Journal du 25 octobre 2002

Pour récupérer la ferme
Elle empoisonnait son mari à petit feu

Une ferme qui rapporte, un amant qui s’installe et un mari qui gêne… Du pur vaudeville en Pays de Bray sauf qu’un homme a failli mourir empoisonné.

Le scénario est plus digne des « Diaboliques » que de « La soupière ». Avec en guise de personnage clé une femme rusée, manipulatrice et faisant régner la terreur autour d’elle.

Pendant près d’un an, de mai 1995 à mai 1996, elle a séquestré son mari dans une des pièces de la ferme et lui a administré à hautes doses des neuroleptiques afin sans doute de le faire mourir à petit feu. La victime, un homme âgé de 66 ans aujourd’hui, doit son seul salut à sa sœur qui a porté plainte auprès du Parquet en janvier 1996 et aux investigations de son avocate Me Rondel.

Drogué, maltraité et hébergé dans des conditions dignes d’un camp de concentration, il était passé à l’époque de plus de 100 kg à 58. On le prenait pour un fou et à quatre reprises il a été interné en hôpital psychiatrique.

Etrangement, ce dernier recouvrait la santé et… ses esprits à l’hôpital. Une fois de retour à la ferme, les symptômes recommençaient, ce qui faisait dire à sa femme « qu’il n’en avait plus pour longtemps ».

Traité comme un animal

Dans un courrier en date du 19 janvier 96, la sœur de la victime informe le Parquet de la situation préoccupante de son frère et souligne son inquiétude quant à l’état de santé de ce dernier et aux conditions d’hébergement déplorables dans lesquelles il se trouve. Elle soupçonne sa belle-sœur de le séquestrer et de mal le soigner. Une enquête est ouverte sans grand succès puisque l’affaire est classée sans suite en janvier 1997. Au grand étonnement du juge Pierre Charbonnier qui déclarait mardi à l’audience qu’un certain nombre d’irrégularités avaient été constatées lors d’une visite des gendarmes à la ferme en janvier 1996. Ils avaient notamment trouvé la victime dans une chambre totalement insalubre en proie à des hallucinations. Son épouse, l’un de ses fils et un troisième homme, visiblement l’amant installé à la ferme, se plaignaient que le malade, atteint de la maladie de Parkinson, était souvent violent et agressif et qu’ils étaient obligés de l’enfermer dans la chambre.

Le 4 juillet 1996, la victime trouve refuge chez sa sœur et dépose plainte pour séquestration et administration de substances nuisibles à l’encontre de son épouse le 8 novembre 1996. Suite à cela, le Parquet est de nouveau saisi de l’affaire et ce que les enquêteurs découvrent dépasse l’entendement.

Depuis mai 1995, la victime vivait dans une chambre humide, sans chauffage, avec des carreaux cassés. Lorsque les gendarmes interviennent en avril 1996, ils découvrent une chambre souillée d’urine et d’excréments, la victime habillée comme un clochard est nourrie d’une bouillie au chocolat.

« J’enfermais mon mari car il se promenait nu dehors, il était méchant et violent », déclarait la prévenue à l’audience en reconnaissant pour la première fois un fait à son actif, celui d’avoir falsifié les ordonnances destinées à obtenir les neuroleptiques. « C’était pour le calmer, quand il revenait de l’hôpital psychiatrique il était comme fou ».

Sauf que depuis, la victime n’a jamais présenté aucun trouble et vit sans traitement médicamenteux, ce qui confirme la thèse de l’empoisonnement selon le Parquet.

La ferme sur la paille 

Une deuxième affaire s’est greffée à la précédente, mettant en cause l’agricultrice et son fils pour banqueroute frauduleuse et détournement de l’actif. Dans sa tentative à faire disparaître le mari gênant, la prévenue a tout fait pour récupérer le patrimoine familial. Une tentative qui a échoué puisque l’exploitation agricole a fait l’objet d’une liquidation judiciaire. Elle vit cependant toujours à la ferme bien que celle-ci ait été rachetée depuis plusieurs mois.

Courant décembre 1995, la ferme est placée en redressement judiciaire. Durant toute la procédure, la prévenue a refusé de rendre des comptes, accueillant avec un fusil les huissiers et avocats qui se présentaient et menaçant de se suicider. Les faits ne lui profiteront guère puisque la liquidation judiciaire est prononcée le 9 janvier 1997. Le Parquet s’aperçoit cependant qu’elle a cédé une partie de la ferme à l’un des fils, du matériel s’est mystérieusement envolé et plus de 600 000 F de paye de lait ont été détournés. Sur l’ensemble de ces faits, elle devait reconnaître à la barre avoir confié la gestion de la ferme à son fils « car c’est lui qui avait avancé les fonds ». Du reste, elle persistera dans ses dénégations.

« C’est une histoire invraisemblable et j’ai eu du mal à y croire », déclarait Me Rondel pour la partie civile. « La prévenue avait la ferme intention de supprimer son époux et ceci dans un but très clair, récupérer la ferme ». Et d’expliquer que son client avait subi des maltraitances graves pendant de longs mois, qu’il avait été abusé sur le plan moral et financier. « Aujourd’hui, il a la vie mais il n’a plus rien et les dommages et intérêts que nous sollicitons sont peine perdue puisque la prévenue n’est pas solvable ».

Le procureur Brigitte Lamy a confirmé la tentative d’homicide volontaire. « On l’a retrouvé dans une situation de délabrement total au point même que le système vital était en jeu, la victime ne doit son salut qu’au fait que sa femme avait dû être hospitalisée à cause d’un accident de la route sinon aujourd’hui, il ne serait sans doute pas à cette audience ».

Elle expliquait que le crime de séquestration n’avait pu être retenu à cause du manque d’éléments matériels mais qu’elle en était convaincue. Elle requérait le maximum, trois ans de prison ferme pour le premier dossier, et deux avec sursis pour la mère et le fils dans le cadre du détournement de l’actif.

Face à de telles réquisitions, la défense assurée par Me Crespin - le dernier en date puisque pas moins de neuf avocats ont défilé depuis le début de la procédure ! - se déclarait désagréablement surpris. « Nous sommes en correctionnel et non pas devant une cour d’assises, il faut ramener les peines à de plus justes proportions ».

L’affaire aurait dû effectivement passer en cour d’assises, ce que signalait Me Rondel lors de sa plaidoirie, mais dans le désir de voir aboutir le dossier plus rapidement, le prévenu a préféré choisir le tribunal correctionnel. Face à la gravité des faits, le tribunal a confirmé la requête du Parquet en condamnant la prévenue à trois ans de prison ferme. Interloquée, elle a été placée sous mandat de dépôt dès le prononcé de la peine.

M. P.


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