| Une ferme qui rapporte, un amant qui
sinstalle et un mari qui gêne
Du pur vaudeville en Pays de Bray sauf
quun homme a failli mourir empoisonné. Le scénario est
plus digne des « Diaboliques » que de « La soupière ». Avec en guise de personnage
clé une femme rusée, manipulatrice et faisant régner la terreur autour delle.
Pendant près dun an, de mai 1995 à mai 1996, elle a séquestré son mari
dans une des pièces de la ferme et lui a administré à hautes doses des neuroleptiques
afin sans doute de le faire mourir à petit feu. La victime, un homme âgé de 66 ans
aujourdhui, doit son seul salut à sa sur qui a porté plainte auprès du
Parquet en janvier 1996 et aux investigations de son avocate Me Rondel.
Drogué, maltraité et hébergé dans des conditions dignes dun camp de
concentration, il était passé à lépoque de plus de 100 kg à 58. On le prenait
pour un fou et à quatre reprises il a été interné en hôpital psychiatrique.
Etrangement, ce dernier recouvrait la santé et
ses esprits à
lhôpital. Une fois de retour à la ferme, les symptômes recommençaient, ce qui
faisait dire à sa femme « quil nen avait plus pour longtemps ».
Traité comme un animal
Dans un courrier en date du 19 janvier 96, la sur de
la victime informe le Parquet de la situation préoccupante de son frère et souligne son
inquiétude quant à létat de santé de ce dernier et aux conditions
dhébergement déplorables dans lesquelles il se trouve. Elle soupçonne sa
belle-sur de le séquestrer et de mal le soigner. Une enquête est ouverte sans
grand succès puisque laffaire est classée sans suite en janvier 1997. Au grand
étonnement du juge Pierre Charbonnier qui déclarait mardi à laudience quun
certain nombre dirrégularités avaient été constatées lors dune visite des
gendarmes à la ferme en janvier 1996. Ils avaient notamment trouvé la victime dans une
chambre totalement insalubre en proie à des hallucinations. Son épouse, lun de ses
fils et un troisième homme, visiblement lamant installé à la ferme, se
plaignaient que le malade, atteint de la maladie de Parkinson, était souvent violent et
agressif et quils étaient obligés de lenfermer dans la chambre.
Le 4 juillet 1996, la victime trouve refuge chez sa sur et dépose plainte
pour séquestration et administration de substances nuisibles à lencontre de son
épouse le 8 novembre 1996. Suite à cela, le Parquet est de nouveau saisi de
laffaire et ce que les enquêteurs découvrent dépasse lentendement.
Depuis mai 1995, la victime vivait dans une chambre humide, sans chauffage, avec
des carreaux cassés. Lorsque les gendarmes interviennent en avril 1996, ils découvrent
une chambre souillée durine et dexcréments, la victime habillée comme un
clochard est nourrie dune bouillie au chocolat.
« Jenfermais mon mari car il se promenait nu dehors, il était méchant
et violent », déclarait la prévenue à laudience en reconnaissant pour la
première fois un fait à son actif, celui davoir falsifié les ordonnances
destinées à obtenir les neuroleptiques. « Cétait pour le calmer, quand il
revenait de lhôpital psychiatrique il était comme fou ».
Sauf que depuis, la victime na jamais présenté aucun trouble et vit sans
traitement médicamenteux, ce qui confirme la thèse de lempoisonnement selon le
Parquet.
La ferme sur la paille
Une deuxième affaire sest greffée à la
précédente, mettant en cause lagricultrice et son fils pour banqueroute
frauduleuse et détournement de lactif. Dans sa tentative à faire disparaître le
mari gênant, la prévenue a tout fait pour récupérer le patrimoine familial. Une
tentative qui a échoué puisque lexploitation agricole a fait lobjet
dune liquidation judiciaire. Elle vit cependant toujours à la ferme bien que
celle-ci ait été rachetée depuis plusieurs mois.
Courant décembre 1995, la ferme est placée en redressement judiciaire. Durant
toute la procédure, la prévenue a refusé de rendre des comptes, accueillant avec un
fusil les huissiers et avocats qui se présentaient et menaçant de se suicider. Les faits
ne lui profiteront guère puisque la liquidation judiciaire est prononcée le 9 janvier
1997. Le Parquet saperçoit cependant quelle a cédé une partie de la ferme
à lun des fils, du matériel sest mystérieusement envolé et plus de 600 000
F de paye de lait ont été détournés. Sur lensemble de ces faits, elle devait
reconnaître à la barre avoir confié la gestion de la ferme à son fils « car
cest lui qui avait avancé les fonds ». Du reste, elle persistera dans ses
dénégations.
« Cest une histoire invraisemblable et jai eu du mal à y croire
», déclarait Me Rondel pour la partie civile. « La prévenue avait la ferme intention
de supprimer son époux et ceci dans un but très clair, récupérer la ferme ». Et
dexpliquer que son client avait subi des maltraitances graves pendant de longs mois,
quil avait été abusé sur le plan moral et financier. « Aujourdhui, il a la
vie mais il na plus rien et les dommages et intérêts que nous sollicitons sont
peine perdue puisque la prévenue nest pas solvable ».
Le procureur Brigitte Lamy a confirmé la tentative dhomicide volontaire.
« On la retrouvé dans une situation de délabrement total au point même que le
système vital était en jeu, la victime ne doit son salut quau fait que sa femme
avait dû être hospitalisée à cause dun accident de la route sinon
aujourdhui, il ne serait sans doute pas à cette audience ».
Elle expliquait que le crime de séquestration navait pu être retenu à
cause du manque déléments matériels mais quelle en était convaincue. Elle
requérait le maximum, trois ans de prison ferme pour le premier dossier, et deux avec
sursis pour la mère et le fils dans le cadre du détournement de lactif.
Face à de telles réquisitions, la défense assurée par Me Crespin - le
dernier en date puisque pas moins de neuf avocats ont défilé depuis le début de la
procédure ! - se déclarait désagréablement surpris. « Nous sommes en correctionnel et
non pas devant une cour dassises, il faut ramener les peines à de plus justes
proportions ».
Laffaire aurait dû effectivement passer en cour dassises, ce que
signalait Me Rondel lors de sa plaidoirie, mais dans le désir de voir aboutir le dossier
plus rapidement, le prévenu a préféré choisir le tribunal correctionnel. Face à la
gravité des faits, le tribunal a confirmé la requête du Parquet en condamnant la
prévenue à trois ans de prison ferme. Interloquée, elle a été placée sous mandat de
dépôt dès le prononcé de la peine.
M. P. |