Journal du 13 septembre 2002

Clandestins
Arkmed et Hassan rêvent de l'Angleterre

Depuis huit jours, Arkmed et Hassan, deux jeunes Kurdes Irakiens de 21 et 22 ans, vivent cachés à Dieppe en attendant de pouvoir embarquer sur le ferry. Témoignage…

Un seul souci: rester cachés et attendre. Attendre la bonne occasion pour se glisser dans une remorque ou sous un essieu de camion pour pouvoir embarquer dans le ferry en partance pour l’Angleterre. Arkmed, 22 ans, et Hassan, 21 ans, sont irakiens et font partie de cette cohorte de clandestins qui ont choisi Dieppe pour tenter de passer de l’autre côté. Vers l’Eldorado, ou tout du moins ce qu’ils considèrent être un Eldorado.

« Là-bas, on sera ouvriers… »

Les deux jeunes hommes que nous avons rencontrés dans leur repère dieppois — un vieux chalutier à l’abandon après un naufrage — disent être à Dieppe depuis huit jours. Leur voyage par la route depuis l’Irak, via la Turquie et les Balkans, a duré 28 jours et « a coûté beaucoup d’argent pour payer les passeurs. »

Un peu plus loin, dans un bunker, c’est une demi-douzaine d’Albanais qui ont trouvé refuge. Avec les mêmes espoirs.

Du pont arrière du vieux chalutier, les deux Irakiens voient tout des manœuvres de ce beau ferry jaune et vert qui les fait rêver d’une vie meilleure.

Depuis leur départ d’Irak, les clandestins vivent coupés du monde, et de leurs familles qui ont fui elles aussi mais dont ils ont perdu la trace en Turquie. Arkmed et Hassan se disent prêts à tout pour réussir à traverser la Manche, « on connaît déjà du monde qui a réussi. Là-bas, on sera ouvriers, on nous attend » témoignent-ils dans un anglais approximatif.

A même le sol

Ils sont sept au total, sept hommes, à vivre dans ce minuscule espace depuis une semaine. Dans des conditions inhumaines. L’endroit est ouvert aux quatre vents, froid et humide. Les sept clandestins dorment à même le sol et avouent ne plus avoir un centime en poche. « Pour manger, on se débrouille… Il y a aussi des gens d’ici qui savent que nous sommes là et qui nous amènent à manger » raconte Arkmed.

Sur le sol pourri de leur abri, les clandestins qui ignoraient les menaces de bombardement qui planent sur leur pays depuis que le président Bush a décidé de faire tomber le régime de Saddam Hussein, un simple brasero distille un peu de chaleur et permet de faire chauffer de l’eau pour avaler un verre de thé. Vêtements et chaussures traînent au milieu de restes de nourriture.

Arkmed et Hassan savent bien que la police risque d’intervenir à chaque instant, ils ont bien conscience que leurs conditions d’existence sont inacceptables, « mais le besoin de fuir le régime de l’Irak est encore plus fort ». Un régime où les Kurdes forment une minorité opprimée depuis trop longtemps. Leur chemin vers la liberté doit passer par Dieppe, ils en sont convaincus.

P. R. et B.T.

 

Président de Informations Solidarité Réfugiés,
Erik Schando crie sa colère :

« Derrière les sans-papiers,il y a des hommes »

Non, je ne serai pas la bonne conscience des hommes et femmes politiques. Une association comme ISR (Informations Solidarité Réfugiés) ne peut pas se substituer aux décisions qui sont purement politiques. Voilà 15 ans que nous tentons de résoudre des problèmes avec des moyens inexistants. Malheureusement, mis à part l’élan du cœur, cela ne sert pas à grand chose de prodiguer une aide ponctuelle. Le problème doit être résolu en amont mais tout le monde s’en moque ».

Président de ISR, Erik Schando ne parle pas la langue de bois. Et il n’oublie pas que les sans-papiers sont avant tout des hommes qui souffrent. « L’essentiel du problème ne peut pas être résolu par des associations, clame haut et fort Erik Schando. Il faut rouvrir d’urgence les structures d’accueil pour les demandeurs d’asile comme ceux qui viennent d’arriver à Dieppe. On doit trouver des délégations de l’OFPRA dans ces structures afin de traiter rapidement les dossiers de ces personnes. Plutôt que les centres d’accueil, on préfère les laisser survivre dans des conditions indécentes. Cela n’honore par la France, pays des droits de l’homme ». Et le président de ISR de dénoncer « l’attitude des politiques qui transfèrent les problèmes mais ne les solutionnent pas. On a fermé Sangatte et les personnes sans papiers ont migré vers Calais puis maintenant Dieppe. Il va bien falloir prendre des décisions courageuses à un moment ou à un autre. Si tel n’est pas le cas, nous reverrons des choses atroces. La PAF (Police de l’Air et des Frontières) n’existe plus à Dieppe et les transporteurs reçoivent des amendes s’ils transportent des personnes qui ne sont pas en règle. Avec ces lois, on va finir par mettre des êtres humains à la mer pour ne pas payer des amendes ».

Avec des moyens plus que limités, Informations Solidarité Réfugiés peut à peine fonctionner normalement, c’est à dire défendre et aider les demandeurs d’asile: « La vie associative est manipulée et on ne veut surtout pas laisser les associations travailler dans de bonnes conditions, reprend M. Schando. L’idéal, je le répète, ce serait que des associations comme la nôtre œuvrent dans des structures d’accueil qui sont vraiment indispensables. Aujourd’hui, j’ai honte de rencontrer les personnes sans papiers là où elles se sont réfugiées ».

Et Erik Schando d’en appeler à « travailler en amont, en aidant les pays qui génèrent une telle misère. Réapprenons le partage et souvenons-nous qu’il y a des hommes, des femmes et parfois des enfants derrière les sans papiers ».

C’est vrai que le phénomène est tellement banalisé qu’on avait presque fini par oublier les drames humains vécus par ces populations à la recherche d’une terre d’asile.

Ch. Q.


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