Journal du 8 novembre 2002

L'abbé Potajesuk s'excuse devant la cour d'appel de Rouen
Le curé passera-t-il Noël en prison ?

Mercredi, devant la cour d’appel de Rouen, Michel Potajesuk, condamné en première instance à six ans d’emprisonnement pour s’être livré à des actes pédophiles sur des mineurs, n’a semble-t-il pas réussi à faire fléchir la justice à son égard. L’avocat général a en effet réclamé le maintien de la peine dans son intégralité et le placement sous mandat de dépôt du prévenu. Le jugement a été mis en délibéré au 18 décembre.

Finalement c’est à la limite du délai légal que Michel Potajesuk a décidé d’interjeter appel du jugement prononcé en première instance par le tribunal correctionnel de Dieppe.

C’est donc devant la cour d’appel de Rouen que l’ancien curé de Neufchâtel et de la paroisse du Petit-Caux, est passé mercredi pour tenter d’alléger la peine prononcée auparavant.

Pour mémoire, le curé accusé d’actes pédophiles, encourt une peine de six ans d’emprisonnement assortie d’une obligation de soin.

Mercredi, rien n’avait véritablement changé si ce n’est une reconnaissance plus franche des faits qui lui sont reprochés. Même si la notion de « contrainte » retenue par le tribunal reste toujours dans une sorte de flou artistique que Michel Potajesuk a encore du mal à clarifier, les détails sordides de cette affaire sont bien là.

Dans un premier temps, le président Roland Catenoix a voulu comprendre pourquoi Michel Potajesuk avait décidé de faire appel.

« Je trouve que la sentence est trop lourde et qu’on n’a pas tenu compte de ce que j’ai pu entreprendre pour ma thérapie à la communauté. Je ne suis pas né à trente-cinq ans pour faire du mal et je trouve qu’on ne tient pas compte de ces trente-cinq années droites », répond le prêtre.

Roland Catenoix continue alors : « Vous buviez pas mal à l’époque, vous avez entraîné les enfants à boire pour qu’ils se laissent faire ».

S’ensuit alors une nouvelle lecture des auditions des victimes. Michel Potajesuk acquiesce mais conteste cependant quelques « détails ».

« Je n’ai pas forcé l’enfant à me masturber et je ne l’ai jamais vu pleurer mais il était réticent », explique Michel Potajesuk.

Coup prémédité

Pour la première fois dans cette affaire, on parle directement de « préméditation ».

« Pour parvenir à vos fins, vous avez usé du mensonge et ça, c’est un coup prémédité.

Quand on est prêtre ou que l’on fait le vœu de l’être, on fait également vœu de chasteté. Certaines personnes ne supportent pas ce vœu, ce qui induit une sexualité mal contrôlée et cela vous rend potentiellement dangereux.

L’interdit est tellement grand quand on ne tient pas ce vœu, qu’il y a des déviances Pourquoi n’avez-vous pas quitté la prêtrise si vous étiez mal dans vos baskets ? Je ne vous jette pas la pierre car je pense que la chasteté imposée n’est pas une bonne chose », lance Roland Catenoix.

« Lorsque j’ai été victime d’un viol à 13 ans, j’ai mis ma sexualité entre parenthèses, et même lorsque je suis entré au séminaire, les sollicitations des garçons ne manquaient pas. Quant aux femmes, je n’avais jamais décidé de me tourner vers cela.

J’avais un ministère qui me plaisait et j’ai fait du bien autour de moi », souligne le prêtre.

« Et à treize ans, aviez-vous déjà envie de devenir prêtre ? Et pendant cette période où vous vous sentiez mal, avez-vous eu des rapports avec une femme ? », questionne alors le président.

« J’avais envie d’être prêtre bien avant le viol et je vous répète que ma sexualité a été mise entre parenthèses », répond l’abbé.

Thérapie

Et le président de reprendre : « Quand vous dites que votre sexualité était entre parenthèses, l’est-elle restée jusqu’aux faits que l’on connaît ? »

« Oui… »

Roland Catenoix tente toujours de comprendre ce qui se passe et questionne à nouveau le curé.

« Lorsque vous êtes au séminaire, est-ce qu’on vous prépare à la chasteté ou on vous dit juste que c’est un pêché ? »

« C’est un peu ça, oui. C’était surtout intellectuel », répond Michel Potajesuk.

« En tout cas, je ne pensais pas que les prêtres étaient autant invités à la campagne. Visiblement, vous aviez de nombreuses relations », poursuit Roland Catenoix.

