| Si lhomme peut encore intervenir
sur la falaise « morte » de Bonsecours, en bouchant les innombrables cavités qui la
minent de lintérieur, à louest, sur la côte aux Hérons, rien ne pourra
empêcher le mouvement de la nature. Lhomme pourra simplement éviter de commettre
de nouvelles erreurs. Le sujet fait souvent la une de
lactualité, de par son caractère spectaculaire, mais aussi parce que de plus en
plus, les riverains installés en surplomb des falaises sinquiètent de
lavenir de leurs maisons. Pourtant, le phénomène ne date pas dhier.
Les conditions météo que nous connaissons depuis plusieurs années ont en
revanche un effet daccélérateur sur lérosion naturelle et donc le recul des
falaises qui encadrent la ville et le port de Dieppe. Ingénieur chargé du littoral
pendant plus de 20 ans, Jacques Bialek peut avoir un avis autorisé sur un phénomène
quil connaît bien et pour lequel il sest passionné tout au long de sa
carrière.
Alors que des travaux de consolidation sont en cours côté chapelle de
Bonsecours, Jacques Bialek qui connaît bien le lieu pour avoir notamment fermé les gobes
autrefois utilisées par les « mûrisseurs » de bananes, estime que la solution retenue,
en loccurrence linjection de béton léger est la bonne. « Il faut savoir que
ces falaises sont effectivement un véritable gruyère. Boucher une gobe, cest
facile, même si celles-ci peuvent être profondes, tandis que sous la chapelle, on ne
voit pas. Il faut donc percer pour voir et ensuite injecter du béton. Cest un
problème comparable à celui des marnières en campagne. Aux trous naturels sont venus
sajouter au fil des années, des trous créés par la main de lhomme. Il y
existe notamment un hôpital militaire creusé par les Allemands qui se situe du côté de
lactuelle gare maritime. »
Situation critique à
louest
Boucher les cavités est donc, la solution, à condition
dintervenir également sur les écoulements deau qui ne font que renforcer le
phénomène. « Les falaises sont composées de craie et de limon. Si vous mélangez de
leau et du limon, invariablement il se forme alors de la boue qui naturellement va
couler. »
Le problème est, selon lingénieur, bien plus difficile sur la falaise
ouest. « On ne peut rien contre la nature et le phénomène ne date pas dhier. Je
me suis passionné pour ce phénomène alors que jétais en poste à la DDE. On a
tenu des statistiques précieuses de manière à mesurer le recul de la falaise.
Jai retrouvé la synthèse des travaux effectués par
Lamblardy, un ingénieur des Ponts, datés des années 1700 qui avait été chargé par le
roi de réfléchir aux emplacements où construire des ports. Son étude générale des
côtes de Cherbourg à Dunkerque indiquait que les falaises en butte à la mer
reculeraient d un pied par an, soit de 320 mètres en un millénaire. Trois siècles
plus tard, les événements prouvent que son calcul qui faisait état dun recul
moyen de 32 cm par an était bon.
Le lycée Ango pointé du doigt
En presque 25 ans de carrière, Jacques Bialek a évidemment
connu de nombreux éboulements, « je me souviens notamment avoir connu le phare de la
pointe dAilly qui a fini par tomber. »
Pour lui, lhomme na aucun moyen dintervenir efficacement dans
ce secteur, « car cest un phénomène naturel et lhomme ne peut pas arrêter
la nature. Il peut simplement décider dactions susceptibles den atténuer les
effets ou de les ralentir. Du côté du golf de Pourville, la seule mesure envisageable
est de travailler sur les sources découlement des eaux de manière à les
détourner. Il faut les renvoyer vers les vallées plutôt quelles ne continuent de
couler vers la mer comme cest le cas.
De plus, il est évidemment que la main de lhomme, au contraire
datténuer le phénomène, par quelques erreurs commises ces dernières années, a
aggravé les choses. Je pense en particulier à la construction du lycée Ango peu après
la guerre. Le chantier a engendré des désordres géologiques importants dont le secteur
tout entier paie aujourdhui les conséquences.
Des sources naturelles avaient alors été coupées Aujourdhui,
lurgence impose que lon travaille sérieusement sur les sources
découlements deau en surface qui finissent par pénétrer le sous-sol dans
lequel on ne connaît pas les points de passage. Tout le problème vient de là.
Cest à la source du problème quil faut absolument agir, mais seulement pour
gagner du temps. »
Sans le dire aussi clairement, lexpert estime que la seule solution
véritablement efficace pour les propriétaires de maisons et de terrain dans le secteur
serait de partir car rien narrêtera le temps et les effets de lérosion
causée par la mer, par le vent, par des éléments physico-chimiques, par les insectes,
les oiseaux
« Individuellement, les propriétaires peuvent aussi avoir une action
qui permettra de gagner du temps, en faisant par exemple des plantations. De lherbe
ou des plantes dont les racines descendent profondément dans le sous-sol de manière à
solidifier le sous-sol en le compactant. »
Mais au bout du compte, de toute façon, la falaise poursuivra son inexorable
mouvement de repli.
P. R.
Falaise ouest :
ça traîne en longueur...
