Journal du 15 novembre 2002

Afflux de réfugiés clandestins à Dieppe
Les conséquences de la fermeture de Sangatte

Le phénomène clandestin récurrent à Dieppe depuis la relance du transmanche va-t-il s’aggraver avec la fermeture du centre de Sangatte ? Des arrivées massives d’étrangers en situation irrégulière ces derniers jours peuvent le laisser penser. La sous-préfecture est sur les dents.

Tant qu’ils n’auront pas de papiers, on leur refusera l’embarquement », explique clairement Jean-Michel Philippeaux, directeur des douanes de Rouen, avant de préciser la démarche en vigueur : « Après les avoir interceptés (NDLR : sous les essieux des poids-lourds), nous les remettons aux autorités policières, avec l’aval du Procureur.» Ils étaient quatre, mercredi matin, à connaître le même sort. Quatre réfugiés clandestins à avoir fait sonner les détecteurs de dioxyde de carbone des douaniers. En réalité, ils sont bien plus. Bien plus que les quelques arrestations filtrant de la sous-préfecture : « Cinq Irakiens, un Nigérien et un Moldave appréhendés la semaine dernière. » Dans les rues de la cité, ils se comptent aujourd’hui par dizaines. Il suffit de faire un tour en ville et aux environs de leurs points de chute traditionnels pour percevoir l’ampleur du phénomène. Réfugiés qui errent, au détour d’un point d’eau, d’une cabine téléphonique, ou d’un abribus. Des migrants refoulés du centre de la Croix-Rouge de Sangatte, pour la plupart, se repliant dans la cité d’Ango.

Au terminal transmanche, leurs regards traduisant une profonde fatigue, ils déambulent entre les camions, le ferry et la mer. Dans leur tête, un seul souhait : vivre en Angleterre. Mais, pour l’instant, ils sont sur le territoire français, dans le froid, sans nourriture, parfois contraints de puiser de l’eau dans les fossés. Que faire ? « Nous avons renforcé les contrôles à la gare et sur les axes menant à Dieppe », indique la sous-préfecture, mais le constat est pourtant flagrant. La situation est grave. « C’est une affaire d’ampleur nationale, voire internationale, et on ne peut pas laisser les associations se débrouiller seules. Il faut que l’Etat apporte son soutien financier, ne serait-ce que par respect envers ces pauvres gens », s’attriste Erik Schando, président de Informations Solidarité Réfugiés (ISR), qui tente de les soutenir.

« Un signal au monde »

Nicolas Sarkozy a pourtant pris une position ferme, il y a quelques jours, en décidant que le centre de la Croix-Rouge de Sangatte n’accepterait plus de nouveaux entrants, à partir du 5 novembre, soit dix jours avant la date prévue. « J’ai voulu envoyer un signal au monde par lequel on ne prendrait plus de nouveaux réfugiés à Sangatte », a expliqué le ministre de l’Intérieur. Depuis la fin anticipée des admissions au centre, dont la fermeture définitive est programmée d’ici avril 2003, les migrants sont peut-être moins nombreux à Calais, mais ailleurs, ils affluent. A Dieppe, les candidats à l’exil outre-Manche sont bel et bien présents. « Une dizaine sont arrivés lundi soir. Il font le trajet en train de Lille ou Calais vers Amiens puis Serqueux et viennent ensuite en car », explique un chauffeur d’une filiale de la CNA à Dieppe. Parmis ces nouveaux arrivants, un réfugié kurde d’Irak de 33 ans, témoigne.

« On nous oblige à nous cacher »

Dans son pays, il était professeur de physique, il a abandonné sa femme et son enfant là-bas. « La situation y était trop difficile. J’ai fui la dictature de Bagdad et de Saddam Hussein, grâce à l’aide financière de mon frère. La route a été longue et fatigante. Et je suis loin loin de mes proches car je ne pouvais pas emmener ma femme ni mon enfant. Ce parcours dans l’illégalité aurait été trop dur pour eux », explique-t-il, ému mais ravi de parler. Lorsqu’on lui parle de la police, d’une éventuelle interpellation, d’une invitation à quitter le territoire, il répond par l’honnêteté, dans un anglais parfait. « Jamais je n’aurais imaginé être dans une telle situation, je n’ai pas de problème avec la police », répète-t-il avant de réfléchir à la France, « ce pays moderne qui nous oblige à nous cacher dans des endroits misérables » et d’expliquer, une fois de plus : « Je désire seulement refaire ma vie, en Angleterre. Je suis persuadé qu’avec mes diplômes je trouverai un travail, et je pourrai ensuite faire venir ma famille et retrouver ma dignité que je perds actuellement », explique-t-il. Le durcissement des conditions d’accès à la nationalité britannique promulgué par le ministre anglais de l’Intérieur, il y a quelques jours, il ne les connaît pas, ou ne veut pas les entendre. Recroquevillé dans son blouson, transi par le froid, il pense à son Eldorado.

La question est combien, combien sont-ils à y croire, alors que le froid se fait de plus en plus présent ?

B. T. et P. R.


Archives 1998   Archives 1999   Archives 2000  Archives 2001  Archives 2002  Recherche   Accueil