Journal du 27 novembre 2001

Des visiteurs par milliers
Bain de foule pour un géant

De Dieppe ou de toute la Seine-Maritime, de l’Eure ou de la Somme et même de la région parisienne, ils sont venus de partout ce week-end pour visiter ou tout simplement admirer le plus grand voilier du monde. Des milliers de visiteurs sont venus ce week-end attiré par le Sedov et en général, tous sont repartis enchantés.

Difficile de trouver une place de stationnement aux abords du bassin de Commerce tant la foule a été importante durant tout le week-end. Certains ont ainsi avoué avoir écourté le traditionnel repas familial pour venir de bonne heure afin d’éviter une trop longue attente. Ils avaient raison car progressivement le délai pour monter à bord du Sedov s’allonger pour dépasser une heure au milieu de l’après-midi. Cette attente devait même en faire renoncer quelques-uns comme ce couple qui espérait une foule moins importante le lendemain: « comme lundi, on ne travaille pas, on viendra le matin et il y aura sans doute moins de monde ».

Conscients qu’ils n’auront pas dl’occasion de revoir un tel voilier de si tôt, les visiteurs ont payé de bonne grâce les vingt francs donnant accès au bateau estimant en général faire un geste pour un peuple en proie à de grandes difficultés financières. Originaires de Bourgogne, M. et Mme Bally expliquent: « Nous éprouvons beaucoup de sympathie pour la Russie et son peuple qui a toujours montré des qualités de courage hors du commun. Nous ne sommes pas passionnés de bateau mais celui-ci est particulièrement impressionnant. On doit tout de même être secoué en cas de tempête. A l’intérieur, la vie doit être renfermée, d’une austérité propre à la Russie. Nous avons acheté quelques souvenirs, des photos et des poupées par solidarité avec le peuple russe et les marins dont le jeune âge est également étonnant ».

Jeunes ou moins jeunes, les visiteurs ont aussi été nombreux à immortaliser l’événement en se prenant en photo devant le Sedov et la visite terminée, ils sont souvent restés quelques instants à contempler le bateau avant de repartir.

Capitaine
Dmitriy Polianoff, voyageur au long cours

Vendredi, dans ses quartiers, le capitaine se repose. Il ne fait pourtant aucune difficulté pour rencontrer la presse et parler, une fois encore, de ce superbe voilier qu’il dirige depuis maintenant trois ans. Dmitriy Polianoff a 39 ans. Il navigue sur le Sedov depuis maintenant 10 ans: « J’ai d’abord été aide pendant quatre ans puis officier navigateur pendant trois ans. Voilà maintenant trois ans que je suis capitaine. »

Un plaisir qui se lit dans ses yeux: « Quand vous êtes marin, il n’y a aucune difficulté sur ce bateau. Certaines situations sont inhabituelles, comme le fait qu’il navigue de façon traditionnelle. Mais rien n’est difficile » indique Dmitriy Polianoff qui laisse pourtant sa famille en Russie pour de longs mois: « Je navigue souvent trois mois sans revenir en Russie. J’y ai une famille, deux filles de 14 et 17 ans et un fils de 10 ans » explique le capitaine qui précise d’emblée: « A good boy! »

La mer, il la reprend pourtant avec le sourire: « Je bouge tout le temps, il m’est difficile de rester à un endroit. C’est beaucoup mieux de voir toujours quelque chose de nouveau. »

La nouveauté, pour les marins du Sedov, ce sera Dieppe: « C’est la première fois que j’accoste à Dieppe. Et c’est la première fois pour le bateau aussi » indique le capitaine qui n’a pas hésité à faire un petit tour en ville dès jeudi soir: « Je me suis promené avec des amis. Dieppe est une petite ville et il n’y a personne à qui parler » regrette le capitaine qui apprécie pourtant les Français: « Ils ressemblent beaucoup aux Russes parce qu’ils veulent rester individuels et ne veulent pas ressembler aux autres pays. Les Etats-Unis veulent dominer le monde mais la France comme la Russie ne veulent pas se plier à ces conditions. »

Russe avant tout, le capitaine est pourtant un citoyen du monde. Il fait route, de porte en port, à bord du Sedov: « J’ai beaucoup d’amis dans les universités de Douarnenez, de Brest ou même d’Espagne ou d’Allemagne. Nous voulons mettre en place un système d’échange des étudiants pour que des Français, des Espagnols ou des Allemands puissent naviguer à bord du Sedov et que des Russes partent dans ces pays. »

Une navigation qui fait office de privilège sur le plus grand voilier du monde. Le bateau requiert pourtant beaucoup d’attention: « C’est pour cette raison que nous faisons payer les visites et que nous vendons des objets sur le pont » indique le capitaine. Le Sedov est, en effet, très cher à l’entretien et si le gouvernement russe peut payer depuis maintenant trois ans, ce n’était pas le cas avant: « La Russie était dans une situation très difficile. Mais depuis trois ans, le gouvernement paie pour tout, même si ce n’est pas encore assez. » Alors sur le pont dans une musique slave, les échanges entre Russes et Dieppois vont bon train.

