Journal du 9 octobre 2001

Jacques Bialek, ancien ingénieur à l'Equipement
et passionné par les falaises :

"On ne peut rien contre la nature !"

Si l’homme peut encore intervenir sur la falaise « morte » de Bonsecours, en bouchant les innombrables cavités qui la minent de l’intérieur, à l’ouest, sur la côte aux Hérons, rien ne pourra empêcher le mouvement de la nature. L’homme pourra simplement éviter de commettre de nouvelles erreurs.

Le sujet fait souvent la une de l’actualité, de par son caractère spectaculaire, mais aussi parce que de plus en plus, les riverains installés en surplomb des falaises s’inquiètent de l’avenir de leurs maisons. Pourtant, le phénomène ne date pas d’hier.

Les conditions météo que nous connaissons depuis plusieurs années ont en revanche un effet d’accélérateur sur l’érosion naturelle et donc le recul des falaises qui encadrent la ville et le port de Dieppe. Ingénieur chargé du littoral pendant plus de 20 ans, Jacques Bialek peut avoir un avis autorisé sur un phénomène qu’il connaît bien et pour lequel il s’est passionné tout au long de sa carrière.

Alors que des travaux de consolidation sont en cours côté chapelle de Bonsecours, Jacques Bialek qui connaît bien le lieu pour avoir notamment fermé les gobes autrefois utilisées par les « mûrisseurs » de bananes, estime que la solution retenue, en l’occurrence l’injection de béton léger est la bonne. « Il faut savoir que ces falaises sont effectivement un véritable gruyère. Boucher une gobe, c’est facile, même si celles-ci peuvent être profondes, tandis que sous la chapelle, on ne voit pas. Il faut donc percer pour voir et ensuite injecter du béton. C’est un problème comparable à celui des marnières en campagne. Aux trous naturels sont venus s’ajouter au fil des années, des trous créés par la main de l’homme. Il y existe notamment un hôpital militaire creusé par les Allemands qui se situe du côté de l’actuelle gare maritime. »

Situation critique à l’ouest

Boucher les cavités est donc, la solution, à condition d’intervenir également sur les écoulements d’eau qui ne font que renforcer le phénomène. « Les falaises sont composées de craie et de limon. Si vous mélangez de l’eau et du limon, invariablement il se forme alors de la boue qui naturellement va couler. »

Le problème est, selon l’ingénieur, bien plus difficile sur la falaise ouest. « On ne peut rien contre la nature et le phénomène ne date pas d’hier. Je me suis passionné pour ce phénomène alors que j’étais en poste à la DDE. On a tenu des statistiques précieuses de manière à mesurer le recul de la falaise.

J’ai retrouvé la synthèse des travaux effectués par Lamblardy, un ingénieur des Ponts, datés des années 1700 qui avait été chargé par le roi de réfléchir aux emplacements où construire des ports. Son étude générale des côtes de Cherbourg à Dunkerque indiquait que les falaises en butte à la mer reculeraient d’ un pied par an, soit de 320 mètres en un millénaire. Trois siècles plus tard, les événements prouvent que son calcul qui faisait état d’un recul moyen de 32 cm par an était bon.

Le lycée Ango pointé du doigt

En presque 25 ans de carrière, Jacques Bialek a évidemment connu de nombreux éboulements, « je me souviens notamment avoir connu le phare de la pointe d’Ailly qui a fini par tomber. »

Pour lui, l’homme n’a aucun moyen d’intervenir efficacement dans ce secteur, « car c’est un phénomène naturel et l’homme ne peut pas arrêter la nature. Il peut simplement décider d’actions susceptibles d’en atténuer les effets ou de les ralentir. Du côté du golf de Pourville, la seule mesure envisageable est de travailler sur les sources d’écoulement des eaux de manière à les détourner. Il faut les renvoyer vers les vallées plutôt qu’elles ne continuent de couler vers la mer comme c’est le cas.

