Journal du 23 octobre 2001

La communauté turque de Neuville
et la situation internationale

"Notre Islam n'a rien à voir avec celui des Talibans"

Alors que les événements internationaux suscitent menaces et inquiétudes, un rumeur venue de région parisienne laisse entendre que des Islamistes de la branche dure, auraient engagé un tour de France des mosquées. A Neuville, l’association sportive et culturelle des jeunes Turcs interdira à ces «missionnaires» de prendre la parole.

«S’ils viennent, ils ne pourront pas parler. Pas question de laisser parler qui que ce soit sans l’autorisation des responsables de l’association et comme leur discours ne correspond pas à nos pensées, ils devront partir...»

C’est Gunen Cuyet qui s’exprime ainsi. Le président de l’association sportive et culturelle des jeunes Turcs de Dieppe sait bien qu’avec les événements du 11 septembre dernier, et le déclenchement de la riposte américaine, il se trouve des porte-paroles d’un Islam dur pour tenter de recruter des jeunes afin de grossir les rangs de l’intégrisme.

 Une vraie menace à ne pas négliger

«On a appris que des gens devaient venir de Paris pour faire le tour des mosquées de Haute-Normandie, mais chez nous, ils ne pourront pas parler. Et même s’ils devaient y parvenir, personne ne les écouterait.

Le président de l’association qui réunit 75 familles, pour la plupart turques, auxquelles s’ajoutent quelques représentants de la communauté maghrébine, sait bien le danger que pourrait représenter la venue de ces «prêcheurs» d’un Islam dans lequel la communauté turque installée à Dieppe depuis les années 70 et la construction des centrales nucléaires, ne se reconnaît surtout pas.

«Nous sommes musulmans, c’est un fait, mais notre Islam à nous n’a rien à voir avec le leur. Eux, ils ont dévié. Chez nous, les femmes ne sont pas battues, elles ne portent pas le voile, elles peuvent aller à l’école et travailler. Les femmes turques sont des femmes libres. D’ailleurs en Turquie, les femmes ont obtenu le droit de vote avant même les femmes françaises. L’Islam est la religion de la tolérance et si l’on applique le Coran à la lettre, on ne fait pas de mal à une mouche. Les auteurs d’attentats terroristes n’appliquent pas le Coran. La Turquie s’est toujours rangée du côté des Etats-Unis et chez nous, tout le monde est contre le régime des Taliban qui se permet des choses terribles à l’encontre de la population d’Afghanistan.»

«Je me sens plus dieppois que certains Dieppois...»

Ce n’est pas à Dieppe que les intégristes islamistes feront recette en venant prôner le Jihad, la guerre sainte contre l’Occident et les Etats-Unis. Pour autant, le responsable de l’association sait bien qu’il doit se montrer prudent face à une telle menace, car les efforts d’intégration menés par la communauté depuis des années ne doivent pas risquer d’être remis en cause. C’est trop de travail mené depuis si longtemps. «Aujourd’hui, je me sens plus dieppois que certains Dieppois eux-mêmes.» constate Gunen Cuyet.

Les choses n’ont pourtant pas toujours été aussi simples. Arrivé en France à l’âge de neuf ans, le président de l’association sait bien que la communauté turque n’a pas toujours été bien regardée. «Cette volonté d’intégration dans la société française ne s’est pas faite du jour au lendemain. Il a fallu faire des efforts, apprendre à nous connaître avec nos voisins.»

Les Dieppois ont notamment dû comprendre pourquoi les Turcs de Neuville continuent de vivre les uns à côté des autres, «c’est dans notre nature. Nous aimons nous retrouver. Il existe chez nous un phénomène de solidarité et d’entraide comme nulle part ailleurs. Si un membre de la comunauté a un problème, tout le monde se retrouve pour l’aider. Si un Turc a besoin d’argent, il ne va quand même pas aller à la banque pour faire un emprunt et payer des intérêts. On se débrouille entre nous.»

C’est le même élan qui a poussé la communauté à retrousser ses manches lorsqu’il s’est agi d’agrandir la mosquée et le local attenant pour offrir aux jeunes un espace de rencontres et de loisirs . «Quand ils viennent ici, nos jeunes ne risquent pas de faire de bêtises.»

 Intégrés mais attachés à leurs racines...

A côté de leur évidente volonté d’intégration, les Turcs de Neuville restent évidemment très attachés à leurs racines. «C’est pourquoi nous organisons des cours de langue turque pour que les jeunes nés en France, donc de nationalité française, n’oublient pas la Turquie.» Il y a deux ans, la communauté turque et l’Office Municipal des Fêtes avaient uni leurs efforts pour organiser une soirée franco-turque, histoire de rapprocher davantage les deux communautés. «La soirée avait tellement bien marché, on s’était tellement amusé en ayant le sentiment d’offrir à nos voisins la possibilité de mieux connaître notre pays à travers sa musique, sa cuisine, ses danses que nous ne souhaitons qu’une chose : recommencer.»

A bon entendeur salut.

P. R.


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