| Refus de couverture ou primes jugées
trop élevées : les assureurs sont dans le collimateur des professionnels de la santé.
Les gynécologues annoncent même une grève pour le premier janvier. Voilà
quelque temps, le docteur Michel Cingotti a reçu une lettre de son assureur
linformant quil ne pourrait désormais plus le couvrir pour les échographies
de surveillance. Obligé de les pratiquer pour la santé de ses patientes, le chef du
service gynécologie et obstétrique de lhôpital de Dieppe va devoir se tourner
vers une compagnie unique : le Groupement Temporaire des Assureurs Médicaux (GTAM), qui
lui propose des tarifs élevés.
Menaces de grève pour le
1er janvier
Lexemple du médecin dieppois nest pas
unique : partout en France, des spécialistes se voient refuser une assurance
professionnelle. Sestimant pris en otage, les médecins accoucheurs annoncent une
grève pour le premier janvier. Lorigine de ce mic-mac médical: la loi Kouchner de
mars 2002, qui prévoit lindemnisation des victimes daccidents médicaux.
Devant la recrudescence des plaintes, les assurances ont décidé de se retirer du
marché. On se souvient de larrêt Perruche, du nom dun jeune handicapé qui
avait fait condamner un gynécologue pour navoir pas diagnostiqué son handicap
avant sa naissance.
Lattitude des assurances nest pas dune surprise pour Michel
Cingotti : selon lui, la loi Kouchner a seulement «boosté» un phénomène de société.
«Depuis quelques années, on sent pointer le caractère procédurier dune
société qui cherche des coupables. Les gens veulent un responsable derrière le
non-diagnostic dune malformation, par exemple.»
Et ce responsable, mais pas coupable, selon la formule désormais consacrée
depuis laffaire du sang contaminé, cest le médecin. Et la loi Kouchner dit
que cest à son assurance den payer les frais. Pour le docteur Marc Guionie,
chef du service de chirurgie orthopédique de lhôpital de Dieppe, les conséquences
financières peuvent en être très lourdes : «Depuis la loi Kouchner, le nombre de
plaintes na cessé daugmenter, et les indemnisations sont de plus en plus
lourdes. Certains établissements privés risquent de fermer, car ils ne peuvent assumer
le coût de leur assurance.» Dominique Brégeon, directeur de la clinique dieppoise
Saint-Pierre, confirme : «Quand je suis arrivé ici en 1998, les primes
dassurance représentaient 0,1% du chiffre daffaires de la clinique.
Aujourdhui, elles atteignent 0,5%. Même si ce nest pas une menace pour nous,
cest une charge financière de plus. Cest de largent en moins pour le
fonctionnement global de la clinique, et notamment pour les salaires.»
Primes dassurance
multipliées par dix
Face à ce quils estiment être une impossibilité de
travailler, les gynécologues-obstétriciens du privé ont annoncé une grève à compter
du premier janvier. «Le problème, cest quon doit travailler quand même,
tout en disant quon est en grève, car on ne peut pas laisser tomber nos patientes
pendant leur grossesse», explique le docteur Serge Arfi, de la clinique des
Aubépines. Lui paie actuellement dans les 1500 euros dassurance par an ; si le
GTAM, seul assureur du marché, lui propose les tarifs parus dans la presse, ce chiffre
sera presque multiplié par dix !
«Nous sommes face à un grand malaise qui va nous amener à revoir de fond
en comble notre système de protection sociale», prédit le docteur Cingotti. «Cela
doit sans doute passer par un mode de travail différent pour les praticiens, et une
harmonisation de loffre entre public et privé. Les dépenses de santé ont
terriblement augmenté ces dernières décennies, et il faut trouver de nouveaux
financements. Cest le rôle de chacun, médecin, patient, industriel de la santé,
politicien, contribuable, de lassumer.»
Serge Arfi, lui, suggère concrètement douvrir le secteur 2, qui
permet aux médecins davoir des honoraires libres. «Notre rémunération est
bloquée par lEtat de puis des années, alors que nos diverses charges augmentent :
répercuter une partie de nos coûts sur nos tarifs pourrait être une solution. En ce
moment, on nous demande une assurance qui est trop chère et nous navons pas le
droit de ne pas être assurés : cest la quadrature du cercle.»
Bleuenn SIMON
La réaction dun
assureur
« Nous sommes aux côtés des
médecins »
Patrick Hoornaert, agent dassurances pour AXA à
Dieppe, tient à affirmer que les assureurs ne cherchent pas à mettre des bâtons dans
les roues des médecins : «Au contraire, nous souhaitons quils puissent exercer
leur métier dans les meilleures conditions. Si nos refusons de les couvrir, cest
parce quil y a une hausse du coût des sinistres et du nombre de dépôt de
plaintes. Ces cinq ou six dernières années, notre compagnie enregistrait entre 300 et
400 mises en cause au niveau national, dont 10 % aboutissaient à des indemnisations.
Aujourdhui, il y a dix fois plus de mises en cause et on estime que 90 % pourraient
donner lieu à compensation !»
Le retrait massif du marché de lassurance professionnelle médicale
ne doit pas être vue comme une désolidarisation vis-à-vis des spécialistes, mais comme
un geste fort face au gouvernement. «Nous demandons que lEtat légifère, et que
soit créé un fonds spécial pour couvrir ces risques, explique Patrick Hoornaert. Cest
déjà le cas pour les attentats et les catastrophes naturelles : sur chaque cotisation
pour tout type dassurance, on prélève un montant qui nourrit ces fonds
spéciaux.» Si le refus des assureurs de couvrir les spécialistes travaillant dans
le privé se poursuit, on estime à plus de 600 les cliniques qui se retrouveront sans
assurance en 2003.
B.S. |