De plus, il est évidemment que la main de l’homme, au contraire d’atténuer le phénomène, par quelques erreurs commises ces dernières années, a aggravé les choses. Je pense en particulier à la construction du lycée Ango peu après la guerre. Le chantier a engendré des désordres géologiques importants dont le secteur tout entier paie aujourd’hui les conséquences.

Des sources naturelles avaient alors été coupées Aujourd’hui, l’urgence impose que l’on travaille sérieusement sur les sources d’écoulements d’eau en surface qui finissent par pénétrer le sous-sol dans lequel on ne connaît pas les points de passage. Tout le problème vient de là. C’est à la source du problème qu’il faut absolument agir, mais seulement pour gagner du temps. »

Sans le dire aussi clairement, l’expert estime que la seule solution véritablement efficace pour les propriétaires de maisons et de terrain dans le secteur serait de partir car rien n’arrêtera le temps et les effets de l’érosion causée par la mer, par le vent, par des éléments physico-chimiques, par les insectes, les oiseaux… « Individuellement, les propriétaires peuvent aussi avoir une action qui permettra de gagner du temps, en faisant par exemple des plantations. De l’herbe ou des plantes dont les racines descendent profondément dans le sous-sol de manière à solidifier le sous-sol en le compactant. »

Mais au bout du compte, de toute façon, la falaise poursuivra son inexorable mouvement de repli.

P. R.

Falaise ouest : ça traîne en longueur...

Les effondrements de la falaise ouest de Dieppe se poursuivent. Lentement mais sûrement, au plus grand dam des riverains de la route de Pourville. Pour l’heure, ce sont des fragments de terrain des propriétés privées qui tombent à la mer. Le précipice se rapproche à grands pas de quelques habitations et de la route départementale qui relie Dieppe à Pourville. Malgré la volonté de l’Etat, via le sous-préfet, le problème de la falaise ouest traîne en longueur.

Cet habitant du quartier du Golf ne décolère pas : «Il ne faut pas nous prendre pour des imbéciles et nous dire que le problème des éboulements de la falaise Ouest provient de la pluviométrie. Le haut de falaise n’a pas bougé pendant des siècles: l’érosion a débuté depuis plusieurs années en raison des erreurs humaines qui ont été commises».

Le riverain pointe du doigt le lycée Jehan-Ango : «Le problème des falaises, il vient de là. Le lycée Ango fut construit sur des nappes d’eau, sans précautions particulières. Dès lors que la source ne pouvait plus passer en raison du béton, il a bien fallu que l’eau s’échappe quelque part. Elle est allée vers la falaise et cela crée l’essentiel de l’érosion que nous connaissons aujourd’hui. Il s’agit donc bien d’erreurs humaines et non pas d’un phénomène naturel».

Après s’être longtemps renvoyé la balle, l’Etat, la municipalité et le département vont-ils enfin s’entendre ? De source officielle, nous savons que le sous-préfet Louis-Michel Bonté a réuni les différentes parties prenantes dans ce dossier le 9 juillet dernier à la sous-préfecture. Objet de la réunion: «faire le point sur l’effondrement de la falaise ouest de Dieppe et sur les mesures susceptibles d’être prises pour l’enrayer».

Une dizaine de personnes assistaient à cette séance de travail dont le maire de Dieppe Edouard Leveau, un représentant du conseil général et les services techniques de l’Etat, du Département et de la Ville de Dieppe. Le rapport de cette séance de travail laisse apparaître que «le coût de l’étude à réaliser s’élève à 440.762 F. Des sondages seront effectués tous les 50m, il faudra dimensionner le drain et réaliser des essais de perméabilité». L’étude en question serait financée à hauteur de 40 % par le conseil général, 40 % par l’Etat et seulement 20 % par la Ville de Dieppe.

