| De Dieppe ou de toute la
Seine-Maritime, de lEure ou de la Somme et même de la région parisienne, ils sont
venus de partout ce week-end pour visiter ou tout simplement admirer le plus grand voilier
du monde. Des milliers de visiteurs sont venus ce week-end attiré par le Sedov et en
général, tous sont repartis enchantés. Difficile de trouver
une place de stationnement aux abords du bassin de Commerce tant la foule a été
importante durant tout le week-end. Certains ont ainsi avoué avoir écourté le
traditionnel repas familial pour venir de bonne heure afin déviter une trop longue
attente. Ils avaient raison car progressivement le délai pour monter à bord du Sedov
sallonger pour dépasser une heure au milieu de laprès-midi. Cette attente
devait même en faire renoncer quelques-uns comme ce couple qui espérait une foule moins
importante le lendemain: « comme lundi, on ne travaille pas, on viendra le matin et il y
aura sans doute moins de monde ».
Conscients quils nauront pas dloccasion de revoir un tel
voilier de si tôt, les visiteurs ont payé de bonne grâce les vingt francs donnant
accès au bateau estimant en général faire un geste pour un peuple en proie à de
grandes difficultés financières. Originaires de Bourgogne, M. et Mme Bally expliquent:
« Nous éprouvons beaucoup de sympathie pour la Russie et son peuple qui a toujours
montré des qualités de courage hors du commun. Nous ne sommes pas passionnés de bateau
mais celui-ci est particulièrement impressionnant. On doit tout de même être secoué en
cas de tempête. A lintérieur, la vie doit être renfermée, dune austérité
propre à la Russie. Nous avons acheté quelques souvenirs, des photos et des poupées par
solidarité avec le peuple russe et les marins dont le jeune âge est également étonnant
».
Jeunes ou moins jeunes, les visiteurs ont aussi été nombreux à immortaliser
lévénement en se prenant en photo devant le Sedov et la visite terminée, ils sont
souvent restés quelques instants à contempler le bateau avant de repartir.
Capitaine
Dmitriy Polianoff, voyageur au long cours
Vendredi, dans ses quartiers, le capitaine se repose. Il ne
fait pourtant aucune difficulté pour rencontrer la presse et parler, une fois encore, de
ce superbe voilier quil dirige depuis maintenant trois ans. Dmitriy Polianoff a 39
ans. Il navigue sur le Sedov depuis maintenant 10 ans: « Jai dabord été
aide pendant quatre ans puis officier navigateur pendant trois ans. Voilà maintenant
trois ans que je suis capitaine. »
Un plaisir qui se lit dans ses yeux: « Quand vous êtes marin, il ny a
aucune difficulté sur ce bateau. Certaines situations sont inhabituelles, comme le fait
quil navigue de façon traditionnelle. Mais rien nest difficile » indique
Dmitriy Polianoff qui laisse pourtant sa famille en Russie pour de longs mois: « Je
navigue souvent trois mois sans revenir en Russie. Jy ai une famille, deux filles de
14 et 17 ans et un fils de 10 ans » explique le capitaine qui précise demblée: «
A good boy! »
La mer, il la reprend pourtant avec le sourire: « Je bouge tout le temps, il
mest difficile de rester à un endroit. Cest beaucoup mieux de voir toujours
quelque chose de nouveau. »
La nouveauté, pour les marins du Sedov, ce sera Dieppe: « Cest la
première fois que jaccoste à Dieppe. Et cest la première fois pour le
bateau aussi » indique le capitaine qui na pas hésité à faire un petit tour en
ville dès jeudi soir: « Je me suis promené avec des amis. Dieppe est une petite ville
et il ny a personne à qui parler » regrette le capitaine qui apprécie pourtant
les Français: « Ils ressemblent beaucoup aux Russes parce quils veulent rester
individuels et ne veulent pas ressembler aux autres pays. Les Etats-Unis veulent dominer
le monde mais la France comme la Russie ne veulent pas se plier à ces conditions. »
Russe avant tout, le capitaine est pourtant un citoyen du monde. Il fait route,
de porte en port, à bord du Sedov: « Jai beaucoup damis dans les
universités de Douarnenez, de Brest ou même dEspagne ou dAllemagne. Nous
voulons mettre en place un système déchange des étudiants pour que des Français,
des Espagnols ou des Allemands puissent naviguer à bord du Sedov et que des Russes
partent dans ces pays. »
Une navigation qui fait office de privilège sur le plus grand voilier du monde.
