Journal du vendredi 6 décembre 2002

Recadrage au sein de la majorité
Edouard Leveau compte ses troupes

Recadrage à la mairie de Dieppe. Pour savoir à qui il peut se fier, Edouard Leveau met en place une charte des élus. Ceux qui ne la signeront pas seront exclus de la majorité municipale.

« Il s’agit juste de clarifier les choses pour savoir qui appartient encore à la majorité. » Directeur de cabinet du maire, Michel Niciejewski ne comprend pas le tapage autour de la charte que doivent signer les élus de la majorité, estimant qu’elle est une décision « logique et pleine de bon sens ». Et pourtant…

Le document tout chaud révolte certains élus qui, « au nom de la liberté d’expression » n’accepteront pas de signer cette lettre de démission en blanc. Michel Niciejewski est, malgré tout, confiant : « Ce sont les élus qui ont eu cette idée après tout ce qui s’était passé, les nombreuses déclarations sans fondement parues dans la presse. Il y a eu un débat autour de cette charte au point qu’une phrase a été changée pour redessiner les contours de la majorité. » Optimiste, le directeur de cabinet indique : « Il s’agit juste de clarifier les choses. Les anciens adjoints la signeront peut-être. Ils étaient d’accord au cours de la réunion, il faut aller au bout de la démarche ». Pourtant, certains élus appartenant encore à la majorité affirment ne pas avoir été invités au débat : « Je reste conseillère municipale et pourtant, ils veulent nous exclure de la majorité. Je n’ai même pas été invitée » indique Frédérique Loos, ancienne adjointe à la culture. Monique Cotigny, ancienne adjointe en charge du cadre de vie, de l’environnement et de la voirie, abonde dans ce sens et se considère « persona non grata. » Lors de sa démission-réélection, le 3 novembre, Edouard Leveau avait, en effet, choisi de retirer à quatre adjoints, certaines de leurs délégations.

Travail d’équipe

Au cours de la réunion, «26 élus étaient présents. Il n’y avait que deux ou trois excusés» affirme Michel Niciejewski qui précise donc : « Tout le monde signera sans doute » considérant que cette charte est bonne pour tous : « Certains conseillers municipaux se sentaient exclus du travail municipal. L’intérêt est juste que tout le monde soit informé pour coordonner l’information pour les projets importants. Il ne s’agit pas que les élus apprennent certaines décisions par le biais de la presse.»

Ainsi, la charte assure vouloir « éviter toutes critiques, débat, articles de presse ou déclarations pouvant mettre en cause un autre élu appartenant à la majorité municipale ou un projet initié par un élu de la majorité ou par la majorité elle-même. Les débats auront lieu en interne, au bureau municipal et en réunion de majorité. » Autrement dit, les élus restent entre eux et lavent leur linge sale en famille.

« Beaucoup d’élus souhaitent signer parce qu’ils ont le sens de l’équipe. Il faut juste avoir envie de travailler ensemble » souligne Michel Niciejewski qui considère que « certains élus se sont exclus eux-mêmes en prenant certaines positions dans la presse. »

C’est là, l’objectif principal de la charte : Edouard Leveau veut pouvoir à tout moment compter ses alliés : « En cas de manquement grave constaté à cette charte, l’élu s’exclura lui-même de la majorité municipale ». Une phrase qui est venue remplacer, après débat, semble-t-il, les dernières lignes d’une première ébauche : « Tout manquement grave à cette charte sera sanctionné par la majorité municipale qui pourra exiger la démission de l’élu. » Mais un élu ne l’est que par les électeurs, et aucune majorité ne peut ordonner sa démission. Un engagement moral pour les uns, une condition intolérable pour les autres : « Personne n’a autorité sur le peuple pour modifier la composition d’un conseil municipal » s’insurge un élu.