Depuis que les faits ont été révélés, Michel Potajesuk a passé deux mois en prison puis, à sa sortie, a été « envoyé » à la communauté des Béatitudes à Château-Saint-Luc (Tarn) où il réside d’ailleurs toujours.

C’est également au sein de cette communauté qu’il a entamé une thérapie.

Quoi qu’il en soit, il dit qu’il est toujours prêtre et qu’il souhaite, non pas le rester mais continuer à vivre en communauté.

Pour conclure, il dira : « Je veux redemander pardon aux enfants et à ceux dont j’ai trahi la confiance car à Dieppe, on m’avait coupé la parole… »

Au vu des réquisitions de l’avocat général qui réclame le maintien de la peine dans son intégralité ainsi que le placement du prévenu sous mandat de dépôt, le jugement du 18 décembre décidera si Michel Potajesuk passera ou non, les fêtes de Noël en prison.

Eric Bonté

Marie-France Pêtre-Renaud, avocate de la partie civile :
« Il ne manquait qu’une Licence IV au presbytère »

Comme en première instance, Marie-France Pêtre-Renaud, avocate de la partie-civile, s’en est prise assez vertement à Michel Potajesuk.

« Comme je l’ai déjà dit, cette affaire a le goût sulfureux de l’enfer. Même si je ne dois pas m’écarter du dossier, on peut penser que les agissements de Michel Potajesuk ont commencé dès son arrivée à Offranville.

C’est une affaire extrêmement désagréable d’autant qu’un prêtre, c’est d’habitude quelqu’un en qui on a confiance.

Mais pour parvenir à ses fins, Monsieur Potajesuk a abusé du mensonge et de l’alcool.

D’ailleurs, il ne manquait qu’une Licence IV à son presbytère. Les enfants ne pouvaient pas se défendre. Il y a chez Monsieur Potajesuk - je l’appelle Monsieur parce que je trouve que pour être appelé Père, il faut encore en avoir la dignité - une certaine perversion et une perversion certaine.

On peut effectivement quitter la prêtrise. Mais il pensait qu’avec ses relations importantes, il ne pourrait pas être inquiété par la justice des hommes.

Ce n’est pas à un prêtre de faire l’éducation sexuelle des enfants.

Les familles de victimes n’ont pas osé se porter partie civile à cause de la loi du silence imposée par ces gens. Vous pensez que c’est facile d’avouer que le curé vous a masturbé?

C’est douloureux, les enfants ont honte et on ne mesure pas les conséquences de ces faits.

Quand je suis sorti de l’audience de Dieppe, on m’a dit que j’irais en enfer.

Je me moque d’aller en enfer, j’ai ma conscience pour moi et monsieur Potajesuk ferait bien d’en faire autant. Un prêtre n’est pas au-dessus des lois ».

Est-il utile d’en rajouter…

E.B.

Deux avocats pour la défense

«Il a également fait du bien autour de lui»

Les deux avocats de la défense ont souhaité mettre en avant le passé de leur client, apprécié par ses paroissiens, mais également les traumatismes que celui-ci a subis dans sa jeunesse.

Comme lors du procès en première instance qui s’est déroulé début juillet à Dieppe, Michel Potajesuk était défendu par deux avocats, son ami Thierry Dulière et l’ami de ce dernier Philippe Beaussart. Devant la cour d’appel de Rouen, les deux représentants de la défense n’ont pas changé d’un iota (ou presque) leur plaidoirie. « Au-delà des mots, des faits, il y a aussi l’homme que vous allez juger. Je ne crois pas qu’il faille balayer d’un revers de main tout ce qui a été fait. Il a également fait du bien autour de lui. La condamnation ne tient pas compte de ce qu’il a fait et subi », lance au président maître Dulière, souhaitant ainsi recentrer le débat sur ce que fut la vie de Michel Potajesuk avant les faits qui lui sont reprochés pour que soit soustrait « l’actif au passif ». Une vie tournée vers les autres mais également marquée par un passé douloureux.

« A trente ans, il a été nommé curé de Tourville. Il a fait un travail considérable, dont tout le monde est reconnaissant. (Ndlr : Des attestations de paroissiens ont été jointes au dossier). Par son dynamisme, il a reçu un accueil enthousiaste », note-t-il.