Les effondrements de la falaise ouest de Dieppe se
poursuivent. Lentement mais sûrement, au plus grand dam des riverains de la route de
Pourville. Pour lheure, ce sont des fragments de terrain des propriétés privées
qui tombent à la mer. Le précipice se rapproche à grands pas de quelques habitations et
de la route départementale qui relie Dieppe à Pourville. Malgré la volonté de
lEtat, via le sous-préfet, le problème de la falaise ouest traîne en longueur.
Cet habitant du quartier du Golf ne décolère pas : «Il ne faut pas nous
prendre pour des imbéciles et nous dire que le problème des éboulements de la falaise
Ouest provient de la pluviométrie. Le haut de falaise na pas bougé pendant des
siècles: lérosion a débuté depuis plusieurs années en raison des erreurs
humaines qui ont été commises».
Le riverain pointe du doigt le lycée Jehan-Ango : «Le problème des falaises,
il vient de là. Le lycée Ango fut construit sur des nappes deau, sans précautions
particulières. Dès lors que la source ne pouvait plus passer en raison du béton, il a
bien fallu que leau séchappe quelque part. Elle est allée vers la falaise et
cela crée lessentiel de lérosion que nous connaissons aujourdhui. Il
sagit donc bien derreurs humaines et non pas dun phénomène naturel».
Après sêtre longtemps renvoyé la balle, lEtat, la municipalité
et le département vont-ils enfin sentendre ? De source officielle, nous savons que
le sous-préfet Louis-Michel Bonté a réuni les différentes parties prenantes dans ce
dossier le 9 juillet dernier à la sous-préfecture. Objet de la réunion: «faire le
point sur leffondrement de la falaise ouest de Dieppe et sur les mesures
susceptibles dêtre prises pour lenrayer».
Une dizaine de personnes assistaient à cette séance de travail dont le maire
de Dieppe Edouard Leveau, un représentant du conseil général et les services techniques
de lEtat, du Département et de la Ville de Dieppe. Le rapport de cette séance de
travail laisse apparaître que «le coût de létude à réaliser sélève à
440.762 F. Des sondages seront effectués tous les 50m, il faudra dimensionner le drain et
réaliser des essais de perméabilité». Létude en question serait financée à
hauteur de 40 % par le conseil général, 40 % par lEtat et seulement 20 % par la
Ville de Dieppe.
«On a la solution technique»
Si le rapport établi par le sous-préfet souligne
clairement que «la Ville de Dieppe accepte dêtre maître douvrage de
létude» (Ndlr : elle sy serait engagée lors de cette réunion du 9 juillet
2001), Edouard Leveau aurait revu sa copie depuis. Le maire craindrait en effet que les
travaux à mener soient particulièrement coûteux. Pourtant, compte tenu du caractère
durgence de ce dossier, le total des aides publiques devrait sélever à 80 %
de la dépense (estimée autour de 4 millions de francs).
Autre fait important qui ressort du rapport établi en sous-préfecture, la
solution au problème est connue : «elle consiste à capter leau et à la dériver
dans un exutoire pour lempêcher daffouiller. On a désormais la solution
technique, il convient de la vérifier et de lapprofondir».
La source est identifiée, le remède est connu et le coût des travaux serait
réduit pour sauver les habitations et la route de Pourville. «Dans ces conditions, je
minterroge, conclut un autre riverain. Pourquoi ça bloque alors quil
sagit de rétablir une situation normale après que des fautes humaines ont été
commises? Pour la falaise est, il sagit de sauver la chapelle et le processus
sest enclenché rapidement».
Afin que la situation se décante enfin pour la falaise ouest, la Ville de
Dieppe doit accepter la maîtrise douvrage et présenter un dossier complet de
subvention au titre du FNADT, établi selon la procédure durgence. La municipalité
pourra y ajouter larrêté dévacuation pris sur une propriété de la route
de Pourville au printemps dernier ainsi quune note établie par le CETE attestant
que les éboulements se sont accélérés. Le temps presse. Maintenant, il est enfin temps
dagir.
Ch. Q.
Willy Hocquet habite depuis 40 ans
route de Pourville
« Quattend-on pour agir ? »

La route de Pourville n'est plus
qu'à 20 mètres du bord de la falaise !
Dentiste retraité et ancien conseiller municipal, le Dr
Willy Hocquet est réputé pour ne pas avoir sa langue dans sa poche. Avec son franc
parler habituel, il regrette que les riverains et lensemble des usagers de la route
de Pourville soient actuellement des laissés pour compte. Pour lui, il ny a pas de
doute, «si rien nest fait, lérosion de la falaise ouest va condamner la
route qui relie Dieppe à Pourville».
«Jhabite route de Pourville depuis 40 ans et ma propriété bénéficie
dun draînage spécifique qui a longtemps fait figure de référence, explique Willy
Hocquet. Malgré tout, jai ressenti les premiers signes manifestes dérosion
à Noël dernier. Un pan de terrain situé devant ma maison était en pente douce et il
est maintenant en lame de couteau suite à un affaissement de terrain».