Pourtant, Michel Niciejewski précise : « Dans certaines collectivités, les élus signent la démission en blanc au moment même de l’élection. Beaucoup d’élus dieppois souhaitent la signer. Ils n’ont pas peur puisqu’ils travaillent en équipe. Dès qu’on adhère à un projet commun, la signature est évidente. »

 Repérer  les « traîtres »

Proposée quelques mois après l’élection et quelques semaines après une démission réélection qui a fait grand bruit tant au sein de la mairie que dans la population, la charte se veut très claire: « Ceux qui signent appartiennent à la majorité et ceux qui ne la signent pas, n’y appartiennent plus. Pour sa gestion courante, la mairie a besoin d’unanimité. Les débats auront donc lieu en interne de la même façon que chez nos prédécesseurs. »

Pourtant clairement choisie par les Dieppois eux-mêmes, la majorité semble avoir besoin de redessiner ses contours après le coup de pied dans la fourmilière d’Edouard Leveau : «Il faut que les gens se sentent solidaires du maire. Une majorité à 25 ou 26 au lieu de 30, ce n’est pas gênant pour prendre les décisions mais il faut que les contours soient clairs» affirme le directeur de cabinet qui assure que « les gens viennent signer naturellement. »

Un geste que d’autres pourtant ont bien des difficultés à accepter. « Je ne signerais pas, indique Monique Cotigny. Le maire veut faire entrer tout le monde dans le rang sans une tête qui dépasse. Il n’en est pas question. »

Les signatures que le directeur de cabinet dit recueillir facilement ne semblent pas si évidentes pour tout le monde. Ils sont en effet quelques-uns à refuser d’aliéner leur parole et leurs opinions au profit d’une majorité qui souhaite tout décider en interne. Grâce à la charte, les « traîtres » seront repérés et certainement marqués au fer rouge lorsqu’il s’agira de décider de confier des dossiers ou des postes dans certaines instances comme au sein de la future communauté d’agglomération. Les Dieppois, quant à eux, n’attendent qu’une chose : que les dossiers avancent dans une mairie qui, tant qu’elle ne sera pas apaisée, ne pourra pas se mettre au travail.

S. B.

Paroles d’élus

Frédérique Loos :
Un manque de confiance flagrant

« Je suis plutôt contre cette charte. Nous ne sommes plus à l’école maternelle, les gens sont suffisamment adultes pour savoir ce qu’ils ont à faire. C’est une façon de museler les adjoints.

S’il n’avait plus confiance en l’ancienne majorité, le maire doit forcément avoir confiance en celle qu’il a lui-même désignée. S’il a besoin de proposer une charte pareille, c’est que ça ne doit pas être le cas. Même sans cette charte, tous connaissaient déjà les dissidents ».

Monique Cotigny: Ne pas parler,
écrire ou même communiquer

« Lors de la réélection du maire, nous avions demandé une réunion pour recadrer les choses. Elle n’avait pas été faite. Mais ce n’est pas de cette façon que nous voulions procéder. Là, on veut nous empêcher d’écrire, de parler ou même de communiquer. Il semble que pour que la communication municipale soit cohérente, il faut que nous soyons tous sur la même liste, DL, UDF comme UMP. Il ne faut pas qu’il y en ait un qui bouge, mais que tous soient sous les ordres ».

Annie Ouvry :
Un engagement moral

« Cette charte est une bonne chose parce qu’elle est un engagement moral de tous les élus pour travailler ensemble dans la même direction. J’ai signé et ça ne me pose aucun problème. Nous en avons discuté plusieurs fois et nous pouvons nous exprimer en interne. Emettre des critiques dans la presse, c’est se désolidariser de l’équipe. Je ne pense pas que ce soit très bon pour la population qu’elle ait une image d’une équipe qui manque de cohésion. »

Pierre Hamel :
« C’est une lettre de recadrage »

« Cette charte je l’ai signée. C’était déjà un projet latent avant les événements. C’est plutôt une lettre de recadrage. Je trouve cela normal : on a été élu sur une liste, où on est tous de sensibilité proche, on fait partie d’une équipe… Ce n’est pas une révolution, c’est plus pour éviter les dérapages. Et si on n’est pas d’accord, on s’en va. »

Françoise Billiez:
« On ne me musèlera pas »

« Je n’ai pas besoin d’une charte pour réaffirmer mes convictions. J’ai toujours été fidèle à Edouard Leveau et ce depuis vingt ans. Je pourrais signer cette charte mais je n’en vois pas l’intérêt car tout ce qu’elle contient me semble évident et superflu. Je suis d’accord pour ne pas tirer contre son camp et pour que les débats aient lieu en interne mais je revendique le droit de m’exprimer interne. On ne me musèlera pas. Je ne veux pas être traitée comme une enfant à qui on dirait : si tu n’es pas sage on te vire. De toute façon, je ne me laisserais pas virer. Etre élu, c’est un pacte moral que tout le monde doit ou devrait respecter. Ma devise, c’est servir et non me servir. Je considère que je fais mon boulot et je suis assez grande pour prendre mes responsabilités »


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