Pendant ce temps, le capitaine reste à l’écart. Après une journée difficile et d’autres qui s’annoncent chargées, il se repose dans ses quartiers dont les murs sont recouverts de dizaines d’emblèmes des villes dans lesquelles il a accosté. Des souvenirs en forme de trophées qu’il regarde et présente avec fierté.

S. B.

Il est parti hier

Contrairement à ce qui était prévu, le Sedov a quitté Dieppe hier soir vers 20 h et non pas ce matin. En effet, un avis de tempête avec vent fort étant annoncé pour mardi matin, il a été décidé d’avancer le départ du port de Dieppe à lundi soir tout en laissant les visites se dérouler normalement tout au long de la journée.

Même si on peut comprendre cette décision, elle décevra certainement de nombreux Dieppois qui avaient prévu d’assister au départ et de dire un dernier au revoir au Sedov.

Des Dieppois ont partagé la vie de l’équipage
entre Douarnenez et Dieppe

Quatre jours à la dure pour Mireille et Bernadette

Les deux sœurs flanquées de leurs maris respectifs ont vécu de l’intérieur la traversée du Sedov entre la Bretagne et le port dieppois. Une expérience humaine exceptionnelle pour ces petites-filles de marin pêcheur qui sont devenues les meilleures copines du bosco Constantinovitch.

En juillet dernier, Mireille Ménard a visité le Sedov qui participait au rassemblement de vieux voiliers à Douarnenez. « Alors quand j’ai vu que le bateau organisait une croisière entre la Bretagne et Dieppe au mois de novembre, ça a fait tilt. » La Dieppoise expatriée en région parisienne depuis plusieurs années, petite-fille de marin pêcheur cauchois, n’a pas hésité une seconde. Elle devait faire cette croisière et si possible embarquer sa sœur Bernadette qui, elle, est restée dans la région puisqu’elle habite Varengeville.

« Et franchement, on ne regrette pas notre voyage. C’est une expérience unique et exceptionnelle » raconte Mireille à peine débarquée du Sedov qui vient de s’amarrer dans le bassin du Commerce. « Pendant quatre jours, on a vécu avec les marins du bord, on a parlé avec eux, mangé avec eux, la même soupe et la même assiette de riz ou de pâtes. » Quant aux cabines, le confort est plutôt spartiate, « on est une dizaine par carré, avec chacun sa minuscule bannette et il faut attendre son tour pour aller prendre une douche.»

 A la manœuvre

Alors que l’âge des cadets embarqués sur le navire école de l’université maritime de Mourmansk, grand port militaire russe de la mer de Barentz, oscille entre 14 et 20 ans, les Dieppoises et leurs maris respectifs qui ont déjà dépassé l’âge de la retraite ont pris leur part du travail à bord. « On n’était pas obligés de le faire, mais c’est tellement mieux. On a tiré les cordages, appris à faire des nœuds et même à tresser des tapis avec
M. Constantinovitch, le bosco du Sedov depuis 30 ans. Un sacré personnage celui-là. » Un personnage devenu l’ami de Mireille et « son équipage ». « A Douarnenez, il a fallu grimper à bord en montant par une échelle de corde, car le bateau était resté à l’ancre dans la baie. Un exercice un peu impressionnant. Quand je suis arrivée en haut, j’étais tellement heureuse d’embarquer que j’ai embrassé le bosco. » Un bisou à la russe s’il vous plaît!

Dans la mâture en pleine nuit et dans la tempête

En quatre jours, les quatre « stagiaires » dieppois ont pu entrevoir comment s’organise la vie d’un tel bâtiment-école. « C’est une discipline de fer, les ordres fusent dans tous les sens et les cadets courent tout le temps. Ils n’ont pas un moment de répit, il y a toujours quelque chose à faire sur un bateau comme celui-là. Nous aussi nous faisions houspiller quand la manœuvre n’allait pas assez vite. Le plus impressionnant a sûrement été quand dans la nuit de mercredi à jeudi, nous avons été pris dans une tempête. Il faisait nuit noire et les cadets ont dû grimper dans la mâture, jusqu’au sommet, pour démonter la voilure. »

Mireille, sa sœur et leurs maris respectifs sont aujourd’hui fiers de leur voyage, d’autant qu’en quittant le Sedov, le commandant de bord leur a remis à chacun un diplôme attestant de leur stage sur le plus grand voilier du monde. « Aujourd’hui, je n’espère qu’une chose, que la Ville de Dieppe fasse revenir régulièrement ce beau bateau. »

P. R.

Portrait
Ilia, 19 ans, cadet à bord du Sedov

Ilia est né voici 19 ans à Saint-Pétersbourg. Elève de l’école navale russe, il poursuit à bord sa formation de futur commandant d’un bâtiment de la marine nationale.