«On a la solution technique»

Si le rapport établi par le sous-préfet souligne clairement que «la Ville de Dieppe accepte d’être maître d’ouvrage de l’étude» (Ndlr : elle s’y serait engagée lors de cette réunion du 9 juillet 2001), Edouard Leveau aurait revu sa copie depuis. Le maire craindrait en effet que les travaux à mener soient particulièrement coûteux. Pourtant, compte tenu du caractère d’urgence de ce dossier, le total des aides publiques devrait s’élever à 80 % de la dépense (estimée autour de 4 millions de francs).

Autre fait important qui ressort du rapport établi en sous-préfecture, la solution au problème est connue : «elle consiste à capter l’eau et à la dériver dans un exutoire pour l’empêcher d’affouiller. On a désormais la solution technique, il convient de la vérifier et de l’approfondir».

La source est identifiée, le remède est connu et le coût des travaux serait réduit pour sauver les habitations et la route de Pourville. «Dans ces conditions, je m’interroge, conclut un autre riverain. Pourquoi ça bloque alors qu’il s’agit de rétablir une situation normale après que des fautes humaines ont été commises? Pour la falaise est, il s’agit de sauver la chapelle et le processus s’est enclenché rapidement».

Afin que la situation se décante enfin pour la falaise ouest, la Ville de Dieppe doit accepter la maîtrise d’ouvrage et présenter un dossier complet de subvention au titre du FNADT, établi selon la procédure d’urgence. La municipalité pourra y ajouter l’arrêté d’évacuation pris sur une propriété de la route de Pourville au printemps dernier ainsi qu’une note établie par le CETE attestant que les éboulements se sont accélérés. Le temps presse. Maintenant, il est enfin temps d’agir.

Ch. Q.

Willy Hocquet habite depuis 40 ans route de Pourville
« Qu’attend-on pour agir ? »

FalaiseRoutePourville.jpg (31264 octets)

La route de Pourville n'est plus qu'à 20 mètres du bord de la falaise !

Dentiste retraité et ancien conseiller municipal, le Dr Willy Hocquet est réputé pour ne pas avoir sa langue dans sa poche. Avec son franc parler habituel, il regrette que les riverains et l’ensemble des usagers de la route de Pourville soient actuellement des laissés pour compte. Pour lui, il n’y a pas de doute, «si rien n’est fait, l’érosion de la falaise ouest va condamner la route qui relie Dieppe à Pourville».

«J’habite route de Pourville depuis 40 ans et ma propriété bénéficie d’un draînage spécifique qui a longtemps fait figure de référence, explique Willy Hocquet. Malgré tout, j’ai ressenti les premiers signes manifestes d’érosion à Noël dernier. Un pan de terrain situé devant ma maison était en pente douce et il est maintenant en lame de couteau suite à un affaissement de terrain».

Et le Dr Hocquet de poursuivre : «Lorsque j’étais conseiller municipal, il était question d’interdire la route de Pourville aux poids lourds. Trente ans ont passé et les poids lourds passent toujours. Où passeront-ils lorsque la route sera coupée en deux ? Dans la cour du lycée Ango sans doute. En fait, on se voile la face et on attend la catastrophe».

Le riverain évoque encore «la source Saint-Nicolas qui a été obstruée lors de la construction du lycée Jehan-Ango sur une dalle flottante». D’où son surnom de barque.

Le Dr Hocquet note qu’ «on laisse aller l’eau vers la falaise. Ceux qui habitent sur l’esplanade ne sont pas mieux lôtis puisqu’ils connaissent aussi des problèmes d’eau.

Quelles recherches ont été menées ? Aucune. Je regrette qu’il n’ait pas été fait appel à des moyens privés qui étaient simples et peu coûteux. Interrogeons Bernard Noël, il connaît tout cela par coeur. Si on localisait déjà la source Saint-Nicolas, l’eau pourrait être captée et cela empêcherait l’érosion du haut de la falaise. Mais qu’attend-on donc pour agir ?»