Le bateau requiert pourtant beaucoup dattention: « Cest pour cette raison que
nous faisons payer les visites et que nous vendons des objets sur le pont » indique le
capitaine. Le Sedov est, en effet, très cher à lentretien et si le gouvernement
russe peut payer depuis maintenant trois ans, ce nétait pas le cas avant: « La
Russie était dans une situation très difficile. Mais depuis trois ans, le gouvernement
paie pour tout, même si ce nest pas encore assez. » Alors sur le pont dans une
musique slave, les échanges entre Russes et Dieppois vont bon train.
Pendant ce temps, le capitaine reste à lécart. Après une journée
difficile et dautres qui sannoncent chargées, il se repose dans ses quartiers
dont les murs sont recouverts de dizaines demblèmes des villes dans lesquelles il a
accosté. Des souvenirs en forme de trophées quil regarde et présente avec
fierté.
S. B.
Il est parti hier
Contrairement à ce qui était prévu, le Sedov a quitté
Dieppe hier soir vers 20 h et non pas ce matin. En effet, un avis de tempête avec vent
fort étant annoncé pour mardi matin, il a été décidé davancer le départ du
port de Dieppe à lundi soir tout en laissant les visites se dérouler normalement tout au
long de la journée.
Même si on peut comprendre cette décision, elle décevra certainement de
nombreux Dieppois qui avaient prévu dassister au départ et de dire un dernier au
revoir au Sedov.
Des Dieppois ont partagé la vie de
léquipage
entre Douarnenez et Dieppe
Quatre jours à la dure pour Mireille et
Bernadette
Les deux surs flanquées de leurs maris
respectifs ont vécu de lintérieur la traversée du Sedov entre la Bretagne et le
port dieppois. Une expérience humaine exceptionnelle pour ces petites-filles de marin
pêcheur qui sont devenues les meilleures copines du bosco Constantinovitch.
En juillet dernier, Mireille Ménard a visité le Sedov qui participait au
rassemblement de vieux voiliers à Douarnenez. « Alors quand jai vu que le bateau
organisait une croisière entre la Bretagne et Dieppe au mois de novembre, ça a fait
tilt. » La Dieppoise expatriée en région parisienne depuis plusieurs années,
petite-fille de marin pêcheur cauchois, na pas hésité une seconde. Elle devait
faire cette croisière et si possible embarquer sa sur Bernadette qui, elle, est
restée dans la région puisquelle habite Varengeville.
« Et franchement, on ne regrette pas notre voyage. Cest une expérience
unique et exceptionnelle » raconte Mireille à peine débarquée du Sedov qui vient de
samarrer dans le bassin du Commerce. « Pendant quatre jours, on a vécu avec les
marins du bord, on a parlé avec eux, mangé avec eux, la même soupe et la même assiette
de riz ou de pâtes. » Quant aux cabines, le confort est plutôt spartiate, « on est une
dizaine par carré, avec chacun sa minuscule bannette et il faut attendre son tour pour
aller prendre une douche.»
A la manuvre
Alors que lâge des cadets embarqués sur le navire
école de luniversité maritime de Mourmansk, grand port militaire russe de la mer
de Barentz, oscille entre 14 et 20 ans, les Dieppoises et leurs maris respectifs qui ont
déjà dépassé lâge de la retraite ont pris leur part du travail à bord. « On
nétait pas obligés de le faire, mais cest tellement mieux. On a tiré les
cordages, appris à faire des nuds et même à tresser des tapis avec
M. Constantinovitch, le bosco du Sedov depuis 30 ans. Un sacré personnage celui-là. »
Un personnage devenu lami de Mireille et « son équipage ». « A Douarnenez, il a
fallu grimper à bord en montant par une échelle de corde, car le bateau était resté à
lancre dans la baie. Un exercice un peu impressionnant. Quand je suis arrivée en
haut, jétais tellement heureuse dembarquer que jai embrassé le bosco.
» Un bisou à la russe sil vous plaît!
Dans la mâture en pleine nuit
et dans la tempête
En quatre jours, les quatre « stagiaires » dieppois ont pu
entrevoir comment sorganise la vie dun tel bâtiment-école. « Cest une
discipline de fer, les ordres fusent dans tous les sens et les cadets courent tout le
temps. Ils nont pas un moment de répit, il y a toujours quelque chose à faire sur
un bateau comme celui-là. Nous aussi nous faisions houspiller quand la manuvre
nallait pas assez vite. Le plus impressionnant a sûrement été quand dans la nuit
de mercredi à jeudi, nous avons été pris dans une tempête. Il faisait nuit noire et
les cadets ont dû grimper dans la mâture, jusquau sommet, pour démonter la
voilure. »
Mireille, sa sur et leurs maris respectifs sont aujourdhui fiers de
leur voyage, dautant quen quittant le Sedov, le commandant de bord leur a
remis à chacun un diplôme attestant de leur stage sur le plus grand voilier du monde. «
Aujourdhui, je nespère quune chose, que la Ville de Dieppe fasse
revenir régulièrement ce beau bateau. »
P. R.
Portrait
Ilia, 19 ans, cadet à bord du Sedov
Ilia est né voici 19 ans à Saint-Pétersbourg.