Et c’est surtout sur des éléments « traumatisants » de son enfance qu’ils sont revenus. « Dans sa personnalité on a écarté trop facilement le fait qu’il ait été victime d’un viol. (Ndlr : à 13 ans, il aurait été violé par un sacristain.) Il a vécu 27 ans avec ce poids sur les épaules. Il n’a jamais pu exprimer sa souffrance ». Autre point nouveau sur lequel ils ont longuement épilogué : la mort à 6 mois de la jeune sœur de Michel Potajesuk, alors âgé de 3 ans. Décès qu’il ne comprendra que plus tard, à 6 ans… Un fait qui selon eux a profondément marqué l’homme.

Maître Beaussart a pris le relais de son confrère pour aborder d’autres aspects du dossier. Il a pour sa part plaidé la requalification de la circonstance aggravante « d’abus d’autorité » en « abus de fonction ». Une requalification qui ne change pas fondamentalement le dossier, puisque dans les deux cas la peine encourue est identique.

« Un homme loyal »

Il a également souhaité revenir sur les rapports d’expertises, trouvant entre eux des contradictions. Le premier réalisé dit que son client n’est pas un pervers alors que le second l’affirme. Il a également extrait de ces rapports des éléments positifs. Le troisième, réalisé par un psychologue expert à la cour, voit Michel Potajesuk comme quelqu’un de « loyal et d’allocentrique, tourné vers les autres ». « Le rapport du docteur Dubois (Ndlr : pédiatre et psychothérapeute qui le suit actuellement) dit qu’il a fait un travail important. Et qu’il a pris conscience de la gravité de ses actes. Ces rapports ne sont donc pas aussi mauvais que l’avocat général a voulu le dire », conclut-il.

V.G.

L’avocat général réclame la confirmation de la peine
« La trahison de la confiance »

Trahison de son engagement de prêtre, trahison de la confiance des enfants, trahison des parents, trahison de la confiance que tous ses paroissiens avaient mise en lui… » C’est en martelant ces mots que Myriam Vervier, l’avocat général, entame son réquisitoire, surplombant un Michel Potajezuk, tête baissée. « Personne ne croyait que le bon curé qui faisait de si belles cérémonies, en avait d’autres en privé et qui étaient peu reluisantes ». Une phrase lancée clairement en direction des fidèles du « comité de soutien » de l’ancien prêtre de Tourville, présents dans la salle d’audience. Le ton est donné.

« Certes aujourd’hui nous ne jugeons que les faits commis de 1996 à 2000 mais vous avez au moins une victime qui dit de 1994 à 1996 avoir subi les assauts de M. Potajezuk », tient-elle à souligner, ces faits sont prescrits mais « existent ».

C’est sur la violence exercée à l’encontre de ces jeunes garçons, que l’avocat général a souhaité une nouvelle fois attirer l’attention du président de la cour d’appel de Rouen. « Pour tous ces jeunes gens, y a-t-il eu violence ? Oui, il y a eu violence morale. Ont-ils été contraints ? Oui. Leur consentement a-t-il été surpris ? Oui. Le tribunal correctionnel a bien caractérisé les éléments d’autorité et de contrainte exercés par le curé ».

Et ces jeunes, pourquoi retournaient-ils auprès de ce prêtre qui leur avait fait tant subir ? Cette question, l’avocat général souhaite y répondre pour faire comprendre à l’assemblée ce qu’ont vécu ces jeunes victimes. « Il y a tout d’abord le sentiment d’impunité du curé que pouvaient avoir les enfants. Car dès 95 les faits avaient déjà été signalés par une famille aux autorités religieuses », rappelle-t-elle.
« M. Potajezuk a été convoqué par son évêque (...) Or il a continué. Il n’a pas été recherché avant avril 2000 (Ndlr : quand une seconde famille a porté plainte) ». Sans oublier « le double sentiment de culpabilité de ces jeunes » d’avoir bu de l’alcool et de s’être laissé faire par le prêtre. Mais « jamais les mineurs n’ont été consentants », insiste-t-elle.

Elle revient également sur les rapports d’expertises. « Dans son attestation, M. Dubois (Ndlr un pédiatre psychothérapeute qui suit actuellement Michel Potajesuk) écrit qu’il est guéri, qu’il n’est plus dangereux. Or il y a des éléments dans la deuxième expertise qui expliquent qu’il existe un trouble psychologique (...) mais surtout un fonctionnement pervers, une culpabilité hors de portée. Il n’a jamais pu accéder à une sexualité adulte. Il y a une dangerosité potentielle et un risque de récidive », lance-t-elle.

Finalement, elle réclame la confirmation de la peine prononcée en première instance à Dieppe, de six ans de prison ferme assortie d’un contrôle judiciaire de cinq ans, car elle lui « semble justifiée ». Elle demande également que soit délivré « un mandat de dépôt ».

V.G.


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