Et le Dr Hocquet de poursuivre : «Lorsque jétais conseiller municipal,
il était question dinterdire la route de Pourville aux poids lourds. Trente ans ont
passé et les poids lourds passent toujours. Où passeront-ils lorsque la route sera
coupée en deux ? Dans la cour du lycée Ango sans doute. En fait, on se voile la face et
on attend la catastrophe».
Le riverain évoque encore «la source Saint-Nicolas qui a été obstruée lors
de la construction du lycée Jehan-Ango sur une dalle flottante». Doù son surnom
de barque.
Le Dr Hocquet note qu «on laisse aller leau vers la falaise. Ceux
qui habitent sur lesplanade ne sont pas mieux lôtis puisquils connaissent
aussi des problèmes deau.
Quelles recherches ont été menées ? Aucune. Je regrette quil nait
pas été fait appel à des moyens privés qui étaient simples et peu coûteux.
Interrogeons Bernard Noël, il connaît tout cela par coeur. Si on localisait déjà la
source Saint-Nicolas, leau pourrait être captée et cela empêcherait
lérosion du haut de la falaise. Mais quattend-on donc pour agir ?»
«Le temps presse»
Willy Hocquet refuse également la construction du Domaine
du Golf : «Nous voyons avec une certaine inquiétude lapparition dun
lotissement de 35 maisons. Cela constituera un facteur aggravant du phénomène».
Fermement décidé à se battre, le Dr Hocquet ira jusquau bout : «Je ne lâcherai
pas, dautant que la falaise se rapproche chaque jour un peu plus de la route et des
propriétés privées. Jenvisage de demander une diminution de la valeur locative de
nos habitations. Il ny a pas lieu de payer beaucoup dimpôts locaux pour des
résidences qui se dévaluent».
Seul bémol dans le discours du Dr Hocquet, «lénergie déployée par le
sous-préfet Louis-Michel Bonté. Nous le remercions pour tout ce quil fait et nous
espérons quil pourra contribuer à régler ce dossier avant dêtre muté
ailleurs. Le temps presse...»
Ch. Q.
Claude Vassard habite au bord de la
falaise de Bonsecours
«Nous sommes aux premières loges»

M. Vassard a vu le bord de la falaise se rapprocher
à 6 mètres de sa propriété. Heureusement, les travaux ont commencé.
Originaire du quartier, Claude Vassard jouait souvent aux
abords de la falaise de Bonsecours lorsquil était enfant. Après une carrière
professionnelle qui la conduit hors de Dieppe durant une trentaine dannées,
Claude Vassard est revenu à ses premières amours en achetant une maison rue
Albert-Calmette en 1998. Il était loin de simaginer que la falaise de Bonsecours
allait lui causer de nombreux soucis.
Installé au 38 rue Albert-Calmette, Claude Vassard connaît bien le quartier :
«Lorsque jétais gosse, jhabitais à quelques maisons dici et je jouais
sur ce terrain». Un terrain qui lui appartient désormais et qui se rapproche du vide.
Six mètres séparent désormais la clôture de lhabitation du bord de la falaise.
«Nous sommes aux premières loges et je men serais bien passé», explique le
riverain.
Cest en 1998 que Claude Vassard et son épouse achètent cette maison
ancienne et un morceau de terrain contigu à proximité de la falaise. Le couple
entreprend dimportants travaux dextension qui rallongent lhabitation
vers la falaise. «Les travaux ont duré deux ans, souligne M. Vassard. Tout se passait
bien jusquà ce jour de mai 2000. Le jour du déménagement, il y eut un terrible
orage et les problèmes ont commencé».
Un fragment du terrain de la propriété saffaisse, laissant apparaître
lexistence dun blockhaus. Il est aujourdhui recouvert dune maison
de jardin en bois. Le fameux orage de mai 2000 produit également une première érosion
du haut de falaise situé à quelques mètres de la propriété du couple Vassard. La
falaise de Bonsecours se fragilise. Claude Vassard souligne que «toute leau du
quartier arrive à cet endroit. Légout ne suffit pas à tout évacuer et leau
prend alors la direction de la falaise». Il en découle une érosion importante.
«Je suis confiant...»
Avec le début des travaux, le couple se montre soulagé.
«La nouvelle équipe municipale a fait de la falaise de Bonsecours sa priorité
essentielle, note M. Vassard. Les travaux ont débuté très rapidement après les
élections et les choses avancent. Nous ne pouvons pas nous plaindre: le maire Edouard
Leveau a pris les décisions qui simposaient et il vient souvent se rendre compte
lui-même de lavancée des travaux».
Là où la falaise sest creusée le plus à proximité de la propriété,
les intervenants ont créé une petite digue de terre destinée à détourner leau
pluviale. Ils ont également posé une immense bâche maintenue par du béton et un
grillage. La bâche plastique empêche leau de pénétrer dans la terre et elle
évite lérosion.
«Les travaux se poursuivent, conclut Claude Vassard. Des forages sont
effectués tous les jours pour calculer les volumes des cavités et procéder à des
injections de béton. Je suis confiant pour la suite des opérations». La falaise de
Bonsecours est en cours de traitement. La guérison sera t-elle longue et surtout
définitive?
Ch. Q. |