Elève de lécole navale russe, il poursuit à bord sa formation de futur commandant
dun bâtiment de la marine nationale.
Mourmansk, Archangel et Saint-Pétersbourg sont les trois grandes villes du Nord
de la Russie doù sont originaires les 120 cadets embarqués sur le Sedov, élèves
de luniversité maritime de Mourmansk. Navire-école de la marine nationale Russe,
le Sedov forme ses futurs officiers ou techniciens de bord. Ilia a 19 ans et vient de
Saint-Pétersbourg. Dans un anglais correct malgré un incroyable accent slave, il
explique que sa formation de futur commandant de bord dun navire militaire va durer
trois ans. Sur le Sedov, depuis deux mois quil a embarqué, il suit une formation
spécifique de technique électrique. « Au cours de notre formation de trois ans, nous
devons faire plusieurs embarquements sur des bateaux différents à chaque fois pour
apprendre quelque chose de nouveau
» explique-t-il. Quand on lui demande si à bord
la vie est dure, un large sourire illumine son visage encore enfant, « oh non, ici tout
est très bien. On mange bien et on apprend beaucoup. En plus, on découvre plein de pays
et la France est merveilleuse. »
P. R.
En bref
* 120 cadets embarquent pour trois ou quatre mois sur le
Sedov. Le navire-école appartient à luniversité de Mourmansk en Russie. Les
cadets (tous de sexe masculin et âgés dau moins 14 ans) se destinent à des
carrières dans la marine de commerce ou de pêche: officier, radio, mécanicien,
charpentier
La formation que les jeunes suivent est partagée entre les quarts et
les cours théoriques. Une salle de classe est dailleurs aménagée dans le navire
(comme il y a une salle de musculation).
* Le stage automnal du Sedov a commencé mi-septembre. Le bateau a quitté
Saint-Petersbourg le 15 septembre et ralliera Warnemunde (Allemagne) le 5 décembre.
Entre-temps, le voilier aura fait escale à Douarnenez, Pauillac, la Corogne, Casablanca,
Brest et Dieppe.
* Aux 60 marins - instructeurs du Sedov, des 100 à 120 cadets, sajoute
une cinquantaine de stagiaires. Ces personnes de toutes nationalités qui embarquent pour
découvrir la vie bord du voilier sont parfois mises à contribution lors de
manuvres « faciles » ou tout simplement pour lentretien du navire.
Cest ainsi quils montent (presque) tous au sommet des mâts!
* Une quinzaine de réservations de stagiaires ont été enregistrées avant
même que le Sedov naccoste à Dieppe. Plus de trente places sont donc encore
disponibles. Pour quitter Dieppe le 27 novembre et rejoindre Brest le 29, il en coûte
1200 F par personne.
* Ce qui saute rapidement aux yeux du visiteur qui embarque sur le Sedov est la
crasse et lusure des vêtements portés par les marins. Les stagiaires
saperçoivent rapidement que la pauvreté de lEtat russe nen est pas la
seule cause. Il leur suffit de monter une fois dans les voiles pour constater dans quel
état ils en descendent! Inutile de mettre ses habits du dimanche pour travailler
* Jeudi matin, après le grain tombé pendant la nuit et avant darriver à
Dieppe, les cadets ont dû briquer le pont du bateau afin que le plus grand voilier du
monde resplendisse en terre normande.
* Cest par une mer plate et un soleil dété que le Sedov a quitté
Dournenez en début de semaine. Tout allait pour le mieux, avec une brise légère
favorable jusquà mercredi. Linertie du vaisseau, liée à sa démesure,
suffit, lorsque les courants et les vents sont favorables, à le propulser aux alentours
de sept nuds. Pour ne pas être trop en avance au rendez-vous, le capitaine a donc
décidé de plier la voilure et de se laisser porter doucement vers nos côtes. Mais
mercredi soir, le ciel sest assombri brusquement. Un vent de panique a soufflé sur
le pont lorsque tous les cadets sont montés vers 19 h, au sommet des mâts pour larguer
les voiles. Dans la nuit, avec pour seule lumière léclairage de faibles
projecteurs, lanimation fut soudaine pour les stagiaires. |