«Le temps presse»

Willy Hocquet refuse également la construction du Domaine du Golf : «Nous voyons avec une certaine inquiétude l’apparition d’un lotissement de 35 maisons. Cela constituera un facteur aggravant du phénomène». Fermement décidé à se battre, le Dr Hocquet ira jusqu’au bout : «Je ne lâcherai pas, d’autant que la falaise se rapproche chaque jour un peu plus de la route et des propriétés privées. J’envisage de demander une diminution de la valeur locative de nos habitations. Il n’y a pas lieu de payer beaucoup d’impôts locaux pour des résidences qui se dévaluent».

Seul bémol dans le discours du Dr Hocquet, «l’énergie déployée par le sous-préfet Louis-Michel Bonté. Nous le remercions pour tout ce qu’il fait et nous espérons qu’il pourra contribuer à régler ce dossier avant d’être muté ailleurs. Le temps presse...»

Ch. Q.

Claude Vassard habite au bord de la falaise de Bonsecours
«Nous sommes aux premières loges»

VassardFalaise.jpg (22241 octets)
M. Vassard a vu le bord de la falaise se rapprocher
à 6 mètres de sa propriété. Heureusement, les travaux ont commencé.

Originaire du quartier, Claude Vassard jouait souvent aux abords de la falaise de Bonsecours lorsqu’il était enfant. Après une carrière professionnelle qui l’a conduit hors de Dieppe durant une trentaine d’années, Claude Vassard est revenu à ses premières amours en achetant une maison rue Albert-Calmette en 1998. Il était loin de s’imaginer que la falaise de Bonsecours allait lui causer de nombreux soucis.

Installé au 38 rue Albert-Calmette, Claude Vassard connaît bien le quartier : «Lorsque j’étais gosse, j’habitais à quelques maisons d’ici et je jouais sur ce terrain». Un terrain qui lui appartient désormais et qui se rapproche du vide. Six mètres séparent désormais la clôture de l’habitation du bord de la falaise. «Nous sommes aux premières loges et je m’en serais bien passé», explique le riverain.

C’est en 1998 que Claude Vassard et son épouse achètent cette maison ancienne et un morceau de terrain contigu à proximité de la falaise. Le couple entreprend d’importants travaux d’extension qui rallongent l’habitation vers la falaise. «Les travaux ont duré deux ans, souligne M. Vassard. Tout se passait bien jusqu’à ce jour de mai 2000. Le jour du déménagement, il y eut un terrible orage et les problèmes ont commencé».

Un fragment du terrain de la propriété s’affaisse, laissant apparaître l’existence d’un blockhaus. Il est aujourd’hui recouvert d’une maison de jardin en bois. Le fameux orage de mai 2000 produit également une première érosion du haut de falaise situé à quelques mètres de la propriété du couple Vassard. La falaise de Bonsecours se fragilise. Claude Vassard souligne que «toute l’eau du quartier arrive à cet endroit. L’égout ne suffit pas à tout évacuer et l’eau prend alors la direction de la falaise». Il en découle une érosion importante.

«Je suis confiant...»

Avec le début des travaux, le couple se montre soulagé. «La nouvelle équipe municipale a fait de la falaise de Bonsecours sa priorité essentielle, note M. Vassard. Les travaux ont débuté très rapidement après les élections et les choses avancent. Nous ne pouvons pas nous plaindre: le maire Edouard Leveau a pris les décisions qui s’imposaient et il vient souvent se rendre compte lui-même de l’avancée des travaux».

Là où la falaise s’est creusée le plus à proximité de la propriété, les intervenants ont créé une petite digue de terre destinée à détourner l’eau pluviale. Ils ont également posé une immense bâche maintenue par du béton et un grillage. La bâche plastique empêche l’eau de pénétrer dans la terre et elle évite l’érosion.

«Les travaux se poursuivent, conclut Claude Vassard. Des forages sont effectués tous les jours pour calculer les volumes des cavités et procéder à des injections de béton. Je suis confiant pour la suite des opérations». La falaise de Bonsecours est en cours de traitement. La guérison sera t-elle longue et surtout définitive?

Ch. Q.


Archives 1998   Archives 1999   Archives 2000  Archives 2001  Recherche   Accueil