Mourmansk, Archangel et Saint-Pétersbourg sont les trois grandes villes du Nord de la Russie d’où sont originaires les 120 cadets embarqués sur le Sedov, élèves de l’université maritime de Mourmansk. Navire-école de la marine nationale Russe, le Sedov forme ses futurs officiers ou techniciens de bord. Ilia a 19 ans et vient de Saint-Pétersbourg. Dans un anglais correct malgré un incroyable accent slave, il explique que sa formation de futur commandant de bord d’un navire militaire va durer trois ans. Sur le Sedov, depuis deux mois qu’il a embarqué, il suit une formation spécifique de technique électrique. « Au cours de notre formation de trois ans, nous devons faire plusieurs embarquements sur des bateaux différents à chaque fois pour apprendre quelque chose de nouveau… » explique-t-il. Quand on lui demande si à bord la vie est dure, un large sourire illumine son visage encore enfant, « oh non, ici tout est très bien. On mange bien et on apprend beaucoup. En plus, on découvre plein de pays et la France est merveilleuse. »

P. R.

En bref

* 120 cadets embarquent pour trois ou quatre mois sur le Sedov. Le navire-école appartient à l’université de Mourmansk en Russie. Les cadets (tous de sexe masculin et âgés d’au moins 14 ans) se destinent à des carrières dans la marine de commerce ou de pêche: officier, radio, mécanicien, charpentier… La formation que les jeunes suivent est partagée entre les quarts et les cours théoriques. Une salle de classe est d’ailleurs aménagée dans le navire (comme il y a une salle de musculation).

* Le stage automnal du Sedov a commencé mi-septembre. Le bateau a quitté Saint-Petersbourg le 15 septembre et ralliera Warnemunde (Allemagne) le 5 décembre. Entre-temps, le voilier aura fait escale à Douarnenez, Pauillac, la Corogne, Casablanca, Brest et Dieppe.

* Aux 60 marins - instructeurs du Sedov, des 100 à 120 cadets, s’ajoute une cinquantaine de stagiaires. Ces personnes de toutes nationalités qui embarquent pour découvrir la vie bord du voilier sont parfois mises à contribution lors de manœuvres « faciles » ou tout simplement pour l’entretien du navire. C’est ainsi qu’ils montent (presque) tous au sommet des mâts!

* Une quinzaine de réservations de stagiaires ont été enregistrées avant même que le Sedov n’accoste à Dieppe. Plus de trente places sont donc encore disponibles. Pour quitter Dieppe le 27 novembre et rejoindre Brest le 29, il en coûte 1200 F par personne.

* Ce qui saute rapidement aux yeux du visiteur qui embarque sur le Sedov est la crasse et l’usure des vêtements portés par les marins. Les stagiaires s’aperçoivent rapidement que la pauvreté de l’Etat russe n’en est pas la seule cause. Il leur suffit de monter une fois dans les voiles pour constater dans quel état ils en descendent! Inutile de mettre ses habits du dimanche pour travailler…

* Jeudi matin, après le grain tombé pendant la nuit et avant d’arriver à Dieppe, les cadets ont dû briquer le pont du bateau afin que le plus grand voilier du monde resplendisse en terre normande.

* C’est par une mer plate et un soleil d’été que le Sedov a quitté Dournenez en début de semaine. Tout allait pour le mieux, avec une brise légère favorable jusqu’à mercredi. L’inertie du vaisseau, liée à sa démesure, suffit, lorsque les courants et les vents sont favorables, à le propulser aux alentours de sept nœuds. Pour ne pas être trop en avance au rendez-vous, le capitaine a donc décidé de plier la voilure et de se laisser porter doucement vers nos côtes. Mais mercredi soir, le ciel s’est assombri brusquement. Un vent de panique a soufflé sur le pont lorsque tous les cadets sont montés vers 19 h, au sommet des mâts pour larguer les voiles. Dans la nuit, avec pour seule lumière l’éclairage de faibles projecteurs, l’animation fut soudaine pour les stagiaires.


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