cri, pas de chant ou geste déplacé. Personne nessaya de franchir les limites.
Lémotion, on sen doute, était à son comble. Cest alors quune
fillette franchit le cordon des gardes, suivie de toute la foule. Les Allemands
laissèrent faire sans intervenir.
Les retrouvailles se déroulèrent dans une liesse indescriptible. Mais parmi
les scènes de joie, dautres, dramatiques eurent lieu aussi. Certaines familles
restaient prostrées, nayant pu retrouver lêtre cher tant attendu.
Il manquait, en effet, cinq cents personnes.
Très vite, les autorités françaises se remettaient au travail pour organiser
un second convoi. Les familles revinrent en mairie pour déposer de nouveaux dossiers. Le
30 septembre, René Levasseur était informé de larrivée dun 2e train vers
le 20 octobre.
Le 22 octobre, le train ne ramena à Compiègne que trois cent vingt libérés
qui ne rentrèrent à Dieppe que deux jours plus tard.
Mille trois cents prisonniers étaient rentrés. Le compte ny était pas.
LEtat Major allemand prétexta des attitudes défavorables de létat
desprit des libérés et ne voyant surtout plus dintérêt sur le plan de la
propagande, les négociations se durcirent pour lorganisation dun nouveau
convoi. Dautant que loccupant semblait aussi irrité par certains articles de
la presse locale qui soulignait plus le rôle du maire de Dieppe que la bonté du Führer.
Mais encore une fois, René Levasseur réussit à arracher aux autorités
allemandes une troisième liste qui fut diffusée le 4 novembre 1942, comportant cinq
cents noms. Le convoi narriva en gare de Dieppe que le 15 mai 1943 avec seulement
deux cent quatre-vingt-un prisonniers.
Malheureusement les choses en restèrent là. Neuf mois après le raid, mille
cinq cent quatre-vingt-un prisonniers avaient retrouvé les leurs.
Lintervention des soldats canadiens et anglais aura eu ce côté positif.
Une bien maigre compensation en regard du sacrifice très lourd qui fut le leur.
Jean Marie Delarue témoigne:
« Je ne suis pas un héros »
Javais 20 ans et javais été appelé
directement sur le front. Jétais à Dresde, sur les bords de lElbe. Un ami
qui parlait allemand venait dapprendre la libération de prisonniers dieppois dans
les plus brefs délais. Javais su aussi pour le débarquement. Sur les trois cent
cinquante prisonniers du commando où je me trouvais, il ny en avais quun,
cétait moi. Je suis donc rentré.
Jai traversé Berlin en train. Avec ma sentinelle, on est allé au stalag
où jai retrouvé des Dieppois et nous avons pris le train. Un train dun grand
confort. Cétait aussi un geste de propagande.
On a traversé lAllemagne tant bien que mal avec toujours la peur des
bombardements. Les prisonniers étaient répartis dans toute lEurope, il a fallu
regrouper tout le monde. A Trêves, jai retrouvé à nouveau dautres amis
venus dautres stalags. Les officiers allemands nous servaient des sandwichs et du
café par les fenêtres du train. Le train a traîné tout doucement en France (propagande
encore, il fallait montrer) jusquà Serqueux.
A Dieppe, il ny avait que mon père pour maccueillir. Ma famille
sétait réfugiée en zone libre. Beaucoup de mes amis nont pas retrouvé leur
famille pour les mêmes raisons.
Aujourdhui, sur les mille trois cents prisonniers rentrés ce jour-là,
nous ne serions plus quune cinquantaine.
Cest une page de ma vie qui ma beaucoup marqué et puis jen ai
beaucoup parlé, contrairement à dautres qui ont voulu définitivement tourner la
page. Cétait supportable. Au cours des six premiers mois, on perd à peu près le
quart de son poids, mais quand on est jeune, on supporte. Jamais malade, jamais un rhume,
mais vingt-sept mois, cest dur tout de même.
Cependant, ma situation était loin de celle des déportés dont nous ne savions
rien en Allemagne.
Et puis la vie ma réservé dautres choses meilleures par la suite
». |